L'Iran et la Chine : un partenariat aussi vital qu'asymétrique
Pékin achète 90 % du pétrole iranien et signe un pacte de 25 ans, mais investit peu. Anatomie d'une relation déséquilibrée où Téhéran a plus besoin de la Chine.

À retenir
- La Chine achète environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes, dont les recettes financent près de 45 % du budget de l'État iranien.
- L'accord de coopération sur 25 ans signé en 2021, censé apporter 400 milliards de dollars, reste largement lettre morte sous l'effet des sanctions.
- L'investissement chinois en Iran est dérisoire comparé à celui réalisé en Arabie saoudite ou aux Émirats : la relation est profondément asymétrique.
- Pékin aide Téhéran à contourner les sanctions, mais reste prudent pour ne pas froisser ses autres partenaires du Golfe.
Sur le papier, c’était l’alliance qui devait changer la donne : 400 milliards de dollars d’investissements chinois en Iran sur vingt-cinq ans, un axe Téhéran-Pékin défiant l’Occident. Cinq ans plus tard, la réalité est plus prosaïque. La Chine achète bien le pétrole iranien — vital pour les caisses de la République islamique — mais investit avec parcimonie et garde ses distances. Loin du partenariat entre égaux, la relation sino-iranienne révèle un déséquilibre criant.
Le pétrole, colonne vertébrale de la relation
Le cœur du lien est énergétique. La Chine est de loin le premier acheteur de brut iranien : elle absorbe environ 90 % des exportations pétrolières du pays1. En 2025, Pékin a importé près de 1,4 million de barils par jour de pétrole iranien, soit quelque 12 % de ses importations totales de brut2. Le contraste est saisissant : ce qui ne représente qu’une fraction aisément substituable du panier énergétique chinois constitue, pour l’Iran, l’essentiel de ses devises. Pour la Chine, c’est une part substantielle mais remplaçable ; pour l’Iran, c’est une question de survie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ces ventes auraient rapporté à Téhéran environ 31 milliards de dollars en 2025, et les recettes tirées de la Chine financeraient près de 45 % du budget de l’État iranien1. L’essentiel transite par une « flotte fantôme » et de petites raffineries chinoises indépendantes, les « teapots », dans un montage destiné à contourner les sanctions américaines. Cette dépendance illustre la manière dont l’Iran utilise ses ressources pétrolières de façon stratégique — mais au prix d’une vulnérabilité majeure envers un client quasi unique.
Cette concentration crée une relation de pouvoir déséquilibrée. Pékin, qui peut se tourner vers la Russie ou les fournisseurs du Golfe, négocie en position de force et impose des décotes ; Téhéran, lui, n’a guère d’alternative. Toute baisse des achats chinois — comme celle observée en 2025, lorsque la Chine s’est davantage approvisionnée auprès de la Russie — se répercute aussitôt sur les finances publiques iraniennes2.
L’accord de 25 ans : une coquille à moitié vide
En mars 2021, les ministres des Affaires étrangères iranien et chinois signaient à Téhéran un programme de coopération sur 25 ans3. Le texte, dont les termes exacts sont restés secrets, prévoyait quelque 400 milliards de dollars d’investissements chinois dans l’énergie et les infrastructures iraniennes, en échange d’un approvisionnement pétrolier stable et fortement décoté3.
Quatre ans plus tard, le bilan est maigre. La mise en œuvre a stagné sous le poids des sanctions : les investissements chinois sont restés limités et plusieurs projets emblématiques, comme le développement du champ gazier de South Pars ou le complexe sidérurgique de Gohardasht, ont connu des revers, certaines entreprises chinoises se retirant purement et simplement4. Téhéran continue d’affirmer que l’accord « progresse », mais les analystes de l’Arab Gulf States Institute jugent la concrétisation très en deçà des promesses4.
La raison est simple : aucune banque ni grande entreprise chinoise sérieuse ne veut s’exposer aux sanctions secondaires américaines en s’engageant ouvertement en Iran. Les acteurs qui opèrent le font dans l’ombre, par des montages opaques, ce qui exclut les investissements lourds et de long terme qu’exigeraient les infrastructures iraniennes. L’accord de 25 ans relève donc davantage du symbole politique — une déclaration commune d’opposition à l’ordre dominé par l’Occident — que d’un plan d’investissement opérationnel. Pour les deux capitales, il vaut surtout comme signal géopolitique.
Une asymétrie que les chiffres trahissent
C’est là que le mythe d’un axe sino-iranien se fissure. L’investissement chinois en Iran fait pâle figure face à celui réalisé dans les riches monarchies du Golfe. En 2025, le commerce bilatéral sino-iranien tournait autour de 41 milliards de dollars, contre 108 milliards avec l’Arabie saoudite et autant avec les Émirats arabes unis5. Pékin ne place pas l’Iran au sommet de ses priorités régionales : il diversifie, et préfère ménager des partenaires plus solvables et moins risqués.
La commission américaine USCC résume la dynamique d’une formule : la relation est asymétrique, l’Iran dépendant lourdement de la Chine pour ses revenus d’exportation et son soutien diplomatique, tandis que Pékin garde une approche prudente pour ne pas compromettre ses autres liens au Moyen-Orient1. Cette même commission qualifie d’ailleurs l’ensemble de « partenariat limité », loin de l’alliance stratégique que la rhétorique officielle laisse entendre6. Autrement dit, l’Iran a bien plus besoin de la Chine que l’inverse. Ce déséquilibre rappelle celui qui marque l’alliance avec la Russie, autre partenaire qui sait monnayer son soutien — un schéma récurrent dans la diplomatie de Téhéran, y compris dans sa relation ambivalente avec la Turquie.
