Défense brésilienne : Embraer et la quête d'autonomie
Exportations en hausse de 74 %, Gripen produit au Brésil, sous-marins du PROSUB : comment Embraer porte l'industrie de défense brésilienne vers l'autonomie.

À retenir
- Les exportations de défense du Brésil ont bondi de 74 % en 2025, atteignant 3,1 milliards de dollars, portées par Embraer.
- Le constructeur a clos 2025 sur un chiffre d'affaires record de 7,58 milliards de dollars et un carnet de commandes de 31,6 milliards.
- Le premier chasseur supersonique Gripen produit au Brésil a été dévoilé en mars, fruit d'un transfert de technologie avec le suédois Saab.
- Avec le programme PROSUB, le Brésil rejoint le club restreint des pays construisant un sous-marin à propulsion nucléaire.
Au mois de mars, dans l’usine d’Embraer à Gavião Peixoto, les forces aériennes brésiliennes ont dévoilé un appareil inédit : le premier chasseur supersonique jamais produit sur le sol national. La scène résume une ambition tenace. Première économie d’Amérique du Sud, le Brésil veut maîtriser ses propres outils de défense plutôt que de les importer. Et 2025 lui a donné raison, avec des exportations d’armement en forte hausse et un champion industriel au sommet de sa forme.
Une année record pour l’arme exportatrice
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, les exportations de défense du Brésil ont bondi de 74 %, passant de 1,78 milliard de dollars en 2024 à 3,1 milliards1. L’essentiel de cette progression — environ 1,31 milliard — provient des ventes d’avions et d’équipements associés d’Embraer Defense & Security1. Le pays s’affirme comme la première base industrielle de défense d’Amérique du Sud, loin devant ses voisins.
Cette percée n’a rien d’un hasard. Elle couronne des décennies d’investissement public dans la recherche et le développement militaires, et une politique délibérée visant à stimuler la collaboration entre entreprises privées et institutions de l’État. L’objectif assumé : bâtir un écosystème robuste qui serve à la fois la sécurité nationale, l’emploi et l’innovation.
Embraer porte cette dynamique. Le constructeur a clos l’année sur le meilleur exercice de son histoire : un chiffre d’affaires de 7,578 milliards de dollars, en hausse de 18 % sur un an et au-delà de ses propres prévisions2. Son carnet de commandes fermes a atteint un record de 31,6 milliards de dollars fin 2025, en progression de 20 %2. Pour une entreprise née en 1969 et longtemps cantonnée à l’aviation régionale, la mue en acteur mondial de la défense est spectaculaire.
Cette double casquette — civile et militaire — est précisément la force du modèle brésilien. Troisième avionneur mondial sur le segment régional, Embraer réinjecte dans sa branche défense les compétences acquises côté commercial, et inversement. La réduction de la dépendance étrangère ne concerne donc pas que les chasseurs ou les transporteurs militaires : elle vaut aussi pour l’aviation civile, où le pays conçoit et assemble ses propres appareils plutôt que de s’en remettre intégralement à Boeing ou Airbus. Un atout rare parmi les économies émergentes.
Le C-390 et le Super Tucano, fers de lance
Deux appareils incarnent ce succès. Le C-390 Millennium, avion de transport polyvalent, a multiplié les contrats en 2025 : quatre exemplaires vendus à la Suède, un KC-390 supplémentaire commandé par le Portugal pour porter sa flotte à six, et un module médical embarqué acquis par les Pays-Bas1. Le Brésil a confirmé que trois autres pays étaient proches de l’acquérir3. Robuste et moins coûteux que ses concurrents occidentaux, l’appareil séduit des armées de l’air en quête d’alternatives.
L’autre vedette est le A-29 Super Tucano, avion léger d’attaque et d’entraînement. En 2025, le Panama en a commandé quatre, le Paraguay quatre et l’Uruguay cinq1. Embraer en a même développé une version capable de missions de défense anti-drones, signe d’une adaptation constante aux besoins du champ de bataille moderne4. Cette gamme adaptée aux pays en développement constitue un atout commercial décisif, en cohérence avec l’approche du Brésil comme leader régional.
La logique commerciale rejoint la logique diplomatique. En vendant à des armées sud-américaines et africaines des équipements moins coûteux et sans les conditions politiques attachées aux ventes occidentales, le Brésil consolide des partenariats stratégiques et diversifie sa clientèle. Cette diplomatie de l’armement réduit aussi sa dépendance à un nombre limité d’acheteurs, tout en projetant l’image d’un fournisseur fiable du Sud global. Chaque contrat est à la fois une recette et un levier d’influence.
Réduire la dépendance : le pari Gripen
L’autonomie ne se résume pas aux exportations ; elle se construit aussi par la maîtrise technologique. Le programme Gripen en est l’illustration. Le 25 mars, Saab, Embraer et l’armée de l’air brésilienne ont présenté le premier chasseur supersonique produit au Brésil, à Gavião Peixoto5. Le pays avait choisi l’appareil suédois plutôt que le Rafale, l’Eurofighter ou le F-16, précisément pour le transfert de technologie qui l’accompagne6.
L’accord est structurant. Il doit permettre au Brésil de développer, produire et entretenir des chasseurs supersoniques pendant trente à quarante ans6. La coopération industrielle s’organise autour des sites de São Bernardo do Campo et de Gavião Peixoto6. Le calendrier, en revanche, a glissé : initialement prévue en quatre ans, la livraison des 36 Gripen E/F est désormais étalée jusqu’en 20326. Un rappel que la souveraineté technologique se paie en patience.
