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Semi-conducteurs : l'Inde entre dans la cour des fabricants

Première usine Micron opérationnelle, fab Tata-PSMC à Dholera, mission ISM 2.0 : comment l'Inde bâtit son industrie des semi-conducteurs en 2025-2026, et à quel prix.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Plaquette de silicium et puces électroniques illustrant l'industrie des semi-conducteurs en Inde.
Plaquette de silicium et puces électroniques illustrant l'industrie des semi-conducteurs en Inde. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le 28 février 2026, l'usine d'assemblage et de test de Micron à Sanand est devenue la première installation opérationnelle du cycle actuel.
  2. La fab Tata-PSMC de Dholera (28 nm, 91 000 crores de roupies) vise ses premières plaquettes fin 2026.
  3. La mission ISM 2.0 a approuvé dix projets pour 1,6 lakh crore de roupies dans six États.
  4. Le marché indien des semi-conducteurs doit passer de 54 milliards de dollars en 2025 à 108 milliards en 2030.
  5. Les obstacles restent lourds : pénurie de talents, besoins en eau ultrapure et retard technologique.

Le 28 février 2026, Narendra Modi inaugure à Sanand, dans le Gujarat, la première installation de semi-conducteurs opérationnelle de la nouvelle ère indienne1. Quelques mois plus tôt, le pays ne produisait pas une seule puce sur son sol. En 2026, il assemble des mémoires, prépare sa première vraie usine de gravure et signe des accords avec les géants mondiaux de l’équipement. L’Inde, longtemps cantonnée à la conception, veut enfin maîtriser la fabrication d’un composant devenu aussi stratégique que le pétrole.

De la conception à la fabrication : un saut historique

Le paradoxe indien est connu : le pays abrite environ 20 % de la main-d’œuvre mondiale de conception de circuits intégrés, et des groupes comme Intel, NVIDIA ou Qualcomm y exploitent d’importants centres de R&D2. Mais jusqu’à récemment, aucune puce n’y était physiquement gravée. C’est ce verrou que Delhi s’emploie à faire sauter.

L’usine de Micron à Sanand marque la première étape : il s’agit d’un site d’assemblage, de test et de conditionnement (ATMP) qui traite des puces mémoire DRAM et NAND destinées aux mobiles, aux centres de données et à l’automobile1. L’investissement américain, de 2,75 milliards de dollars, en fait l’un des piliers de la stratégie indienne2. Cette montée en compétence industrielle alimente directement l’essor du secteur technologique indien et la demande en puces pour l’intelligence artificielle.

L’enjeu dépasse la simple fierté industrielle. Les semi-conducteurs irriguent tout, du téléphone à la voiture en passant par l’armement et les centres de données. La pandémie, puis les tensions entre Washington et Pékin, ont révélé la fragilité de chaînes d’approvisionnement concentrées sur quelques sites asiatiques. Pour l’Inde, dont la demande intérieure explose avec la numérisation, dépendre à 100 % des importations constituait un risque stratégique majeur. Produire localement, c’est donc à la fois sécuriser son économie, attirer des partenaires en quête d’alternatives à la Chine, et bâtir une carte maîtresse géopolitique.

Dholera, la première vraie usine de gravure

Le saut décisif s’appelle Dholera. Tata Electronics, associé au taïwanais PSMC, y construit la première usine de fabrication (fab) du pays, dotée de 91 000 crores de roupies pour une capacité de 50 000 plaquettes par mois3. Le 9 avril 2026, le gouvernement a notifié la zone économique spéciale du site, qui s’étend sur 66 hectares et doit employer 21 000 personnes4.

Le choix technologique est pragmatique. La fab vise le nœud 28 nanomètres et en deçà — non pas les puces de pointe à 2 nm, mais une gamme mature à avancée couvrant l’automobile, les microcontrôleurs industriels, les drivers d’écran et les objets connectés4. Les premières plaquettes de silicium sont attendues fin 2026, la pleine production étant projetée vers 20284. Signe de l’ambition, l’Inde a signé en mai 2026 un accord avec le néerlandais ASML — leader mondial des équipements de lithographie — pour épauler la montée en cadence de cette fab5. Une étape que la Chine, soumise à des restrictions occidentales, peine à franchir, ce qui éclaire les efforts chinois pour développer ses propres capacités.

