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L'Iran et les chiites : un parrainage régional en plein reflux

Chute d'Assad, Hezbollah décapité, milices irakiennes prudentes : le réseau chiite patiemment tissé par Téhéran traverse sa crise la plus grave depuis 1979. Décryptage.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Pèlerins chiites rassemblés lors d'une cérémonie religieuse au Moyen-Orient.
Pèlerins chiites rassemblés lors d'une cérémonie religieuse au Moyen-Orient. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Depuis 1979, l'Iran se pose en protecteur des communautés chiites et des « opprimés », mêlant solidarité religieuse, financement de groupes armés et réseaux d'influence.
  2. Le pilier de cette stratégie, l'« axe de la résistance », ne fonctionne plus efficacement début 2025 selon les analystes : Hezbollah décapité, Assad tombé en décembre 2024.
  3. La chute du régime syrien a coûté à Téhéran sa principale porte vers le monde arabe et des milliards de dollars d'investissements évanouis.
  4. En Irak, les milices chiites ont fait preuve d'une retenue notable durant la guerre de juin 2025, calibrant leurs actions sur leurs intérêts locaux plutôt que sur la loyauté à Téhéran.

Pendant deux décennies, Téhéran a tissé patiemment une toile : séminaires financés, milices armées, corridors logistiques reliant l’Iran à la Méditerranée. En 2025, cette toile s’est largement déchirée. La chute d’Assad, la décapitation du Hezbollah et la prudence des milices irakiennes ont infligé au parrainage chiite iranien sa crise la plus grave depuis la révolution de 1979. Récit d’un reflux.

Une doctrine née en 1979

Le soutien aux acteurs chiites n’est pas une option pour la République islamique : c’est un pilier de sa politique étrangère depuis sa fondation1. Téhéran se pose en protecteur des communautés chiites du Moyen-Orient et, plus largement, des groupes qu’il qualifie d’« opprimés », des Palestiniens aux populations marginalisées du Golfe1.

Cette posture mêle plusieurs registres. Il y a la conviction religieuse, entretenue par le financement de réseaux culturels et religieux dans le monde chiite, des hawzas de Nadjaf aux commémorations de l’Achoura. Il y a le calcul stratégique : créer un « croissant » d’influence reliant Téhéran à Bagdad, Damas et Beyrouth. Et il y a la dimension militaire, incarnée par les groupes armés que les Gardiens de la révolution arment, financent et coordonnent. Pendant des années, ce dispositif a donné à l’Iran une profondeur régionale sans équivalent.

Il faut toutefois nuancer l’image d’un bloc chiite monolithique. Les chiites du monde arabe ne sont pas des marionnettes de Téhéran : nombre d’entre eux revendiquent une identité nationale distincte et se méfient de l’ingérence iranienne. À Nadjaf, le grand ayatollah Ali al-Sistani incarne une école quiétiste qui s’oppose, sur le fond, à la doctrine khomeyniste du « gouvernement du juriste » sur laquelle repose la République islamique. Le soutien iranien rencontre donc des limites internes : il séduit par la solidarité confessionnelle, mais suscite aussi des résistances quand il est perçu comme une instrumentalisation. Cette tension entre adhésion et défiance traverse toutes les communautés où Téhéran tente de s’implanter.

L’axe de la résistance en miettes

Le choc de 2024-2025 a été brutal. Selon le Soufan Center, dès le début de 2025, l’axe de la résistance « ne fonctionne plus efficacement » ni comme outil d’ambition régionale, ni comme pilier de la dissuasion iranienne2. Deux séismes l’expliquent.

Le premier est la décapitation du Hezbollah. L’escalade israélienne de septembre 2024 — offensive aérienne et terrestre massive, opération des bipeurs piégés — a éliminé l’ensemble du haut commandement du mouvement, tué des milliers de combattants et détruit une part substantielle de son arsenal2. Le second est la chute d’Assad, en décembre 2024, lorsqu’une offensive de rebelles sunnites menée par Ahmad al-Charaa a renversé le régime3. Pour Téhéran, le coup est double : des milliards de dollars d’investissements évaporés et la perte de sa « porte d’entrée » vers le monde arabe3. Surtout, la fin du contrôle syrien a coupé le corridor terrestre qui permettait de ravitailler le Hezbollah, comme le détaille notre analyse du soutien iranien au Hezbollah libanais.

La prudence calculée des milices irakiennes

L’épreuve de vérité est venue de la guerre directe Iran-Israël de juin 2025. Téhéran espérait que ses alliés voleraient à son secours. Or, à l’exception des Houthis du Yémen, aucun ne l’a fait — une « abstention » qui a surpris et déçu des dirigeants iraniens2.

Le cas irakien est révélateur. Malgré les frappes américaines contre les installations nucléaires iraniennes fin juin, ni Kataïb Hezbollah ni aucun autre groupe n’a mené d’action confirmée contre les troupes américaines2. Cette retenue traduit deux réalités : la crainte de représailles, mais aussi la pression croissante de Bagdad pour intégrer les milices — regroupées sous l’ombrelle officielle des Forces de mobilisation populaire (PMF) — dans la chaîne de commandement national2. La leçon est limpide : les membres de l’axe calibrent leurs opérations selon les répercussions dans leurs propres pays, et non par loyauté réflexe envers Téhéran. C’est une nuance essentielle pour comprendre l’influence régionale réelle de l’Iran.

