Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Inde

Sécurité de l'eau : la diplomatie sous tension de l'Inde

Traité de l'Indus suspendu, méga-barrage chinois, dossier Teesta : l'Inde redéfinit sa sécurité de l'eau entre diplomatie fluviale et impératifs intérieurs. Analyse 2025-2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne d'un grand fleuve indien et de terres agricoles irriguées en Asie du Sud.
Vue aérienne d'un grand fleuve indien et de terres agricoles irriguées en Asie du Sud. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le 23 avril 2025, l'Inde a suspendu le traité des eaux de l'Indus avec le Pakistan après l'attentat de Pahalgam.
  2. En aval, l'Inde redoute le méga-barrage chinois sur le Brahmapoutre, fleuve sans accord de partage.
  3. Le dossier du partage des eaux du Teesta avec le Bangladesh reste bloqué depuis 2011.
  4. Sur le plan intérieur, la mission Jal Jeevan dépasse 81 % de couverture en eau au robinet en zone rurale.

Le 23 avril 2025, au lendemain de l’attentat de Pahalgam qui a fait des dizaines de morts au Cachemire indien, New Delhi a pris une mesure inédite en plus de soixante ans : suspendre le traité des eaux de l’Indus, signé avec le Pakistan en 19601. D’un geste, l’eau est devenue l’instrument le plus brûlant de la diplomatie sud-asiatique — et la sécurité hydrique de l’Inde, un dossier de premier plan stratégique.

L’Indus, du modèle de coopération à l’arme diplomatique

Le traité de 1960 faisait figure de réussite rare : malgré trois guerres, il avait survécu, attribuant au Pakistan l’usage des trois rivières occidentales et à l’Inde celui des trois rivières orientales. Ces eaux issues de l’Inde irriguent environ 80 % des fermes pakistanaises2. En les plaçant « en suspens », New Delhi a frappé au cœur.

Le ministre de l’Intérieur indien Amit Shah a prévenu que l’Inde ne rétablirait « jamais » le traité tant que le Pakistan soutiendrait le terrorisme transfrontalier, ajoutant qu’Islamabad « sera privé de l’eau qu’il recevait de manière injustifiée »3. Le Pakistan, lui, dénonce une « militarisation de l’eau » et a averti que toute tentative de détourner ou couper le débit serait considérée comme un acte de guerre1. Le différend a glissé sur le terrain juridique : le 27 juin 2025, une cour d’arbitrage s’est déclarée compétente dans l’affaire ouverte par Islamabad, décision saluée par le Pakistan et rejetée par l’Inde4. Ce volet s’inscrit dans la longue approche indienne de la lutte contre le terrorisme, désormais indissociable du dossier de l’eau.

En amont, l’ombre du barrage chinois

Si l’Inde tient le robinet face au Pakistan, elle se retrouve en position de vulnérabilité face à la Chine. Pékin a lancé la construction d’un méga-barrage hydroélectrique dans le comté de Medog, sur le Yarlung Tsangpo, qui devient le Brahmapoutre en entrant en Inde5. Or le fleuve représenterait près de 30 % des ressources en eau douce de l’Inde et une part majeure de son potentiel hydroélectrique6.

Le problème est qu’il n’existe aucun traité de partage des eaux du Brahmapoutre, ni de négociation en cours6. L’Inde redoute un double péril : des étiages aggravés en saison sèche et des crues dévastatrices en Assam si des volumes importants sont relâchés sans préavis, avec un risque réel pour les vies et les biens6. Des experts s’alarment du manque de données partagées, qui entrave toute hydro-diplomatie sérieuse entre les deux géants : sans échange fiable d’informations sur les débits, chaque partie navigue à vue5. Le dossier se superpose aux frictions frontalières et nourrit l’approche indienne de la sécurité des frontières avec la Chine. Cette asymétrie illustre une réalité brutale de la géopolitique de l’eau : la puissance d’un État dépend largement de sa position sur le fleuve, amont ou aval.

Le Teesta, promesse non tenue avec Dacca

À l’est, un autre fleuve empoisonne les relations régionales. En 2011, l’Inde et le Bangladesh étaient à deux doigts de signer un accord de partage des eaux du Teesta, avant que le gouvernement du Bengale-Occidental ne refuse de l’endosser7. Depuis, le dossier traîne malgré les promesses réitérées au fil des sommets.

Le différend porte sur les débits d’étiage entre décembre et mars, quand le fleuve maigrit. Un accord temporaire de 1983 attribuait 39 % du débit à l’Inde et 36 % au Bangladesh, laissant le reste non réparti7. Les conséquences sont concrètes : selon une étude citée par la presse régionale, la pénurie d’eau du Teesta entraînerait une perte d’environ 1,5 million de tonnes de riz Boro par an au Bangladesh7. La gestion de ces fleuves partagés reste au cœur de l’approche de l’Inde pour la sécurité régionale.

Le front intérieur : nettoyer et distribuer

La sécurité de l’eau ne se joue pas qu’aux frontières. L’Inde puise plus de 25 % des eaux souterraines mondiales et de nombreuses régions voient leurs nappes décliner dangereusement8. Pour y répondre, le gouvernement a misé sur deux programmes phares.

