Inde en Asie centrale : l'ambition rattrapée par la géographie
Énergie, minéraux, corridors : l'Inde courtise l'Asie centrale. Mais l'écart avec la Chine se creuse et la crise du port de Chabahar fragilise sa stratégie en 2026.

À retenir
- Le 4e Dialogue Inde-Asie centrale, le 6 juin 2025 à New Delhi, a réuni les cinq ministres des Affaires étrangères de la région.
- Le port iranien de Chabahar, pivot de la stratégie indienne, est menacé : la dérogation américaine aux sanctions expire le 26 avril 2026.
- L'écart commercial avec la Chine est béant : 116 milliards d'excédent chinois contre des échanges indiens marginaux en 2025.
- Le Kazakhstan, qui détient 14 % des réserves mondiales d'uranium, attire l'Inde en quête de minéraux et d'énergie.
- Le corridor INSTC reste le pari logistique de New Delhi pour contourner le Pakistan.
Le 6 juin 2025, New Delhi a réuni autour d’une même table les chefs de la diplomatie du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan1. Le 4e Dialogue Inde-Asie centrale affichait les ambitions habituelles : commerce, sécurité, connectivité. Mais derrière les communiqués, une réalité plus rude s’impose en 2026 — l’Inde peine à transformer son intérêt ancien pour cette région en influence tangible, et son principal levier logistique vacille.
Une région convoitée pour ses ressources
L’attrait de l’Asie centrale tient d’abord à son sous-sol. Le Kazakhstan détient à lui seul 14 % des réserves mondiales d’uranium et assure 40 % de la production, en plus de gisements importants de manganèse, de nickel et de lithium2. Pour une Inde dont la demande énergétique explose et qui cherche à diversifier ses approvisionnements, la région représente une promesse stratégique.
Cette promesse recoupe un enjeu plus large : la sécurisation des matières critiques. L’Inde possède les troisièmes réserves mondiales de terres rares, mais n’en produit qu’une fraction infime, dépendant lourdement de la Chine3. L’Asie centrale apparaît dès lors comme une source alternative possible, un calcul qui rejoint celui du développement stratégique des terres rares en Inde. Encore faut-il pouvoir acheminer ces ressources.
L’uranium kazakh illustre parfaitement l’attrait — et la frustration. Pour une Inde qui développe son parc nucléaire civil afin de répondre à une demande énergétique en hausse, un fournisseur situé en Asie centrale serait un atout majeur. New Delhi a d’ailleurs signé par le passé des accords d’approvisionnement avec Astana. Mais sans corridor terrestre fiable, l’acheminement reste tributaire de routes longues, coûteuses ou instables, ce qui plafonne le volume des échanges réellement possibles.
Chabahar, le pivot devenu fragile
C’est tout le problème : l’Inde n’a pas de frontière commune avec l’Asie centrale, et le Pakistan lui barre la route terrestre la plus directe. D’où le pari de Chabahar, ce port iranien sur la mer d’Oman censé offrir un accès contournant Islamabad. En mai 2024, New Delhi a signé un contrat de dix ans pour équiper et exploiter le terminal Shahid Beheshti, engageant 120 millions de dollars d’équipements et une ligne de crédit de 250 millions4.
Or ce pivot est aujourd’hui en péril. Le 16 septembre 2025, Washington a révoqué l’exemption de sanctions dont bénéficiait Chabahar depuis 2018, avant d’accorder une prolongation conditionnelle jusqu’au 26 avril 20265. Le budget indien présenté le 1er février 2026 n’a prévu aucun crédit pour le projet, et New Delhi envisageait début 2026 de transférer temporairement sa participation à un partenaire iranien, le temps que les sanctions s’allègent6. La guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran a achevé de brouiller l’horizon.
L’ironie est cruelle. Au sommet de juin 2025, les pays d’Asie centrale avaient justement salué l’intérêt de pouvoir utiliser le terminal Shahid Beheshti pour leur commerce avec l’Inde et au-delà1. Chabahar devait aussi servir de porte vers l’Afghanistan, prolongeant l’influence indienne dans un pays où New Delhi tente de garder pied. Tout cet édifice patiemment construit se trouve suspendu à une décision américaine — rappel brutal que la stratégie indienne en Asie centrale dépend de variables qu’elle ne maîtrise pas.
Des corridors qui peinent à exister
Faute de Chabahar pleinement opérationnel, l’Inde mise sur le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC), qui relie le sous-continent à la Russie et à l’Asie centrale via l’Iran. Au sommet de juin 2025, les ministres ont plaidé pour son « usage optimal », l’Inde soutenant l’adhésion du Turkménistan et de l’Ouzbékistan, ainsi que la branche orientale développée par le Kazakhstan1.
Mais les chiffres dénoncent le décalage entre l’ambition et le réel. Le commerce entre l’Inde et le Kazakhstan atteignait 1,1 milliard de dollars en 2023-2024, celui avec l’Ouzbékistan à peine 470 millions1. Cette modestie contraste avec la stratégie indienne ailleurs, qu’il s’agisse de la politique Act East vers l’Asie du Sud-Est ou des projets d’infrastructures conçus pour répondre aux Nouvelles Routes de la soie.
La Chine, plusieurs longueurs d’avance
Car le véritable maître du terrain reste Pékin. En 2025, la Chine dégageait un excédent commercial d’environ 116 milliards de dollars avec l’Asie centrale, là où la présence indienne demeurait marginale7. Le fret sur la voie ferrée Kazakhstan-Chine a bondi de 13 % en 2024, à 32 millions de tonnes, illustrant l’avance chinoise en matière d’infrastructures2.
