Make in India : l'armement indien passe la vitesse supérieure
Production de défense record à 1,51 lakh de crore en 2024-25, exports au plus haut, FDI à 74 % : enquête sur le pari Make in India pour une industrie d'armement autonome.

À retenir
- Lancée en 2014, l'initiative Make in India vise à faire du pays un centre de fabrication, la défense étant l'un de ses secteurs phares.
- La production de défense a atteint un record d'environ 1,51 lakh de crore de roupies sur l'exercice 2024-25, en hausse de 18 %.
- Plus de 65 % des équipements de défense sont désormais fabriqués en Inde, réduisant la dépendance aux importations.
- Les exportations de défense ont battu un record à 23 622 crore de roupies en 2024-25, vers une centaine de pays.
- Le plafond d'investissement étranger dans la défense a été relevé à 74 % par voie automatique pour attirer technologies et capitaux.
Pendant des décennies, l’Inde a porté un titre peu flatteur : celui de plus gros importateur d’armes au monde. Chaque char, chaque avion ou presque venait de l’étranger, surtout de Russie. En 2025, le pays a basculé dans une autre catégorie. Sa production de défense a battu des records, ses exportations ont atteint une centaine de pays, et ses chasseurs Tejas s’alignent sur les tarmacs. Derrière cette mue, un mot d’ordre lancé il y a dix ans : Make in India.
Une ambition née en 2014
Lancée en septembre 2014, l’initiative Make in India avait un objectif simple : faire du pays un centre mondial de fabrication, dans l’automobile, l’électronique et, surtout, la défense. L’enjeu y était à la fois économique et stratégique. Économique, car le secteur crée des emplois qualifiés ; stratégique, car dépendre de l’étranger pour ses armes, c’est exposer sa sécurité aux aléas diplomatiques.
Le programme s’est mué en une véritable doctrine, baptisée Atmanirbhar Bharat — « l’Inde autonome ». Les résultats sont aujourd’hui tangibles. La production de défense indienne a atteint un record d’environ 1,51 lakh de crore de roupies sur l’exercice 2024-25, en hausse de 18 % sur un an1. La trajectoire de fond impressionne : la production indigène a bondi de 174 % entre 2014-15 et 2023-24, passant d’environ 46 000 crore à plus de 127 000 crore de roupies2. Plus de 65 % des équipements de défense sont désormais fabriqués sur le sol indien, là où le pays importait naguère l’essentiel de son arsenal1. Ce rééquilibrage allège la facture en devises et, surtout, réduit la vulnérabilité stratégique d’un pays qui partage des frontières disputées avec deux voisins dotés de l’arme nucléaire.
Des plateformes nationales qui décollent
Cette autonomie n’est plus un slogan : elle a un visage industriel. Plusieurs systèmes conçus et produits en Inde sont aujourd’hui pleinement opérationnels — le chasseur léger Tejas, le missile de croisière BrahMos, le système de défense aérienne Akash et une gamme de drones3. Le Tejas, en particulier, a valeur de symbole : longtemps moqué pour ses retards, il équipe désormais l’armée de l’air indienne et prouve que le pays peut concevoir et produire un avion de combat moderne sur son sol. Le constructeur public Hindustan Aeronautics Limited (HAL) incarne ce mouvement, avec la montée en cadence des lignes de production du Tejas Mk1A, censées accroître nettement la production annuelle4. À ses côtés, le secteur privé — grands conglomérats comme jeunes pousses de la « defence tech » — prend une place croissante, brisant le monopole historique des entreprises d’État.
Les chiffres d’exportation confirment le saut. Les ventes d’armement indien à l’étranger ont atteint un record de 23 622 crore de roupies sur l’exercice 2024-25, en progression de 12 % sur un an4. Surtout, ces produits partent désormais vers une centaine de pays, signe d’une diversification géographique remarquable4. L’Inde n’est plus seulement cliente : elle devient vendeuse, un basculement que documente aussi l’expansion de ses exportations de défense.
Ouvrir la porte aux capitaux étrangers
Pour accélérer, New Delhi a misé sur un levier décisif : l’investissement étranger. En septembre 2020, le gouvernement a porté le plafond de participation étrangère dans la défense à 74 % par voie automatique, contre 49 % auparavant5. L’idée est de rendre l’Inde attractive pour les grands groupes mondiaux en leur offrant un contrôle opérationnel accru, une meilleure protection de la propriété intellectuelle et des droits de propriété plus clairs — autant de garanties qu’exigent les multinationales avant de transférer technologies et capitaux5.
Le pari est subtil : attirer le savoir-faire étranger non pour importer, mais pour fabriquer localement et monter en compétence. Les coentreprises se multiplient, associant l’expertise internationale au tissu industriel indien, public comme privé. Cette stratégie s’appuie aussi sur des écosystèmes dédiés, comme les corridors industriels de défense qui regroupent fournisseurs et donneurs d’ordre. Le partenariat avec la France, autour notamment du Rafale et de la recherche commune, illustre cette logique de transfert.
