Iran-Russie : un axe anti-occidental aux limites assumées
Traité de 2025, drones pour l'Ukraine, énergie : l'alliance Iran-Russie se renforce, mais sans clause de défense mutuelle. Anatomie d'un mariage d'intérêt.

À retenir
- Téhéran et Moscou, unis par leur hostilité à l'Occident, ont scellé un traité de partenariat stratégique global le 17 janvier 2025.
- Le texte, prévu pour vingt ans et fort de 47 articles, couvre défense, énergie, finance et cybersécurité.
- Mais il ne comporte aucune clause de défense mutuelle, à la différence du pacte russo-nord-coréen : un mariage d'intérêt, pas une alliance militaire.
- Le tournant date de 2022 : pour soutenir sa guerre en Ukraine, la Russie a eu un besoin pressant des drones iraniens.
- Selon le centre Carnegie, le partenariat s'approfondit, mais lentement et dans des limites assumées de part et d'autre.
Le 17 janvier 2025, à Moscou, Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian apposent leur signature au bas d’un document de 47 articles censé lier leurs deux pays pour vingt ans. La scène a des airs de consécration : deux puissances longtemps tenues à distance par l’Occident scellent un partenariat stratégique global. Mais à lire le texte de près, l’événement révèle autant les ambitions de l’axe Téhéran-Moscou que ses limites soigneusement préservées. Car cette alliance, bien réelle, reste avant tout un mariage d’intérêt.
Deux solitudes qui se rapprochent
À l’origine de ce rapprochement, une convergence : l’hostilité partagée à l’égard des États-Unis et de leurs alliés. L’Iran, étranglé par les sanctions et cherchant à briser son isolement, a trouvé en la Russie un partenaire de poids — membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, capable de contrer les résolutions hostiles. La Russie, désireuse de réaffirmer sa présence au Moyen-Orient et de défier l’hégémonie américaine, a vu dans l’Iran un allié précieux.
La guerre civile syrienne a servi de premier ciment. En intervenant militairement à partir de 2015 pour sauver le régime de Bachar al-Assad, Moscou a fait de Téhéran — principal soutien d’Assad sur le terrain — un partenaire indispensable. Pendant des années, l’axe Téhéran-Damas-Moscou a structuré le conflit. Cette communauté d’intérêts dépasse le seul terrain militaire : elle s’enracine dans une vision partagée d’un monde « multipolaire » débarrassé de la prééminence occidentale, que l’Iran cultive aussi dans sa relation avec Pékin.
2022 : le tournant ukrainien
Le partenariat a longtemps stagné. Avant l’invasion de l’Ukraine, la relation russo-iranienne demeurait limitée, note le centre Carnegie1. Tout a basculé quand l’armée russe, en difficulté lors de la première année de guerre, s’est trouvée en besoin pressant de matériel — et notamment de drones.
L’Iran a saisi l’occasion. Dès l’été 2022, Téhéran a transféré des centaines de drones militaires à la Russie et l’a aidée à établir des lignes de production sur son sol1. La contribution iranienne ne s’est pas arrêtée là : l’Iran aurait fourni plus de 300 000 obus d’artillerie, un million de cartouches, des roquettes et divers équipements2. Pour la première fois, Téhéran devenait fournisseur d’armes d’une grande puissance en guerre.
Ce renversement n’a pas échappé aux analystes occidentaux, qui y ont vu une menace montante. Le centre Carnegie a qualifié la coopération militaire russo-iranienne d’« unis contre l’Amérique », soulignant qu’elle dépassait le simple échange ponctuel pour s’inscrire dans la durée2. Cette dynamique a propulsé sur le devant de la scène la montée en puissance iranienne dans les drones et munitions de précision, dont le Shahed-136 est devenu l’emblème sur le front ukrainien, mais aussi le savoir-faire balistique que Téhéran articule à son programme de missiles.
Le traité de 2025 : symbole et substance
C’est dans ce contexte qu’intervient le traité du 17 janvier 2025. Conçu pour régir les relations entre les deux pays pendant vingt ans, il couvre un large éventail de domaines : défense, lutte antiterroriste, énergie, finance, culture3. Ses 47 articles englobent la technologie, la cybersécurité, la coopération nucléaire civile, les questions régionales et la lutte contre le blanchiment et le crime organisé4. La machine institutionnelle a suivi : la Douma russe a ratifié le texte en avril 2025, le Parlement iranien le 21 mai5.
Le calendrier de cette signature n’est pas anodin. Il intervient à un moment où l’Iran, fragilisé par la perte de son allié syrien et par les revers de son « axe de la résistance », cherche à ancrer une relation jugée vitale. Pour Moscou, le geste consacre la place de Téhéran parmi ses partenaires stratégiques face à l’Occident. Le traité relève ainsi autant de la diplomatie symbolique que de l’engagement concret.
Mais le diable se niche dans ce que le traité ne dit pas. Le pacte ne comporte aucune clause de défense mutuelle, à la différence du traité signé entre la Russie et la Corée du Nord3. Carnegie est catégorique : ce premier grand traité entre les deux pays depuis 2001 « ne constitue pas une alliance militaire » et « n’impose aucune obligation directe » à l’une ou l’autre partie1. Téhéran et Moscou se rapprochent, mais aucun ne veut s’enchaîner à l’autre.