ISM 2.0 : de l’usine à l’écosystème

L’État indien a changé de logiciel. À fin 2025, dix projets totalisant 1,6 lakh crore de roupies avaient été approuvés dans six États : fabs au silicium, usines au carbure de silicium, conditionnement avancé et mémoire, infrastructures d’assemblage et de test6. Le budget 2026-27 a acté le lancement de la mission India Semiconductor Mission 2.0, dotée d’une enveloppe de 8 000 crores de roupies, la plus importante depuis le lancement du programme7.

Le tournant le plus significatif tient à la philosophie. ISM 2.0 ne se concentre plus seulement sur les usines, mais sur ce qui les entoure : équipements, matériaux, chaînes d’approvisionnement, recherche et formation — autrement dit, la profondeur de l’écosystème7. C’est cette dimension qui déterminera si l’Inde peut passer des annonces de projets à une véritable industrie. La sécurisation des intrants critiques, notamment les terres rares, en constitue un volet sensible.

L’Inde possède une carte que peu de concurrents peuvent abattre : le talent. Le pays forme des cohortes massives d’ingénieurs et concentre déjà une part majeure de la conception mondiale de puces. Cet avantage humain explique l’appétit des partenaires étrangers, et il pourrait, à terme, faire de l’Inde un maillon difficilement contournable des alliances technologiques occidentales. Encore faut-il transformer cette matière grise, longtemps employée par des firmes étrangères, en valeur ajoutée captée sur le sol national. C’est tout le pari d’ISM 2.0 : ne plus seulement concevoir pour les autres, mais fabriquer pour soi.

Talents, eau et retard : les murs à franchir

Les obstacles restent à la hauteur de l’ambition. Le premier est humain : l’association indienne de l’électronique et des semi-conducteurs estime à 300 000 le déficit d’ingénieurs en conception, fabrication et test8. Le deuxième est environnemental : une grande fab consomme jusqu’à 4 millions de litres d’eau ultrapure par jour, contraignant Tata à investir 30 milliards de roupies dans le dessalement et l’osmose inverse à Dholera, faute d’un approvisionnement municipal assez pur8.

Le troisième est technologique. Le processeur indigène Vikram repose encore sur une technologie de 180 nanomètres — état de l’art en 2000, soit un quart de siècle de retard sur les nœuds de pointe8. Combler cet écart suppose des capitaux massifs : une usine peut coûter de 10 à 20 milliards de dollars8. Pour avancer, Delhi mise sur les alliances : le Japon s’est engagé à investir l’équivalent de 68 milliards de dollars en Inde, coopération sur les semi-conducteurs comprise8. Les États-Unis, via Micron, et les Européens, via ASML, complètent ce maillage de partenaires occidentaux désireux de diversifier des chaînes trop concentrées.

Le calcul reste néanmoins favorable. La demande intérieure, déjà colossale, doit doubler en cinq ans, ce qui garantit un débouché aux usines naissantes. L’Inde ne vise pas, à court terme, les puces les plus avancées — sagesse stratégique qui lui évite de se heurter frontalement à Taïwan ou à la Corée du Sud —, mais une gamme mature où la demande est massive et la concurrence moins féroce. La maîtrise de cette industrie touche aussi à des enjeux de souveraineté et d’éthique technologique, au cœur des débats sur les cadres éthiques de l’intelligence artificielle en Inde.