Le révélateur de la guerre de 2025
La « guerre des douze jours » de juin 2025 entre l’Iran et Israël a mis cette prudence chinoise en pleine lumière. Plutôt que de s’engager aux côtés de son partenaire, Pékin a opté pour un attentisme calculé. Une ligne ferroviaire construite dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie a même été endommagée par les bombardements israéliens, et les projets liés aux ports, corridors et infrastructures énergétiques iraniens font désormais face à une instabilité accrue5.
Pour autant, la Chine ne lâche pas l’Iran. Elle continue d’acheter son pétrole et de lui offrir un filet de sécurité : banques, sociétés-écrans et intermédiaires facilitent les transactions, le transport par la flotte fantôme et les flux financiers qui permettent de contourner les sanctions1. Pékin fournit aussi des technologies et des biens à double usage précieux pour un Iran coupé des marchés occidentaux. Ce calcul est froidement intéressé : un Iran sous tension affaiblit les États-Unis dans la région et garantit à la Chine un fournisseur captif, contraint de brader son brut. Soutenir Téhéran ne relève pas de la solidarité idéologique, mais d’un avantage stratégique à bas coût. Ce soutien sélectif s’inscrit pleinement dans l’approche pragmatique de l’Iran en matière d’alliances : faute de mieux, Téhéran s’accroche au partenaire qui le maintient à flot.
Une dépendance plus qu’une alliance
L’Iran et la Chine entretiennent une relation réelle mais déséquilibrée, où le langage de l’« axe » masque une dépendance à sens unique. Pékin tire profit d’un pétrole bon marché et d’un levier face à l’Occident, sans jamais s’exposer pour Téhéran. La rhétorique d’un monde multipolaire partagé par les deux capitales ne doit pas faire illusion : derrière les déclarations communes, chacun poursuit son propre intérêt, et celui de la Chine n’inclut pas de sauver l’Iran. Le signal à surveiller est la trajectoire des achats pétroliers chinois : toute inflexion — sous l’effet des sanctions, de la concurrence russe ou d’un apaisement régional — frapperait directement les finances iraniennes. Tant que durera cette dépendance, l’Iran restera un partenaire junior d’une Chine qui sait, elle, garder toutes ses options ouvertes.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle place la Chine occupe-t-elle dans l'économie iranienne ?
La Chine est le principal partenaire de l'Iran : elle achète environ 90 % de ses exportations pétrolières, dont les recettes (quelque 31 milliards de dollars en 2025) financent près de 45 % du budget de l'État iranien. Sans ce débouché, Téhéran serait asphyxié financièrement.
Qu'est-ce que l'accord de 25 ans entre l'Iran et la Chine ?
Signé le 27 mars 2021, ce pacte de coopération prévoyait sur le papier 400 milliards de dollars d'investissements chinois en échange d'un approvisionnement pétrolier stable et bon marché. Mais sa mise en œuvre a largement stagné sous l'effet des sanctions américaines.
La Chine investit-elle vraiment massivement en Iran ?
Non. Malgré les annonces, l'investissement chinois en Iran reste dérisoire. Le commerce bilatéral avoisine 41 milliards de dollars, contre 108 milliards avec l'Arabie saoudite et autant avec les Émirats. Pékin privilégie nettement les riches monarchies du Golfe.
Pourquoi parle-t-on d'une relation asymétrique ?
Parce que l'Iran dépend beaucoup plus de la Chine que l'inverse. Le pétrole iranien ne représente qu'environ 12 % des importations chinoises de brut, facilement remplaçables, tandis que la Chine est, pour Téhéran, un débouché et un soutien diplomatique quasi vitaux.
Sources
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« China-Iran Fact Sheet: A Short Primer on the Relationship », U.S.-China Economic and Security Review Commission, mars 2026. https://www.uscc.gov/research/china-iran-fact-sheet-short-primer-relationship ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« China Is Affected by the Iran Conflict in Multiple Ways », Institute for Energy Research, 2025. https://www.instituteforenergyresearch.org/international-issues/china-is-affected-by-the-iran-conflict-in-multiple-ways/ ↩ ↩2
-
« The Latest Status of the 25-Year Comprehensive Cooperation Agreement Between Iran and China », İRAM Center (Center for Iranian Studies, Ankara), 2024. https://iramcenter.org/en/the-latest-status-of-the-25-year-comprehensive-cooperation-agreement-between-iran-and-china-737 ↩ ↩2
-
« Implementing the China-Iran Comprehensive Strategic Partnership: Not So Fast », Arab Gulf States Institute in Washington, 2024. https://agsi.org/analysis/implementing-the-china-iran-comprehensive-strategic-partnership-not-so-fast/ ↩ ↩2
-
« China’s careful hedging in the Iran war », GIS Reports, 2025. https://www.gisreportsonline.com/r/china-iran-war/ ↩ ↩2
-
« China-Iran: A Limited Partnership », U.S.-China Economic and Security Review Commission, 2024. https://www.uscc.gov/sites/default/files/Research/China-Iran—A%20Limited%20Partnership.pdf ↩
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