Les limites d’un mariage d’intérêt
Derrière la façade de l’« axe anti-occidental », les frictions abondent. La plus parlante tient à l’évolution même du besoin russe. Si, en 2022, les drones iraniens avaient un tel impact qu’ils ont modifié la tactique russe, la situation avait changé en 2025 : Moscou avait fait de grands progrès dans sa production nationale et localisé la fabrication des drones iraniens1. Conséquence directe — la Russie n’a plus le même besoin urgent de l’aide militaire iranienne1. Le rapport de force se rééquilibre, pas toujours en faveur de Téhéran.
D’autres lignes de tension existent. Sur les marchés de l’énergie, l’Iran et la Russie, tous deux grands exportateurs de pétrole et de gaz sous sanctions, sont autant des partenaires que des concurrents pour écouler leurs hydrocarbures à prix cassés — un enjeu crucial pour une économie iranienne minée par les sanctions. En Syrie, leurs agendas n’ont jamais parfaitement coïncidé. Et la dépendance technologique de Téhéran rappelle, en miroir, sa quête de partenaires alternatifs, de la Chine à la coopération avec la Corée du Nord.
Plusieurs chercheurs préfèrent d’ailleurs parler de « transactionnalisme stratégique » plutôt que d’alliance : une relation faite d’échanges donnant-donnant, pragmatique et révisable, où ni Moscou ni Téhéran n’entend sacrifier sa liberté d’action6. Méfiance historique, asymétrie des besoins, rivalités commerciales : autant de garde-fous qui empêchent le partenariat de se muer en bloc soudé. L’« axe » avance, mais à pas comptés.
Un axe à surveiller, sans le surestimer
L’alliance Iran-Russie est donc une réalité stratégique qu’il serait imprudent d’ignorer — et tout aussi imprudent de surestimer. Les deux pays partagent un adversaire, des intérêts énergétiques et une volonté commune de contester l’ordre occidental. Ils ont franchi, avec le traité de 2025, un cap symbolique fort. Mais leur partenariat demeure transactionnel : chacun donne ce qu’il doit, prend ce qu’il peut, et se garde de tout engagement contraignant. Carnegie résume la trajectoire d’une formule : la coopération s’approfondit, « mais pas rapidement, et dans des limites définies »1.
Le signal à surveiller est précisément là, dans la nature des échanges à venir. Si Moscou consent enfin à livrer à Téhéran des armements de pointe — avions de combat, défenses aériennes modernes — l’équilibre régional pourrait s’en trouver modifié. À l’inverse, si la Russie continue de tenir l’Iran à distance des technologies les plus sensibles, l’« axe » restera ce qu’il est aujourd’hui : un partenariat puissant sur le papier, prudent dans les faits, et toujours suspendu au calcul d’intérêt de deux régimes qui ne se font qu’à demi confiance.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le traité Iran-Russie de 2025 ?
Signé le 17 janvier 2025 par Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian, le Traité de partenariat stratégique global encadre les relations entre Moscou et Téhéran pour vingt ans. Ses 47 articles couvrent la défense, l'énergie, la finance, la cybersécurité et la lutte contre le terrorisme.
Le traité prévoit-il une défense mutuelle ?
Non. Contrairement au pacte signé entre la Russie et la Corée du Nord, le traité russo-iranien ne contient pas de clause de défense mutuelle et n'impose aucune obligation directe d'assistance militaire en cas d'attaque. C'est un partenariat de coopération, pas une véritable alliance militaire.
Pourquoi l'alliance s'est-elle renforcée depuis 2022 ?
L'invasion de l'Ukraine a changé la donne. La Russie, en manque de capacités, a eu un besoin pressant des drones iraniens : dès l'été 2022, Téhéran lui en a transféré des centaines et l'a aidée à lancer une production locale, en plus de munitions et d'obus d'artillerie.
Quelles sont les limites du partenariat ?
Selon le centre Carnegie, la coopération s'approfondit mais lentement et dans des bornes définies. En 2025, la Russie produisait elle-même ses drones et avait moins besoin de l'Iran. Des rivalités persistent, notamment sur les marchés de l'énergie et en Syrie, et aucune des deux parties ne veut d'engagements contraignants.
Sources
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Nicole Grajewski, « New Russia-Iran Treaty Reveals the Limits of Their Partnership », Carnegie Endowment for International Peace, janvier 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/01/russia-iran-strategic-agreement ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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Nicole Grajewski, « United Against America: Russia-Iran Military Cooperation Is a Looming Threat », Carnegie Endowment for International Peace, février 2024. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2024/02/united-against-america-russia-iran-military-cooperation-is-a-looming-threat?lang=en ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Russia and Iran presidents sign partnership treaty in Moscow », Al Jazeera, 17 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/17/russia-and-iran-presidents-sign-partnership-treaty-in-moscow ↩ ↩2
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Middle East Eye, « Inside the strategic partnership treaty between Iran and Russia », Middle East Eye, janvier 2025. https://www.middleeasteye.net/news/iran-russia-inside-strategic-partnership-treaty ↩
-
Iran International, « Iran’s parliament ratifies 20-year pact with Russia », Iran International, 21 mai 2025. https://www.iranintl.com/en/202505215017 ↩
-
Hamidreza Azizi, « Strategic Transactionalism: The Iran-Russia Partnership », Middle East Council on Global Affairs, 2025. https://mecouncil.org/publication/strategic-transactionalism-the-iran-russia-partnership/ ↩
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