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Adaptation climatique en Inde : survivre à 52 °C

En 2024, l'Inde a vécu son année la plus chaude et Delhi a frôlé 52,3 °C. Comment le pays prépare son premier Plan national d'adaptation face aux extrêmes.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Champ agricole indien craquelé par la sécheresse sous un soleil de plomb, illustrant la vulnérabilité climatique du pays.
Champ agricole indien craquelé par la sécheresse sous un soleil de plomb, illustrant la vulnérabilité climatique du pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En mai 2024, Delhi a relevé une température record de 52,3 °C ; 2024 fut l'année la plus chaude jamais mesurée en Inde depuis 1901.
  2. Les événements extrêmes de 2024 ont fait plus de 3 000 morts et touché 3,2 millions d'hectares de cultures.
  3. L'Inde prépare son premier Plan national d'adaptation, articulé autour de neuf secteurs et neuf ministères.
  4. Les dépenses d'adaptation atteignaient déjà 5,6 % du PIB en 2021-2022, mais le financement dédié stagne.
  5. Les mils, céréales rustiques relancées par l'Année internationale 2023, incarnent la fusion entre savoir traditionnel et résilience climatique.

Le 28 mai 2024, le mercure a frôlé 52,3 °C dans la banlieue de Delhi : un record dans une capitale qui en a déjà vu d’autres1. Cette année-là, l’Inde a connu sa température moyenne la plus élevée depuis le début des relevés en 19012. Derrière le chiffre spectaculaire se joue une bataille moins visible : celle d’un pays de plus de 1,4 milliard d’habitants qui apprend, dans l’urgence, à vivre avec un climat déréglé.

Une vulnérabilité à l’échelle d’un continent

L’Inde ne subit pas le réchauffement, elle l’encaisse. En 2024, les épisodes météorologiques extrêmes — vagues de chaleur, inondations, cyclones — ont fait plus de 3 000 morts, endommagé 3,2 millions d’hectares de cultures et détruit plus de 235 000 habitations2. Pendant la seule campagne électorale du printemps, 33 agents électoraux sont morts d’un coup de chaleur dans l’Uttar Pradesh2. La chaleur tue, mais de façon souvent invisible, et frappe d’abord les plus fragiles : personnes âgées, jeunes enfants, femmes enceintes, travailleurs de plein air3.

La géographie aggrave tout. Les projections de surmortalité liée à la chaleur dessinent une « divergence régionale » croissante : les villes du plateau du Deccan, l’ouest et certaines zones de l’est et du nord-est verraient leur mortalité grimper plus vite que le reste du pays3. Le pays endure aussi des canicules à rallonge : entre mars et mai 2024, l’Inde a aligné 54 jours de vague de chaleur, sa plus longue série depuis 20102. À cela s’ajoute une mousson de plus en plus capricieuse. En 2025, le nord-ouest a reçu environ 127 % de ses pluies habituelles, déclenchant crues subites et glissements de terrain ; le Pendjab a connu ses pires inondations depuis 1998, avec des pertes estimées à 13 000 crores de roupies4. Surveiller cette eau, trop rare ou trop abondante, est devenu un enjeu de sécurité : c’est tout le sens de l’approche indienne en matière de sécurité régionale de l’eau.

Le pari du savoir paysan : le retour des mils

Face à ces chocs, l’Inde redécouvre une partie de la réponse dans ses champs. Les mils — sorgho, millet, ragi — sont des céréales rustiques que des générations d’agriculteurs cultivaient avant que le riz et le blé n’écrasent les assiettes. Or ces grains oubliés tolèrent des températures extrêmes, exigent environ 60 % d’eau en moins que le riz et 40 % d’énergie de transformation en moins, et prospèrent sur des sols pauvres5.