Ce choix illustre une philosophie. Plutôt que d’acheter sur étagère un appareil clé en main, le Brésil a privilégié le savoir-faire qu’il pourrait absorber. Le transfert de technologie forme des ingénieurs, irrigue les universités et les sous-traitants locaux, et crée une compétence qui survivra à l’avion lui-même. C’est un pari de long terme, plus lent et plus risqué, mais qui vise à briser le cercle de la dépendance perpétuelle aux fournisseurs étrangers.
Sous les mers et au sol, une base industrielle large
L’effort dépasse l’aéronautique. Avec le programme PROSUB, mené au chantier naval d’Itaguaí en coopération avec la France, le Brésil développe un sous-marin à propulsion nucléaire, l’Álvaro Alberto, alimenté par du combustible enrichi localement sous garanties6. Le pays rejoint ainsi le club très restreint des nations capables de viser un tel bâtiment indigène, enjeu directement lié à la défense de ses revendications maritimes.
La base industrielle est, de fait, diversifiée. Outre Embraer, le Brésil compte Avibras pour les lance-roquettes de la famille Astros, Taurus et Imbel pour les armes légères — Taurus exportant jusque sur le marché américain — ou encore Helibras pour les hélicoptères6. Cet écosystème nourrit l’emploi qualifié et l’innovation nationale, et s’inscrit dans la modernisation d’ensemble des forces, détaillée dans la modernisation de la défense brésilienne.
Cette logique de souveraineté technologique fait écho aux efforts plus larges du pays pour bâtir ses propres capacités, des semi-conducteurs aux logiciels, comme l’explore le développement technologique du Brésil. Dans la défense comme ailleurs, le Brésil cherche à transformer sa taille et ses ressources en maîtrise industrielle durable.
Autonomie assumée, défis persistants
Le Brésil a démontré en 2025 qu’une puissance émergente pouvait se tailler une place crédible sur le marché mondial de l’armement tout en réduisant ses dépendances. Embraer en est la vitrine, le Gripen et le PROSUB en sont les preuves industrielles. Mais le chemin reste semé d’obstacles : les budgets de défense fluctuent au gré de la conjoncture, la concurrence de la Chine et de la Russie est féroce, et les programmes les plus ambitieux glissent dans le temps. Le signal à surveiller sera la montée en cadence de la production locale du Gripen et la concrétisation des prospects du C-390 : s’ils se confirment, le Brésil aura prouvé que l’autonomie stratégique n’est pas un slogan mais une trajectoire. Cette quête s’inscrit dans une stratégie plus large d’indépendance, qu’illustre aussi la position du Brésil au sein des BRICS.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Embraer C-390 Millennium ?
Le C-390 Millennium est un avion de transport militaire polyvalent conçu par le brésilien Embraer. Sa version ravitailleur est désignée KC-390. En 2025, il a séduit la Suède, le Portugal et les Pays-Bas, et plusieurs autres pays sont proches de l'acquérir. Il symbolise la montée en gamme de l'aéronautique de défense brésilienne.
Pourquoi le Brésil fabrique-t-il le Gripen sur son sol ?
Le Brésil a choisi le chasseur suédois Gripen plutôt que le Rafale, l'Eurofighter ou le F-16 en grande partie pour son transfert de technologie. L'accord avec Saab permet au pays de développer, produire et entretenir des chasseurs supersoniques pendant trente à quarante ans, réduisant durablement sa dépendance étrangère.
Le Brésil construit-il des sous-marins nucléaires ?
Via le programme PROSUB, mené en coopération avec la France au chantier d'Itaguaí, le Brésil développe le sous-marin à propulsion nucléaire Álvaro Alberto, alimenté par du combustible enrichi sur place sous garanties. Il devient ainsi l'un des rares pays au monde à viser un tel bâtiment construit sur son territoire.
Sources
-
« Brazilian defence exports rise 74% over 2024 », Janes, 2025. https://www.janes.com/osint-insights/defence-news/industry/brazilian-defence-exports-rise-74-over-2024 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Embraer Achieves Record $31.6 Billion Backlog and Surpasses 2025 Revenue Guidance », Forecast International, 6 mars 2026. https://flightplan.forecastinternational.com/2026/03/06/embraer-achieves-record-31-6-billion-backlog-and-surpasses-2025-revenue-guidance/ ↩ ↩2
-
« Brazil confirms that three more countries are close to buying the C-390 transport aircraft », Army Recognition, 2025. https://www.armyrecognition.com/news/aerospace-news/2025/brazil-confirms-that-three-more-countries-are-close-to-buying-the-c-390-transport-aircraft ↩
-
« Embraer Arms Super Tucano for Drone Defense Missions », AirInsight, 2025. https://airinsight.com/embraer-arms-super-tucano-for-drone-defense-missions/ ↩
-
« First Gripen E fighter produced in Brazil is unveiled », Saab, 2026. https://www.saab.com/newsroom/press-releases/2026/first-gripen-e-fighter-produced-in-brazil-is-unveiled ↩
-
« Saab and Embraer will complete the delivery of the 36 Gripen E/F fighters ordered by the Brazilian Air Force in 2032 », Zona Militar, 20 septembre 2025. https://www.zona-militar.com/en/2025/09/20/saab-and-embraer-will-complete-the-delivery-of-the-36-gripen-e-f-fighters-ordered-by-the-brazilian-air-force-in-2032/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