Des obstacles qui demeurent
Le tableau n’est pourtant pas sans ombres. La bureaucratie reste pesante : la lourdeur des procédures d’approbation peut décourager les investisseurs et retarder des projets cruciaux. Les infrastructures de production et les chaînes d’approvisionnement ne sont pas toujours au niveau des exigences modernes, et la recherche-développement exige des financements considérables que peu d’acteurs privés peuvent engager seuls. La qualité et les délais demeurent par ailleurs des points de vigilance, dans un domaine où la moindre défaillance peut coûter des vies. La montée en gamme suppose donc non seulement des capitaux, mais une main-d’œuvre hautement qualifiée et un écosystème de sous-traitants fiables, qui mettront du temps à se constituer.
Le défi le plus structurant est sans doute technologique. L’Inde dépend encore de l’étranger pour des composants critiques, en particulier les moteurs d’avion et les semi-conducteurs. C’est pourquoi l’autonomie en armement va de pair avec le développement d’une industrie nationale des semi-conducteurs, sans laquelle la souveraineté militaire resterait incomplète. Le gouvernement a fixé un objectif de 70 % d’autosuffisance dans l’armement d’ici 2027, un seuil ambitieux au regard du chemin restant1.
Un cap fixé pour la décennie
Make in India a indéniablement changé la donne. En une décennie, l’Inde est passée d’importateur dépendant à producteur crédible et exportateur émergent, dans un mouvement comparable à celui que connaissent d’autres puissances du Sud, à l’image du Brésil et de son industrie de défense. Les objectifs affichés pour la fin de la décennie — 3 lakh de crore de production et 50 000 crore d’exportations — donnent la mesure de l’ambition1.
Le signal à surveiller est la capacité de l’Inde à franchir le mur technologique des moteurs et des composants de pointe. Tant qu’elle achètera ses turboréacteurs à l’étranger, son autonomie restera partielle. Mais si Make in India parvient à combler ce dernier fossé, l’Inde pourrait, d’ici la fin de la décennie, devenir l’un des grands ateliers d’armement de la planète.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'initiative Make in India dans la défense ?
Lancée en 2014, Make in India veut transformer le pays en centre mondial de fabrication. Dans la défense, elle vise l'autosuffisance : produire localement armements et technologies plutôt que de les importer. C'est un volet de la politique Atmanirbhar Bharat, ou « Inde autonome », chère au gouvernement Modi.
Quel est le niveau de production d'armement de l'Inde ?
La production de défense indienne a atteint un record d'environ 1,51 lakh de crore de roupies sur l'exercice 2024-25, soit une hausse de 18 % sur un an. Plus de 65 % des équipements sont désormais fabriqués sur le sol indien, ce qui réduit nettement la dépendance aux fournisseurs étrangers.
L'Inde exporte-t-elle des armes ?
Oui, et de plus en plus. Ses exportations de défense ont atteint un record de 23 622 crore de roupies en 2024-25, en hausse de 12 %, à destination d'une centaine de pays. Des matériels comme le missile BrahMos, le chasseur Tejas ou le système Akash en sont les fers de lance.
Les entreprises étrangères peuvent-elles investir dans la défense indienne ?
Largement. Depuis septembre 2020, le plafond d'investissement étranger dans la défense a été porté à 74 % par voie automatique, contre 49 % auparavant. Ce relèvement vise à attirer les grands groupes mondiaux en leur offrant un contrôle opérationnel et des transferts de technologie.
Sources
-
Insights on India, « Defence Atmanirbharta: Record Production and Exports », Insights on India, 21 novembre 2025. https://www.insightsonindia.com/2025/11/21/defence-atmanirbharta-record-production-and-exports/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Press Information Bureau, « Defence Atmanirbharta: Record Production and Exports », PIB Gouvernement de l’Inde, 20 novembre 2025. https://www.pib.gov.in/PressReleasePage.aspx?PRID=2191937®=3&lang=2 ↩
-
Invest India, « India’s Defence Tech boom: Six Opportunities in an Expanding Strategic Sector », Invest India, 2025. https://www.investindia.gov.in/team-india-blogs/indias-defense-tech-boom-six-opportunities-expanding-strategic-sector ↩
-
Oneindia News, « India’s Defence Exports Hit ₹25,000 Crore, Rajnath Singh Sets ₹50,000 Crore Target By 2029 », Oneindia, 2025. https://www.oneindia.com/india/india-s-defence-exports-soar-to-25-000-crore-hal-leads-make-in-india-push-7891889.html ↩ ↩2 ↩3
-
CNUCED, « India - Increasing FDI ceiling in the defense sector to 74 per cent via automatic route », UNCTAD Investment Policy Hub, 17 septembre 2020. https://investmentpolicy.unctad.org/investment-policy-monitor/measures/3537/india-increasing-fdi-ceiling-in-the-defense-sector-to-74-per-cent-via-automatic-route ↩ ↩2
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


