Act East : l'Inde à l'offensive en Asie du Sud-Est
Du sommet ASEAN 2025 aux missiles BrahMos vendus au Vietnam et aux Philippines, comment la politique Act East étend l'influence indienne face à la Chine.

À retenir
- Lancée en 2014 à Nay Pyi Taw, la politique Act East prolonge la « Look East » de 1991 en y ajoutant défense, connectivité et Indo-Pacifique.
- Le 22e sommet Inde-ASEAN d'octobre 2025 a placé la coopération maritime et la révision du commerce au cœur de l'agenda.
- L'ASEAN est le troisième partenaire commercial de l'Inde, mais New Delhi accuse un déficit de 43 milliards de dollars.
- Les ventes du missile BrahMos aux Philippines, au Vietnam et bientôt à l'Indonésie redessinent la sécurité régionale.
- L'expansion indienne se déploie en réponse à la montée en puissance de la Chine dans la région.
En mai 2026, à Singapour, le secrétaire indien à la Défense confirmait au Dialogue de Shangri-La une nouvelle qui faisait bouger les lignes du Pacifique : le Vietnam venait de signer l’achat de missiles BrahMos, et l’Indonésie suivait de près.1 Loin des discours diplomatiques, ces contrats disent l’essentiel : la politique Act East de l’Inde n’est plus une affaire de séminaires et de bonnes intentions. Elle vend désormais des armes, structure des alliances et pèse sur l’équilibre régional.
D’une politique commerciale à une stratégie globale
L’histoire commence dans la prudence. En 1991, le Premier ministre Narasimha Rao lance la « Look East Policy », tournée vers le commerce et l’ouverture économique avec l’Asie du Sud-Est. En novembre 2014, au sommet de Nay Pyi Taw, Narendra Modi en change la nature et le nom : la « Look East » devient « Act East ».2 Le verbe est passé de regarder à agir, et la palette s’est élargie — connectivité, coopération de défense, sécurité et engagement dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique.
Dix ans plus tard, le bilan est tangible. La relation s’appuie sur des liens anciens, tissés par des siècles de commerce maritime et la diffusion du bouddhisme et de l’hindouisme, dont témoignent encore les temples d’Angkor ou de Borobudur. Mais c’est sa dimension contemporaine qui frappe : un dialogue institutionnalisé, des partenariats stratégiques et une présence indienne croissante dans les forums régionaux, à rebours de la timidité d’autrefois.
Le sommet de 2025, accélérateur d’agenda
Le 22e sommet Inde-ASEAN, tenu à Kuala Lumpur en octobre 2025 sous le thème « Inclusivité et durabilité », a donné le ton de la décennie à venir.3 Modi y a réaffirmé que l’ASEAN constitue le pilier central de la politique Act East et une composante clé de l’architecture indo-pacifique émergente. Le sommet a adopté un nouveau plan d’action quinquennal, prolongeant l’agenda en dix points annoncé en 2024 à Vientiane.4
Trois chantiers se détachent. D’abord le commerce : l’accord AITIGA sur les biens est en cours de révision, l’Inde cherchant à rééquilibrer un déficit de quelque 43 milliards de dollars avec un bloc qui est son troisième partenaire commercial, fort d’un PIB cumulé de plus de 4 500 milliards de dollars et de plus de 700 millions d’habitants.3 Ensuite le numérique, où le modèle indien de paiement UPI suscite un vif intérêt régional. Enfin la mer : 2026 a été proclamée « Année de la coopération maritime » Inde-ASEAN, signe que la sécurité des océans devient prioritaire.4
Ce déficit commercial est révélateur d’un déséquilibre que New Delhi peine à corriger. L’Inde exporte vers l’ASEAN moins qu’elle n’en importe, et ses investissements, bien que croissants dans les infrastructures, les technologies de l’information et les énergies renouvelables, restent loin derrière ceux de la Chine. La révision de l’AITIGA vise précisément à ouvrir davantage les marchés régionaux aux produits indiens et à transformer un partenariat asymétrique en relation gagnant-gagnant. Sans ce rééquilibrage, l’influence indienne resterait largement déclarative.
BrahMos, l’arme d’une diplomatie d’influence
C’est sur le terrain militaire que l’expansion indienne est la plus spectaculaire. Le missile de croisière supersonique BrahMos, codéveloppé avec la Russie, est devenu le produit phare des exportations de défense de New Delhi. Les Philippines ont ouvert la voie en signant dès janvier 2022 un contrat de 375 millions de dollars pour trois batteries antinavires côtières, dont les livraisons se sont échelonnées en 2024 et 2025.5
L’effet domino s’est enclenché. Le Vietnam a confirmé en 2026 un contrat estimé à près de 6 000 crores de roupies — environ 629 millions de dollars — incluant systèmes, formation et soutien logistique, tandis que l’Indonésie en est au stade final des négociations.1 Pour Hanoï comme pour Manille, ces missiles renforcent une stratégie de déni d’accès dans l’un des espaces maritimes les plus disputés du globe. Des analystes y voient l’émergence d’une nouvelle architecture de sécurité « centrée sur les missiles », où des réseaux de frappe côtière distribués redessinent les réalités opérationnelles en mer de Chine méridionale.1 Cette dynamique illustre l’expansion des exportations de défense de l’Inde et approfondit des liens bilatéraux comme ceux étudiés dans l’Inde et le Vietnam.