New Delhi en a fait un argument diplomatique. C’est à l’initiative de l’Inde, soutenue par 72 pays, que les Nations unies ont proclamé 2023 « Année internationale des mils »5. Au-delà du symbole, la relance mobilise gouvernements central et régionaux, instituts de recherche comme l’ICAR, agences internationales et secteur privé. En Assam et au Meghalaya, les mils kodo et raishan servent depuis toujours d’alternative au riz5. Des travaux estiment qu’un basculement partiel du riz vers les mils pourrait réduire les émissions agricoles indiennes de dizaines de millions de tonnes d’équivalent CO₂ d’ici 20505. Le savoir traditionnel, ici, n’est pas folklore : c’est une technologie d’adaptation à bas coût.

Bâtir un cadre national, secteur par secteur

L’architecture institutionnelle, elle, se modernise. Le Plan d’action national sur le changement climatique de 2008 reste la colonne vertébrale, avec ses missions sectorielles — agriculture, eau, santé, milieux urbains, littoral, écosystèmes4. Mais l’Inde franchit désormais une étape : elle prépare son tout premier Plan national d’adaptation, soumis à terme au secrétariat de la convention climat de l’ONU6.

Le changement est aussi conceptuel. L’adaptation n’est plus traitée comme une réponse réactive et cloisonnée, mais comme une composante de la planification économique et de la gouvernance6. Neuf secteurs, portés par neuf ministères et leurs instituts de recherche, structurent le dispositif ; pour la réduction des risques de catastrophe, c’est l’Autorité nationale de gestion des catastrophes qui pilote6. Sur le terrain, des réponses anticipées émergent : à l’été 2025, des ONG ont ouvert des centres de rafraîchissement, distribué des sachets de réhydratation et formé des travailleurs de première ligne au repérage du coup de chaleur1.

Le nerf de la guerre : un financement qui patine

Reste la question qui fâche : qui paie ? La dépense indienne liée à l’adaptation a fortement progressé, passant de 3,7 % du PIB en 2015-2016 à 5,6 % en 2021-20227. Le gouvernement estime qu’il faudra environ 206 milliards de dollars, aux prix de 2014-2015, pour mettre en œuvre ses actions d’adaptation entre 2015 et 2030, dans l’agriculture, la foresterie, la pêche, les infrastructures et l’eau7.

Le hic, c’est que ces montants reposent surtout sur des programmes préexistants, pas sur un effort dédié. Le Fonds national d’adaptation au changement climatique (NAFCC), créé en 2015 et géré par la NABARD, a alloué 847,47 crores de roupies à 30 projets répartis dans 25 États et 2 territoires8. La banque a ainsi facilité l’instruction et la mise en œuvre de projets dépassant 100 millions de dollars au titre de ce fonds8. Mais ce dernier, ainsi que le plan d’action climat et la mission Himalaya, ont été reclassés en « non-schemes » et n’ont reçu aucune dotation nouvelle depuis 2022-20237. Autrement dit, l’Inde dépense beaucoup pour s’adapter, mais sans guichet clairement fléché ni trajectoire pluriannuelle lisible — un angle mort pour les États les plus pauvres, dont les communautés rurales peinent à mobiliser des fonds pour moderniser leurs infrastructures. L’enjeu est lourd : le changement climatique pourrait amputer le PIB indien jusqu’à 2 % d’ici 2050, et les revenus des agriculteurs non irrigués chuter de 25 %4. Une réalité qui pèse sur la sécurité alimentaire comme sur la compétitivité du pays, y compris dans les filières où l’Inde mise sur ses atouts, des terres rares stratégiques aux partenariats technologiques avec le Japon.

Une course contre la montre

L’Inde dispose d’atouts rares pour s’adapter : un savoir paysan profond, une bureaucratie climatique qui se professionnalise, une diplomatie active qui sait transformer un grain de mil en levier d’influence — un volontarisme que l’on retrouve jusque dans son approche de l’Arctique, nouvelle frontière du climat. Mais la fenêtre se referme vite. Le test des prochaines années sera simple à formuler, difficile à réussir : le financement dédié suivra-t-il enfin l’ambition affichée ? À surveiller dès la prochaine loi de finances, et à l’aune du prochain été — car le record de Delhi, en Inde, a toutes les chances de ne pas tenir longtemps.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Inde est-elle si exposée au changement climatique ?