La mission Jal Jeevan, lancée en 2019, a porté la couverture rurale en eau au robinet à plus de 81 % en octobre 2025, soit plus de 15,72 crores de foyers raccordés — contre 3,23 crores au départ9. En parallèle, le programme Namami Gange, doté d’environ 42 019 crores de roupies pour 513 projets approuvés, vise à dépolluer le Gange8. Les résultats restent toutefois contestés : malgré près de 40 000 crores investis depuis 2014, des stations d’épuration défaillantes et des problèmes de gouvernance freinent l’assainissement8. Ce chantier rejoint l’approche de l’Inde pour l’adaptation au changement climatique, qui menace d’aggraver les pénuries.

Une diplomatie de l’eau à la croisée des chemins

L’année 2025 a fait basculer la sécurité hydrique indienne d’un registre technique à un registre stratégique. Face au Pakistan, l’Inde a transformé un traité-modèle en levier de pression ; face à la Chine, elle découvre les limites de sa position d’aval ; face au Bangladesh, elle peine à concrétiser ses promesses.

Le signal à surveiller : l’issue de la procédure d’arbitrage sur l’Indus et l’avancement du barrage de Medog. De ces deux dossiers dépendra, pour une large part, la capacité de l’Asie du Sud à éviter que l’eau, ressource vitale et partagée, ne devienne le prochain détonateur régional.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Inde a-t-elle suspendu le traité des eaux de l'Indus ?

Le 23 avril 2025, après l'attentat de Pahalgam au Cachemire indien, New Delhi a placé le traité de 1960 en suspens, invoquant la sécurité nationale et le soutien présumé du Pakistan au terrorisme transfrontalier. Le gouvernement indien a affirmé qu'il ne le rétablirait pas tant que ce soutien perdurerait.

Quel est l'enjeu du Brahmapoutre entre l'Inde et la Chine ?

La Chine, en amont, construit un méga-barrage hydroélectrique dans le comté de Medog. Or il n'existe aucun traité de partage des eaux du Brahmapoutre, qui représenterait près de 30 % des ressources en eau douce de l'Inde. New Delhi redoute des étiages aggravés et des crues incontrôlées en Assam.

Pourquoi le dossier Teesta est-il bloqué ?

En 2011, l'Inde et le Bangladesh étaient proches d'un accord de partage des eaux du Teesta, mais le Bengale-Occidental a refusé de l'endosser. Le différend porte sur les débits d'étiage de décembre à mars. Un accord temporaire de 1983 attribuait 39 % du débit à l'Inde et 36 % au Bangladesh.

Quels progrès l'Inde réalise-t-elle sur l'accès à l'eau ?

La mission Jal Jeevan a porté la couverture rurale en eau au robinet à plus de 81 % en octobre 2025, soit plus de 15,72 crores de foyers raccordés. Le programme Namami Gange, doté d'environ 42 019 crores de roupies, vise à dépolluer le Gange, avec des résultats encore contestés.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Clingendael Institute, « Indus Water Treaty 2025: A pause of cooperation, not an end », Clingendael, 2025. https://www.clingendael.org/publication/indus-water-treaty-2025-pause-cooperation-not-end 2

  2. CSIS, « Can India Cut Off Pakistan’s Indus River Lifeline? », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/can-india-cut-pakistans-indus-river-lifeline

  3. Al Jazeera, « India says it will ‘never’ restore Indus Waters Treaty with Pakistan », Al Jazeera, 22 juin 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/6/22/india-says-it-will-never-restore-indus-waters-treaty-with-pakistan

  4. Library of Congress, « India, Pakistan: Court Confirms Competence to Arbitrate Indus Waters Treaty Case », Library of Congress Global Legal Monitor, 13 août 2025. https://www.loc.gov/item/global-legal-monitor/2025-08-13/india-pakistan-court-confirms-competence-to-arbitrate-indus-waters-treaty-case/

  5. Mongabay India, « How data deficiency is hindering hydro-diplomacy between China and India », Mongabay India, février 2025. https://india.mongabay.com/2025/02/commentary-how-data-deficiency-is-hindering-hydro-diplomacy-between-china-and-india/ 2

  6. Lowy Institute, « China’s Medog county mega-dam is bad news for India and Bangladesh », The Interpreter, Lowy Institute, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/china-s-medog-county-mega-dam-bad-news-india-bangladesh 2 3

  7. Observer Research Foundation, « The Teesta water dispute: Geopolitics, myth and economics », ORF, 2024. https://www.orfonline.org/research/the-teesta-water-dispute-geopolitics-myth-and-economics 2 3

  8. The Wire, « Ten Years and Nearly Rs 40,000 Crore Later, the Ganga Still Runs Dirty », The Wire, 2025. https://m.thewire.in/article/environment/ten-years-and-nearly-rs-40000-crore-later-the-ganga-still-runs-dirty-its-water-undrinkable 2 3

  9. DD News, « Jal Jeevan Mission transforms rural India with tap water for over 15.72 crore households », DD News, octobre 2025. https://ddnews.gov.in/en/jal-jeevan-mission-transforms-rural-india-with-tap-water-for-over-15-72-crore-households/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail