L'Iran et les groupes armés afghans : du soutien chiite au pari taliban
Des milices hazaras au pragmatisme taliban : comment l'Iran façonne son influence en Afghanistan, entre solidarité chiite, eau du Helmand et menace djihadiste.

À retenir
- Dans les années 1990, l'Iran a soutenu les milices chiites hazaras du Hezb-e Wahdat contre les talibans.
- Il a recruté des milliers d'Afghans chiites dans la brigade Fatemiyoun, déployée en Syrie.
- Depuis le retour des talibans en 2021, Téhéran a opté pour un engagement pragmatique, sans reconnaissance officielle.
- Cette ligne est dictée par trois priorités : l'eau du Helmand, la menace de l'État islamique au Khorassan et le contrôle des frontières.
L’histoire de l’Iran en Afghanistan tient en un paradoxe saisissant : Téhéran a longtemps armé des milices chiites pour combattre les talibans, avant d’en faire, trente ans plus tard, ses interlocuteurs privilégiés. Entre solidarité confessionnelle, calculs sécuritaires et bataille pour l’eau, la politique iranienne chez son voisin oriental relève moins de l’idéologie que d’un pragmatisme froid.
Les années 1990 : le parrain des milices hazaras
Pour comprendre l’influence iranienne, il faut remonter à la guerre civile afghane. Dès 1988-1989, Téhéran fédère huit partis chiites en une organisation unique, le Hezb-e Wahdat, principalement composé de notables de l’ethnie hazara, chiite et persanophone1. L’objectif est clair : maximiser le poids militaire et politique de cette communauté longtemps marginalisée1.
La relation iranienne avec ces milices ne fut pourtant jamais linéaire. Téhéran a aussi, par moments, soutenu le gouvernement de Burhanuddin Rabbani contre le Hezb-e Wahdat, en lui fournissant vivres et ressources2. Cette versatilité en dit long sur la méthode iranienne : moins une fidélité confessionnelle absolue qu’un jeu d’équilibres au service de son influence.
Lorsque les talibans, soutenus par le Pakistan, s’emparent du pays à partir de 1996, l’Iran bascule néanmoins dans le camp adverse. Il appuie l’Alliance du Nord et tente de remobiliser des formations chiites comme le Sepah-e Mohammad pour combattre aux côtés de la résistance2. L’assistance des Gardiens de la Révolution aux forces chiites et tadjikes permet alors à Téhéran de raccommoder ses relations avec des groupes hazaras qu’il avait parfois négligés2. L’hostilité est à son comble en 1998, quand la prise de Mazar-e Charif par les talibans et la mort de diplomates iraniens amènent les deux pays au bord de la guerre. Cette matrice confessionnelle reste un fil conducteur, comme l’explore notre dossier sur le soutien de l’Iran aux populations chiites.
La brigade Fatemiyoun, exportation d’un vivier
Cette relation avec les Hazaras a connu un prolongement inattendu : la Syrie. En 2013, le général Qassem Soleimani, chef de la force Qods, crée la brigade Fatemiyoun, puisant dans le vivier d’Afghans chiites réfugiés en Iran3. Des milliers d’hommes, souvent des Hazaras précaires, y sont enrôlés pour aller défendre le régime de Bachar al-Assad.
Le procédé illustre la manière dont l’Iran transforme une communauté transnationale en réservoir de combattants au service de ses objectifs régionaux — une logique de projection par procuration analysée dans notre étude sur l’utilisation stratégique par l’Iran de forces mandataires.
Le recrutement, souvent présenté comme volontaire et motivé par la défense des lieux saints chiites, a aussi visé des réfugiés afghans précaires, attirés par une solde ou une promesse de régularisation. Des transfuges ont rapporté n’avoir reçu que quelques semaines d’instruction avant d’être envoyés au front, et le Fatemiyoun a souvent servi de chair à canon dans les offensives les plus dures3. Le Fatemiyoun n’opérait toutefois pas en Afghanistan même : il s’agissait d’exporter une main-d’œuvre militaire, non de déstabiliser Kaboul.
2021 : le virage pragmatique avec les talibans
Le retour des talibans au pouvoir, en août 2021, aurait pu raviver l’hostilité des années 1990. Il a produit l’inverse. Téhéran a choisi un engagement pragmatique, privilégiant ses intérêts stratégiques sur les considérations doctrinales, malgré de profondes divergences idéologiques4. Sans reconnaître officiellement le régime, l’Iran a maintenu son ambassade et tissé des cadres de coopération commerciale et de transit4. Comme le résume le Middle East Institute, cette relation repose sur le « pragmatisme plutôt que l’idéologie » : deux pouvoirs que tout oppose sur le plan religieux mais qu’unissent des intérêts convergents5.
Cette ligne répond à trois priorités, identifiées par le New Lines Institute : sécuriser l’accès à l’eau, protéger ses frontières contre les trafics, les réfugiés et les acteurs hostiles, et contrer l’influence d’autres puissances régionales en Afghanistan4. La relation est devenue tangible sur le plan économique : environ un tiers des importations afghanes proviennent désormais d’Iran, et Téhéran a accueilli en novembre 2023 une réunion du comité économique conjoint, en présence d’un vice-Premier ministre taliban4. Ce repositionnement s’inscrit dans la continuité de l’approche de l’Iran envers l’Afghanistan.
L’eau et l’État islamique, moteurs du calcul iranien
Deux dossiers dominent ce pragmatisme. Le premier est l’eau. Le fleuve Helmand irrigue la province aride du Sistan-Baloutchistan, mais l’Afghanistan en contrôle les sources et les barrages, ce qui lui confère la capacité de réguler unilatéralement le débit vers l’Iran4. Cette asymétrie a provoqué des tensions vives, jusqu’à des affrontements meurtriers à la frontière, et façonne en profondeur la diplomatie de Téhéran4.
Le second est la menace djihadiste. L’apparition de l’État islamique au Khorassan (EI-K) vers 2014-2015, groupe jugé bien plus violent que les talibans et viscéralement hostile aux chiites, a rebattu les cartes6. Constatant la faiblesse de l’ancien gouvernement afghan face à cette menace, l’Iran s’est tourné vers les talibans, perçus comme un rempart relatif6. Le raisonnement est cynique mais lisible : entre un voisin sunnite hostile mais territorialisé et un mouvement djihadiste transnational sans frontières, Téhéran préfère le premier, plus prévisible et capable de contrôler le terrain.
L’EI-K a d’ailleurs frappé jusqu’en territoire iranien, confirmant la réalité du péril. La protection des minorités chiites afghanes, cibles régulières de ce groupe, reste à cet égard une préoccupation constante de Téhéran. À cela s’ajoute le fardeau migratoire : l’Iran accueille des millions d’Afghans, et toute aggravation du chaos chez son voisin se traduit par de nouveaux flux qu’il peine à absorber. La stabilité afghane, même sous férule talibane, sert donc directement ses intérêts internes.
Une influence réelle mais fragile
L’Iran a donc bâti en Afghanistan une influence pétrie de contradictions : ancien soutien des milices anti-talibanes, il dialogue aujourd’hui avec leur régime ; défenseur des Hazaras, il les a aussi envoyés mourir en Syrie. Ce qui unit ces séquences, c’est une constante recherche d’avantage stratégique, non un projet idéologique. Le contraste est d’ailleurs frappant avec le soutien de l’Iran aux groupes palestiniens, où l’engagement idéologique pèse bien plus lourd : en Afghanistan, c’est la géographie et la sécurité, non la cause, qui commandent.
Cette relation demeure néanmoins fragile, transactionnelle et asymétrique4. Le signal à surveiller est la capacité des talibans à contenir l’État islamique et à garantir un partage acceptable de l’eau du Helmand. Sur ces deux fronts, la moindre crise pourrait faire vaciller un équilibre précaire et rappeler que, entre Téhéran et Kaboul, la méfiance n’est jamais loin sous la coopération.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quels groupes afghans l'Iran a-t-il historiquement soutenus ?
Dans les années 1990, l'Iran a appuyé les milices chiites hazaras du Hezb-e Wahdat, fédération de partis créée en 1988-1989, puis les a aidées contre les talibans au sein de l'Alliance du Nord. Téhéran a aussi recruté des Afghans chiites dans la brigade Fatemiyoun, déployée plus tard en Syrie.
L'Iran soutient-il les talibans ?
Pas militairement au sens d'un parrainage. Après les avoir combattus dans les années 1990, Téhéran a noué depuis 2021 un engagement pragmatique avec le régime taliban, sans le reconnaître officiellement. Cette relation transactionnelle vise à protéger ses intérêts, non à promouvoir une idéologie commune.
Pourquoi l'eau est-elle un enjeu central ?
Le fleuve Helmand alimente la province aride iranienne du Sistan-Baloutchistan. L'Afghanistan en contrôle les sources et les barrages, ce qui lui donne la capacité de réguler le débit vers l'Iran. Cette asymétrie géographique pèse lourdement sur la politique de Téhéran envers Kaboul.
Quelle menace l'État islamique représente-t-il pour l'Iran ?
L'État islamique au Khorassan (EI-K), apparu vers 2014-2015, est jugé bien plus violent que les talibans et hostile aux chiites. Sa montée en puissance a poussé l'Iran à se rapprocher des talibans, perçus comme un rempart relatif contre ce groupe djihadiste qui a frappé jusqu'en territoire iranien.
Sources
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GlobalSecurity.org, « Hizb-i Wahdat (The Unity Party) », GlobalSecurity.org, consulté en 2026. https://www.globalsecurity.org/military/world/para/hizbi_wahdat.htm ↩ ↩2
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New America, « Soleimani’s Shadow — Afghan Shi’a Mobilization During the Iran-Iraq War », New America, consulté en 2026. https://www.newamerica.org/future-security/reports/soleimanis-shadow/iii-crossroads-in-khuzestan-afghan-shia-mobilization-during-the-iran-iraq-war/ ↩ ↩2 ↩3
-
Middle East Institute, « The Fatemiyoun Division: Afghan fighters in the Syrian civil war », MEI, consulté en 2026. https://www.mei.edu/publications/fatemiyoun-division-afghan-fighters-syrian-civil-war ↩ ↩2
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New Lines Institute, « Iran’s Strategy in Afghanistan: Pragmatic Engagement with the Taliban », New Lines Institute, 2024. https://newlinesinstitute.org/global-security-mil-priorities/irans-strategy-in-afghanistan-pragmatic-engagement-with-the-taliban/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
-
Middle East Institute, « Iran-Taliban ties: Pragmatism over ideology », MEI, 2024. https://mei.edu/publication/iran-taliban-ties-pragmatism-over-ideology/ ↩
-
Combating Terrorism Center at West Point, « Iran’s Ambiguous Role in Afghanistan », CTC West Point, 2022. https://ctc.westpoint.edu/irans-ambiguous-role-in-afghanistan/ ↩ ↩2
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