La Chine, moteur involontaire d’Act East
Inutile de se voiler la face : derrière chaque avancée d’Act East se profile Pékin. La montée en puissance chinoise, militaire et économique, pousse les pays de l’ASEAN à chercher des contrepoids. L’Inde se présente comme une alternative : une démocratie stable, un marché dynamique, un fournisseur d’armes sans agenda hégémonique affiché. Le besoin croissant de chaînes d’approvisionnement moins dépendantes de la Chine lui offre une fenêtre stratégique précieuse.
Cette logique rapproche New Delhi de partenaires partageant les mêmes inquiétudes, à l’image de la coopération maritime entre l’Inde et l’Indonésie face à l’expansion chinoise. Elle s’inscrit dans une projection plus vaste de l’influence indienne, du Pacifique jusqu’à l’Asie centrale. Mais l’Inde avance avec prudence : la plupart des États de la région refusent de choisir entre Washington, Pékin et New Delhi, et préfèrent diversifier leurs partenaires plutôt que s’aligner.
Cette prudence a un revers. Des analystes du Lowy Institute australien s’interrogent : la politique Act East compte-t-elle vraiment pour l’Asie du Sud-Est, ou demeure-t-elle surtout un récit indien ?6 Le reproche est connu : New Delhi annonce beaucoup, exécute lentement, et ses promesses de connectivité — corridors routiers, liaisons maritimes — tardent souvent à se matérialiser. Les ventes d’armes changent la donne, parce qu’elles sont concrètes et engageantes. Mais pour combler l’écart entre l’ambition affichée et l’empreinte réelle, l’Inde devra prouver dans la durée qu’elle est un partenaire fiable, pas seulement un orateur convaincant.
Une influence en construction
Act East a clairement changé d’échelle. En une décennie, l’Inde est passée du statut de partenaire commercial secondaire à celui d’acteur de sécurité crédible en Asie du Sud-Est, capable d’armer des États riverains et de peser dans les forums régionaux. Le glissement du discours vers les contrats marque la maturité de la doctrine.
Le signal à surveiller est désormais la profondeur de l’engagement. Vendre des missiles ne suffit pas à bâtir une influence durable : il faudra des investissements soutenus, une connectivité réelle et un rééquilibrage commercial. L’Inde a prouvé qu’elle pouvait agir ; il lui reste à démontrer qu’elle peut durer, dans une région où la patience compte autant que la puissance.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la politique Act East ?
C'est la doctrine diplomatique indienne articulée par Narendra Modi en novembre 2014, au sommet de Nay Pyi Taw. Elle prolonge la politique « Look East » de 1991, centrée sur le commerce, en y ajoutant la connectivité, la coopération de défense, la sécurité et l'engagement dans l'ensemble de l'Indo-Pacifique.
Quel est le poids économique de l'ASEAN pour l'Inde ?
L'ASEAN est le troisième partenaire commercial de l'Inde, après les États-Unis et la Chine, avec un PIB cumulé supérieur à 4 500 milliards de dollars et plus de 700 millions d'habitants. New Delhi y accuse toutefois un déficit commercial d'environ 43 milliards de dollars, d'où la révision en cours de l'accord AITIGA.
Pourquoi le missile BrahMos est-il important en Asie du Sud-Est ?
Le BrahMos, missile de croisière supersonique indo-russe, est devenu un produit phare de l'exportation indienne. Les Philippines l'ont acheté dès 2022, le Vietnam a signé en 2026 et l'Indonésie négocie. Ces ventes dotent des États riverains de la mer de Chine méridionale de capacités de déni d'accès face à Pékin.
Contre qui l'Inde déploie-t-elle sa politique Act East ?
Officiellement, Act East vise à approfondir des liens historiques et économiques. En pratique, elle répond à la montée en puissance de la Chine. En proposant une alternative démocratique et des partenariats de défense, l'Inde cherche à offrir aux pays de l'ASEAN une marge de manœuvre face à l'influence croissante de Pékin.
Sources
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Defence Security Asia, « South China Sea Power Shift: Vietnam Joins BrahMos Missile Network as Indonesia Nears Deal », Defence Security Asia, 2026. https://defencesecurityasia.com/en/india-brahmos-missile-vietnam-indonesia-south-china-sea-asean-deterrence/ ↩ ↩2 ↩3
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Observer Research Foundation, « Ten years of India’s Act East Policy », ORF, 2024. https://www.orfonline.org/expert-speak/ten-years-of-india-s-act-east-policy ↩
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InsightsonIndia, « India–ASEAN Summit 2025: Maritime Cooperation, AITIGA Review, and Act East Policy Explained », InsightsonIndia, 28 octobre 2025. https://www.insightsonindia.com/2025/10/28/india-asean-summit-2025/ ↩ ↩2
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Dhyeya IAS, « India-ASEAN Summit 2025: Advancing Digital, Maritime & Strategic Integration », Dhyeya IAS, 2025. https://www.dhyeyaias.com/current-affairs/daily-current-affairs/india-asean-summit-2025-digital-maritime-strategic-integration ↩ ↩2
-
The Federal, « India expands BrahMos reach: Vietnam deal done, Indonesia pact nearly there », The Federal, 2026. https://thefederal.com/category/news/india-expands-brahmos-reach-vietnam-deal-done-indonesia-pact-nearly-there-244936 ↩
-
Lowy Institute, « Does India’s Act East Policy matter to Southeast Asia? », The Interpreter / Lowy Institute, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/does-india-s-act-east-policy-matter-southeast-asia ↩
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