Avec plus de 1,4 milliard d'habitants souvent dépendants d'une agriculture pluviale, l'Inde cumule chaleur extrême, mousson erratique et littoral densément peuplé. En 2024, son année la plus chaude depuis 1901, les vagues de chaleur, inondations et cyclones ont fait plus de 3 000 morts et touché des millions d'hectares de cultures.

Qu'est-ce que le Plan national d'adaptation indien ?

C'est la première politique nationale dédiée à réduire la vulnérabilité du pays au climat. Coordonnée par neuf ministères couvrant neuf secteurs prioritaires, de l'agriculture à la gestion des catastrophes, elle doit être soumise au secrétariat de la convention climat de l'ONU et intègre l'adaptation à la planification économique.

En quoi les mils aident-ils l'Inde à s'adapter ?

Les mils tolèrent des chaleurs extrêmes, exigent environ 60 % d'eau en moins que le riz et poussent sur des sols pauvres. Relancés par l'Année internationale des mils de 2023, portée par l'Inde, ils relient savoir paysan ancestral et sécurité alimentaire dans un climat de plus en plus hostile.

L'Inde finance-t-elle suffisamment son adaptation ?

Les dépenses liées à l'adaptation ont grimpé à 5,6 % du PIB en 2021-2022, mais l'essentiel provient de programmes existants. Le fonds dédié, le NAFCC, n'a reçu aucune dotation nouvelle depuis 2022-2023, alors que le besoin est estimé à 206 milliards de dollars d'ici 2030.

Quelles régions indiennes sont les plus menacées ?

Les projections de surmortalité liée à la chaleur pointent les villes du plateau du Deccan, l'ouest de l'Inde et des zones de l'est et du nord-est. Les agriculteurs non irrigués, dont les revenus pourraient chuter de 25 %, et les littoraux exposés aux cyclones figurent parmi les plus vulnérables.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ADRA India, « Anticipatory Heatwave Response in 2025 », ADRA India, 2025. https://adraindia.org/anticipatory-heatwave-response-in-2025/ 2

  2. Down To Earth, « India Faces Record Heatwaves and Extreme Weather in 2024: Over 3,000 Deaths Reported », Down To Earth, 2024. https://www.downtoearth.org.in/climate-change/extreme-weather-events-in-india-2024-heatwaves-avoidable-deaths-and-an-uncertain-future 2 3 4

  3. « Strengthening India’s climate-health resilience: a public health imperative », npj Climate Action (Nature), 2025. https://www.nature.com/articles/s44168-025-00305-7 2

  4. « INDIA ADOPTS A DEVELOPMENT-CENTRED, WHOLE-OF-ECONOMY CLIMATE STRATEGY », Press Information Bureau / Economic Survey 2025-26, 2026. https://www.pib.gov.in/PressReleasePage.aspx?PRID=2219915&reg=3&lang=1 2 3

  5. Observer Research Foundation, « Millets for climate resilience and food security in India », ORF, 2023. https://www.orfonline.org/expert-speak/millets-for-climate-resilience-and-food-security-in-india 2 3 4

  6. Down To Earth, « With climate change-induced hazards aggravating, preparations underway for India’s first National Adaptation Plan », Down To Earth, 2024. https://www.downtoearth.org.in/climate-change/with-climate-change-induced-hazards-aggravating-preparations-underway-for-indias-first-national-adaptation-plan 2 3

  7. Down To Earth, « Economic Survey 2024: India’s climate adaptation expenditure 5.6% of GDP in 2021-2022 », Down To Earth, 2024. https://www.downtoearth.org.in/agriculture/economic-survey-2024-indias-climate-adaptation-expenditure-56-of-gdp-in-2021-2022 2 3

  8. NABARD, « National Adaptation Fund for Climate Change », National Bank for Agriculture and Rural Development, 2024. https://www.nabard.org/content.aspx?id=585 2

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