Le nerf de la guerre : argent et réseaux

Affaibli militairement, le réseau chiite conserve une épaisseur économique et sociale qui le rend difficile à éradiquer. L’Iran continue de fournir au Hezbollah l’essentiel de son financement, de son entraînement, de ses armes, ainsi qu’un appui politique et organisationnel1. Le mouvement, fort de services sociaux dans les zones chiites, garde un ancrage populaire qui survit aux pertes militaires1.

En Irak, les factions chiites ont muté de milices locales en acteurs transnationaux. À travers des réseaux d’évasion des sanctions, de contrebande de pétrole et de transferts financiers illicites, elles offrent à Téhéran des canaux alternatifs de revenus et de logistique4. Cette résilience économique explique pourquoi, même décapité, l’axe n’est pas mort : Chatham House parle d’un réseau « caméléon », capable de se reconfigurer plutôt que de disparaître5.

Ce volet illustre aussi une réalité moins avouable : le soutien iranien dépasse largement la sphère chiite confessionnelle. Téhéran appuie également des acteurs sunnites quand ils servent ses objectifs, à commencer par certains groupes palestiniens comme le Hamas et le Jihad islamique. Cette flexibilité confirme que, derrière l’habillage religieux, la « défense des opprimés » obéit d’abord à une logique de puissance. Le critère décisif n’est pas tant la foi de l’allié que son utilité face aux adversaires communs — Israël, les États-Unis et leurs partenaires sunnites du Golfe.

Reconstruire ou se replier ?

L’Iran fait face à un dilemme stratégique. Doit-il investir massivement pour reconstituer un axe affaibli, ou se replier sur sa propre défense — missiles, drones, programme nucléaire — comme assurance ultime ? Le débat traverse l’establishment iranien. Certains analystes estiment que Téhéran, échaudé par l’abstention de ses alliés, pourrait privilégier ses capacités nationales plutôt qu’un réseau qui n’a pas répondu présent6.

Le signal à surveiller n’est donc pas une nouvelle démonstration de force du Hezbollah, mais la capacité de Téhéran à reconstruire ses corridors logistiques sans la Syrie, et à maintenir la cohésion d’alliés tentés par l’autonomie. Le parrainage chiite iranien n’a pas disparu — il s’est fragmenté, régionalisé, et doit désormais composer avec des partenaires qui pensent d’abord à leur survie locale. Pour un Iran longtemps habitué à dicter le tempo, c’est un renversement de taille.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Iran soutient-il les populations chiites ?

Depuis 1979, ce soutien est un pilier de sa politique étrangère. Téhéran se présente comme le défenseur des communautés chiites et des groupes qu'il qualifie d'opprimés, comme les Palestiniens. Cette posture mêle conviction religieuse, projection de puissance et quête d'une profondeur stratégique régionale face à ses rivaux sunnites.

Qu'est-ce que l'« axe de la résistance » ?

C'est le réseau de groupes alliés — Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak et en Syrie, Houthis au Yémen — coordonné par les Gardiens de la révolution pour étendre l'influence iranienne. Début 2025, les analystes estiment qu'il ne fonctionne plus efficacement comme outil régional ni comme pilier de dissuasion.

Quel a été l'impact de la chute d'Assad sur l'Iran ?

Majeur. La chute du régime syrien en décembre 2024 a privé Téhéran de sa principale porte d'entrée vers le monde arabe et du corridor terrestre permettant de ravitailler le Hezbollah. Des milliards de dollars d'investissements iraniens se sont évaporés quasiment du jour au lendemain.

Les milices irakiennes obéissent-elles aveuglément à Téhéran ?

Moins qu'on ne le croit. Pendant la guerre de juin 2025, ni Kataïb Hezbollah ni les autres groupes irakiens n'ont mené d'action confirmée contre les troupes américaines. Cette retenue reflète la crainte de représailles, mais aussi la pression de Bagdad pour intégrer les milices dans la chaîne de commandement nationale.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. House of Commons Library, « Iran’s influence in the Middle East », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-9504/ 2 3 4

  2. The Soufan Center, « The Diminished Strategic Value of Iran’s “Axis of Resistance” », Soufan Center, 18 septembre 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-september-18/ 2 3 4 5

  3. Radio Free Europe/Radio Liberty, « Fall Of Assad Unravels Iran’s Decades-Old ‘Axis Of Resistance’ », RFE/RL, 2025. https://www.rferl.org/a/iran-syria-assad-lebanon-hezbollah/33232587.html 2

  4. Combating Terrorism Center at West Point, « Iran’s Expanding Militia Army in Iraq: The New Special Groups », CTC West Point, 2025. https://ctc.westpoint.edu/irans-expanding-militia-army-iraq-new-special-groups/

  5. Chatham House, « The shape-shifting “axis of resistance” », Chatham House, mars 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/03/shape-shifting-axis-resistance/

  6. Foundation for Defense of Democracies, « After the Ceasefire, Will Iran Abandon its ‘Axis of Resistance’? », FDD, 24 juin 2025. https://www.fdd.org/analysis/op_eds/2025/06/24/after-the-ceasefire-will-iran-abandon-its-axis-of-resistance/

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