Le signal à surveiller

L’Inde a franchi en 2026 un seuil qu’elle visait depuis des décennies : produire des puces sur son sol. Le marché intérieur, évalué à 54 milliards de dollars, doit doubler d’ici 2030 pour atteindre 108 milliards9. Mais l’écart entre l’inauguration d’une usine et la maîtrise d’un écosystème complet reste considérable. Le signal à guetter : la sortie effective des premières plaquettes de Dholera fin 2026. Ce jour-là seulement, l’Inde pourra dire qu’elle est devenue un fabricant de semi-conducteurs — et non plus seulement un concepteur.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'Inde fabrique-t-elle déjà des puces ?

Partiellement. L'usine d'assemblage et de test de Micron à Sanand, inaugurée le 28 février 2026, est la première installation opérationnelle du cycle actuel, traitant des puces mémoire DRAM et NAND. La première véritable fab, celle de Tata-PSMC à Dholera, vise ses premières plaquettes de silicium fin 2026.

Qu'est-ce que la fab de Dholera ?

C'est la première usine de fabrication de semi-conducteurs en Inde, portée par Tata Electronics et le taïwanais PSMC à Dholera, au Gujarat. Dotée de 91 000 crores de roupies, elle cible le nœud 28 nm et en deçà — puces automobiles, microcontrôleurs, drivers d'écran, objets connectés — et doit employer 21 000 personnes.

Qu'est-ce que la mission ISM 2.0 ?

L'India Semiconductor Mission 2.0, annoncée dans le budget 2026-27, prolonge le premier programme en se concentrant sur l'écosystème : équipements, matériaux, chaînes d'approvisionnement, R&D et formation. Fin 2025, dix projets totalisant 1,6 lakh crore de roupies avaient été approuvés dans six États.

Quels sont les principaux obstacles ?

La pénurie de talents — un déficit estimé à 300 000 ingénieurs —, les besoins colossaux en eau ultrapure (jusqu'à 4 millions de litres par jour pour une grande fab) et le retard technologique. L'Inde excelle dans la conception mais part de loin dans la fabrication de pointe, qui exige des dizaines de milliards de dollars.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « India Semiconductor Mission 2.0: Tata First Silicon Late 2026, Micron ATMP Open », Abhishek Gautam, 2026. https://www.abhs.in/blog/india-semiconductor-mission-2-tata-micron-2nm-dholera-2026 2

  2. « India’s Semiconductor Sector Outlook 2025: Growth, Investments, and Policy Incentives », China Briefing, 2025. https://www.china-briefing.com/china-outbound-news/india-semiconductor-sector-outlook-2025 2

  3. « India’s Semiconductor Leap: TATA’s ₹91,000-Crore Dholera Fab Anchors Nation’s Chip Future At 28nm », Indian Defense News, mai 2026. https://www.indiandefensenews.in/2026/05/indias-semiconductor-leap-tatas-91000.html

  4. « India’s First Chip Fabrication Plant: Tata’s Gujarat Facility », Tech Observer, 2026. https://techobserver.in/news/enterprise-it/tata-india-first-chip-fabrication-plant-dholera-gujarat-322265/ 2 3

  5. « ASML to equip India’s first commercial chip fab — $11 billion Dholera project targets 50,000 wafers a month », Tom’s Hardware, mai 2026. https://www.tomshardware.com/tech-industry/asml-partners-with-tata-electronics-to-equip-indias-first-commercial-semiconductor-fab

  6. « India’s Semiconductor Leap: 4 New Semiconductor Plants Approved in 2025 », India Briefing, 2025. https://www.india-briefing.com/news/india-4-new-semiconductor-plants-approved-2025-39180.html/

  7. « India’s Semiconductor Mission 2.0: From Fabs to Ecosystems », India’s World, 2026. https://indiasworld.in/indias-semiconductor-mission-2-0-from-fabs-to-ecosystems/ 2

  8. « India’s semiconductor ambitions: Big plans, old tech, real challenges », Tech Wire Asia, septembre 2025. https://techwireasia.com/2025/09/semiconductor-india-commercial-production-2025/ 2 3 4 5

  9. « India Semiconductor Market Size, Growth & Outlook 2025-2031 », Mordor Intelligence, 2025. https://www.mordorintelligence.com/industry-reports/india-semiconductor-market

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