Inde-Afghanistan : le pari pragmatique avec les talibans
Visite historique de Muttaqi, ambassade rouverte à Kaboul, route de Chabahar : comment l'Inde recompose sa stratégie afghane face au Pakistan et au terrorisme.

À retenir
- En octobre 2025, le ministre des Affaires étrangères taliban Amir Khan Muttaqi a effectué la première visite officielle d'un dirigeant taliban en Inde.
- New Delhi a annoncé la réouverture de son ambassade à Kaboul, fermée depuis quatre ans.
- Le rapprochement coïncide avec une dégradation brutale des relations entre l'Afghanistan et le Pakistan.
- Le port iranien de Chabahar offre à l'Inde un accès à l'Afghanistan et à l'Asie centrale contournant le Pakistan.
- Le commerce indo-afghan a quasiment retrouvé son niveau d'avant 2021, atteignant un milliard de dollars.
En octobre 2025, une image aurait paru impensable quelques années plus tôt : à New Delhi, le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar serrait la main d’Amir Khan Muttaqi, son homologue taliban, toujours inscrit sur la liste des sanctions de l’ONU.1 La première visite officielle d’un dirigeant taliban en Inde scellait un renversement spectaculaire : le pays qui avait armé leurs ennemis dans les années 1990 tendait désormais la main au régime de Kaboul. Comment expliquer ce virage ?
Du soutien aux adversaires au dialogue avec le régime
L’histoire récente est faite de ruptures. Après le retrait américain d’août 2021 et le retour des talibans au pouvoir, New Delhi a d’abord redouté le pire : voir l’Afghanistan redevenir un sanctuaire pour les groupes terroristes hostiles à l’Inde, et un terrain de jeu pour le Pakistan. Le pays avait pourtant investi massivement, deux décennies durant, dans des routes, des écoles et des hôpitaux afghans, se forgeant une image de partenaire bienveillant.
Le pragmatisme a peu à peu pris le dessus. Dès 2022, l’Inde a partiellement rouvert son ambassade, puis laissé des responsables talibans prendre le contrôle des consulats afghans de Mumbai et Hyderabad.2 La visite de Muttaqi, du 9 au 15 octobre 2025, a couronné ce processus. À son issue, New Delhi a annoncé la réouverture pleine de son ambassade à Kaboul, fermée depuis quatre ans.3 Jaishankar a résumé la logique : « Une coopération plus étroite entre nous contribue à votre développement national comme à la stabilité et à la résilience régionales. »1
Ce choix n’est pas sans coût moral. En engageant les talibans, l’Inde dialogue avec un régime qui réprime durement les femmes et les minorités. La visite de Muttaqi l’a illustré jusqu’à l’embarras : le ministre s’est retrouvé confronté, fait rare, à des journalistes femmes lors de son séjour indien.2 New Delhi tente de tenir une ligne de crête : engager Kaboul pour ses intérêts stratégiques sans renoncer à ses principes affichés sur les droits humains. Concrètement, l’Inde a promis de relancer ses projets d’infrastructures et de développement, de reconstruire des maisons détruites par les séismes récents et de maintenir ses bourses universitaires pour les étudiants afghans.3 Une diplomatie de l’aide, censée préserver le capital de sympathie accumulé pendant deux décennies.
Sécurité : la hantise du terrorisme transfrontalier
Derrière les sourires diplomatiques, la sécurité reste l’obsession indienne. New Delhi craint qu’un Afghanistan instable ne nourrisse des groupes capables de la frapper. Cette inquiétude n’a rien de théorique : en mai 2025, l’Inde a lancé Operation Sindoor contre des camps qu’elle disait responsables de l’attentat de Pahalgam du 22 avril, qui avait tué 26 civils, presque tous des touristes hindous.4
Lors de sa visite, Muttaqi a tenté de désamorcer ces craintes en assurant que le sol afghan ne servirait pas à menacer la sécurité d’aucun pays.2 Pour l’Inde, cette parole vaut surtout par ce qu’elle implique vis-à-vis du Pakistan. L’engagement avec Kaboul prolonge ainsi l’approche indienne de la lutte contre le terrorisme et nourrit plus largement l’approche de l’Inde pour la sécurité régionale.
Le grand renversement pakistanais
C’est peut-être le facteur le plus décisif, et le plus inattendu. Le rapprochement indo-afghan coïncide avec un divorce brutal entre Kaboul et Islamabad. En octobre 2025, les affrontements le long de la frontière afghano-pakistanaise ont été les pires depuis 2021.5 Le Pakistan, qui voyait jadis l’Afghanistan comme une « profondeur stratégique » face à l’Inde, le considère désormais comme un fardeau.2
La cause centrale est le terrorisme retourné contre son parrain présumé. Islamabad accuse Kaboul d’abriter les militants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), responsables de l’année la plus meurtrière en une décennie sur le sol pakistanais — accusation que l’Afghanistan dément.5 Pour l’Inde, ce retournement est une aubaine : le rival historique se trouve pris à son propre piège, et l’espace s’ouvre pour une diplomatie indienne plus active, à rebours de la logique d’isolement qu’Islamabad cherchait à lui imposer. Ce jeu d’équilibres complète la vigilance indienne sur d’autres fronts, comme la sécurité des frontières avec la Chine.