Pékin utilise cet avantage commercial comme un instrument stratégique, notamment au regard de ses relations avec le Pakistan et de ses propres ambitions énergétiques7. La Russie conserve par ailleurs des liens militaires et culturels profonds dans la région, et l’influence chinoise s’y déploie aussi via l’Organisation de coopération de Shanghai. L’Inde joue donc en troisième position, sur un terrain où la géographie ne la favorise pas.
Le handicap est d’abord physique. L’absence de liaison terrestre directe contraint l’Inde à des détours maritimes coûteux par le canal de Suez et la mer Noire, ou à des routes instables passant par l’Afghanistan et le Pakistan2. Là où Pékin a tissé un maillage ferroviaire et routier dense en deux décennies, New Delhi part avec un train de retard difficile à rattraper. L’Inde et la Chine sont pourtant toutes deux membres de l’Organisation de coopération de Shanghai, ce qui place leur compétition au cœur d’une même enceinte régionale et oblige les républiques d’Asie centrale à un exercice d’équilibre permanent entre leurs grands voisins.
Une diplomatie qui mise sur le long terme
Faut-il conclure à l’échec ? Pas tout à fait. L’Inde dispose d’atouts que la Chine ne peut offrir : une image moins prédatrice, une diaspora technique, une coopération éducative et numérique appréciée. La région, échaudée par sa dépendance à Pékin et à Moscou, cherche activement à diversifier ses partenaires. La question afghane, où New Delhi tente de concilier sécurité et influence régionale face aux activités pakistanaises, reste un point d’appui possible.
L’enjeu pour l’Inde est de convertir cette sympathie en projets concrets — au-delà des déclarations de sommet. Sans corridor logistique fiable, l’influence restera symbolique.
Perspectives
L’Inde veut être un acteur de poids en Asie centrale ; elle en a la volonté politique mais pas encore les moyens matériels. Tout se joue désormais autour d’une date : le 26 avril 2026, échéance de la dérogation américaine sur Chabahar. Si le port échappe définitivement à New Delhi, c’est l’épine dorsale de sa stratégie régionale qui se brise. Le signal à surveiller est donc clair : la décision de Washington, et la capacité de l’Inde à inventer, ou non, une route de substitution vers le cœur du continent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le port de Chabahar est-il crucial pour l'Inde ?
Situé sur la côte iranienne, Chabahar offre à l'Inde un accès maritime à l'Asie centrale et à l'Afghanistan en contournant le Pakistan. En mai 2024, New Delhi a signé un contrat de dix ans pour exploiter le terminal Shahid Beheshti, avec 120 millions de dollars d'équipements engagés.
Quel est l'état du projet de Chabahar en 2026 ?
Le projet est en crise. Les États-Unis ont révoqué l'exemption de sanctions visant l'Iran, puis accordé une prolongation jusqu'au 26 avril 2026. Le budget indien 2026 n'a prévu aucun crédit, et New Delhi envisageait début 2026 de transférer temporairement sa participation à un partenaire iranien.
Quel est le poids de l'Inde face à la Chine en Asie centrale ?
L'écart est considérable. En 2025, les échanges commerciaux de la Chine avec la région dégageaient un excédent d'environ 116 milliards de dollars, tandis que la présence économique indienne restait marginale, freinée par l'absence de frontière commune et de corridors fiables.
Qu'est-ce que le corridor INSTC ?
Le Corridor international de transport Nord-Sud relie l'Inde à la Russie et à l'Asie centrale via l'Iran. Au sommet de juin 2025, les ministres ont appelé à son usage optimal, l'Inde soutenant l'adhésion du Turkménistan et de l'Ouzbékistan ainsi que la branche orientale développée par le Kazakhstan.
Sources
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« The 4th meeting of the “Central Asia – India” Dialogue took place in New Delhi - Joint statement adopted », News Central Asia (nCa), 7 juin 2025. https://www.newscentralasia.net/2025/06/07/the-4th-meeting-of-the-central-asia-india-dialogue-took-place-in-new-delhi-joint-statement-adopted/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« India-China’s Competition in Central Asia: A Geopolitical Risk Assessment », SpecialEurasia, 20 février 2026. https://www.specialeurasia.com/2026/02/20/india-china-central-asia/ ↩ ↩2 ↩3
-
« India’s Rare Earth Dilemma: Between Chinese Leverage and an Afghan Offer », The Diplomat, octobre 2025. https://thediplomat.com/2025/10/indias-rare-earth-dilemma-between-chinese-leverage-and-an-afghan-offer/ ↩
-
« India Gets US Sanctions Waiver for Chabahar Port: Strategic Gateway to Central Asia », InsightsonIndia, 31 octobre 2025. https://www.insightsonindia.com/2025/10/31/india-granted-us-sanctions-waiver-for-chabahar-port/ ↩
-
« Expired U.S. Sanctions Waiver Threatens India’s Chabahar Port Project in Iran », RANE / Stratfor Worldview, 2025. https://worldview.stratfor.com/article/expired-us-sanctions-waiver-threatens-indias-chabahar-port-project-iran ↩
-
« Is India’s Chabahar dream in Iran dead? », Al Jazeera, 29 avril 2026. https://www.aljazeera.com/features/2026/4/29/is-indias-chabahar-dream-in-iran-dead ↩
-
« India-Central Asia’s Trade and Economic Performance Between Opportunities and Challenges », SpecialEurasia, 15 septembre 2025. https://www.specialeurasia.com/2025/09/15/india-central-asia-trade/ ↩ ↩2
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