Chabahar, la porte d’entrée stratégique
Au cœur de la stratégie indienne se trouve un port : Chabahar, en Iran. Cet accès maritime permet à l’Inde de rejoindre l’Afghanistan et, au-delà, l’Asie centrale, sans jamais passer par le territoire pakistanais. Les talibans travaillent « activement » avec l’Iran et l’Inde sur cette route, et les responsables afghans en quête de connectivité en ont fait un sujet majeur de leurs visites.6
Les résultats économiques sont tangibles. Le commerce indo-afghan a quasiment retrouvé son niveau d’avant 2021, atteignant un milliard de dollars entre avril 2024 et mars 2025, avec des exportations afghanes à un niveau record de 642 millions.6 L’Afghanistan recèle par ailleurs d’importantes ressources minérales inexploitées — lithium, cuivre — convoitées pour les technologies modernes, et que l’Inde pourrait aider à valoriser à terme.
Reste une ombre : les sanctions américaines visant l’Iran fragilisent la pérennité de cette route. Tout l’édifice de connectivité indien repose sur un pays, l’Iran, lui-même sous pression de Washington — une vulnérabilité que New Delhi ne maîtrise pas. Chabahar demeure néanmoins l’instrument clé de l’ambition indienne en Asie centrale, reliant intérêts commerciaux et profondeur géopolitique. Le port matérialise une conviction indienne ancienne : la connectivité est une arme stratégique au moins aussi puissante que les missiles.
Un équilibre fragile à tenir
L’Inde a opté pour le réalisme : engager les talibans sans les reconnaître formellement, défendre ses intérêts sans renier ses principes affichés sur les droits humains. La stratégie porte ses fruits — ambassade rouverte, commerce relancé, rival pakistanais affaibli. Mais elle repose sur des fondations mouvantes.
Le signal à surveiller est triple : la solidité des engagements de Kaboul en matière de sécurité, la durabilité de la route de Chabahar face aux sanctions, et la capacité de l’Inde à transformer son aide en influence politique réelle auprès d’un régime imprévisible. Si les talibans tiennent parole et si le corridor iranien résiste, l’Inde aura réussi un pari audacieux : transformer une défaite stratégique apparente, le retrait américain, en réelle opportunité régionale. Dans le cas contraire, le pragmatisme de New Delhi pourrait se révéler aussi risqué qu’il est, aujourd’hui, payant.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'Inde se rapproche-t-elle des talibans après les avoir combattus ?
L'Inde a longtemps soutenu les adversaires des talibans, mais le pragmatisme l'a emporté. Engager Kaboul lui permet de préserver son influence, de poursuivre ses projets de développement, de surveiller les menaces terroristes et de garder un accès à l'Asie centrale, surtout dans un contexte de rivalité persistante avec le Pakistan.
Qu'a apporté la visite de Muttaqi en octobre 2025 ?
Première visite officielle d'un dirigeant taliban en Inde, du 9 au 15 octobre 2025, elle a débouché sur l'annonce de la réouverture de l'ambassade indienne à Kaboul. Muttaqi a assuré que le sol afghan ne servirait pas à menacer la sécurité d'autres pays, répondant aux inquiétudes antiterroristes de New Delhi.
Quel est l'intérêt du port de Chabahar pour l'Inde ?
Situé en Iran, le port de Chabahar offre à l'Inde une voie d'accès à l'Afghanistan et à l'Asie centrale sans passer par le Pakistan. Il est devenu un pilier de la connectivité indienne et un sujet central des visites de responsables afghans, malgré les incertitudes liées aux sanctions américaines visant l'Iran.
Comment évoluent les relations entre l'Afghanistan et le Pakistan ?
Elles se sont fortement dégradées. En octobre 2025, les affrontements frontaliers ont été les pires depuis 2021. Islamabad accuse Kaboul d'abriter des militants du TTP, responsables de l'année la plus meurtrière en une décennie au Pakistan, tandis que l'Afghanistan dément. Ce divorce profite indirectement à l'Inde.
Sources
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Al Jazeera, « India to reopen embassy in Kabul after 4-year hiatus amid new Taliban ties », Al Jazeera, 10 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/10/india-to-reopen-embassy-in-kabul-after-4-year-hiatus-amid-new-taliban-ties ↩ ↩2
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Foreign Policy, « By Hosting Taliban Foreign Minister, India Carefully Engages With Kabul », Foreign Policy, 23 octobre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/10/23/india-afghanistan-pakistan-taliban-sindoor-jaishankar/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Chatham House, « India is seeking to reset relations with the Taliban. But can this rapprochement last? », Chatham House, octobre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/10/india-seeking-reset-relations-taliban-can-rapprochement-last ↩ ↩2
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Time, « Blasts—and Blame—Raise Tensions Between India and Pakistan », Time, 2025. https://time.com/7333189/india-pakistan-car-explosion-suicide-bomber-attack-terrorism-afghanistan-taliban/ ↩
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Robert Lansing Institute, « Afghanistan–Pakistan Border Clashes, 2025 », Robert Lansing Institute, 20 octobre 2025. https://lansinginstitute.org/2025/10/20/afghanistan-pakistan-border-clashes-2025/ ↩ ↩2
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The Diplomat, « Sanctions, the Taliban, and an Iranian Port: The Uncertain Future of India’s Kabul Route », The Diplomat, novembre 2025. https://thediplomat.com/2025/11/sanctions-the-taliban-and-an-iranian-port-the-uncertain-future-of-indias-kabul-route/ ↩ ↩2
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