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Iran : la mécanique d'un pouvoir mi-théocratique, mi-élu

Guide suprême, Conseil des gardiens, présidents élus : décryptage du système hybride iranien, où les urnes existent mais où le clergé garde le dernier mot.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Bâtiment institutionnel iranien surmonté de portraits officiels, symbole du pouvoir partagé entre clergé et institutions élues.
Bâtiment institutionnel iranien surmonté de portraits officiels, symbole du pouvoir partagé entre clergé et institutions élues. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran est officiellement une « république théocratique » : sa Constitution mêle institutions élues et autorités religieuses non élues.
  2. Le Guide suprême, au sommet, fixe les grandes orientations et supervise armée, justice et audiovisuel d'État (articles 57 et 110 de la Constitution).
  3. Le Conseil des gardiens, composé de 12 membres, filtre les lois et écarte la grande majorité des candidats aux élections.
  4. En 2024, sur 80 candidats à la présidence, six seulement ont été autorisés ; la participation au premier tour est tombée à 39,93 %, un record négatif.
  5. Le mouvement déclenché par la mort de Mahsa Amini en 2022 a révélé une crise de légitimité que la répression n'a pas refermée.

Le 28 juin 2024, des millions d’Iraniens sont appelés aux urnes pour élire leur président. Le même jour, l’essentiel des décisions stratégiques du pays continue de se prendre ailleurs, dans les mains d’un homme que personne n’a élu au suffrage universel : le Guide suprême. Voilà résumé, en une journée, le paradoxe iranien. Depuis la Révolution de 1979, la République islamique fonctionne comme une machine à deux moteurs — l’un démocratique, l’autre théocratique — où les urnes existent bel et bien, mais où le clergé garde la main sur le levier décisif.

Deux pouvoirs sous un même toit

La Constitution iranienne est souvent qualifiée d’« hybride », mêlant éléments théocratiques et démocratiques1. Officiellement, le pays est une « république théocratique »1. D’un côté, des institutions élues : un président, chef du gouvernement, et un Parlement, le Majlis, désignés au suffrage universel. De l’autre, un appareil religieux non élu qui surplombe l’ensemble.

Au sommet trône le Guide suprême, plus haute autorité politique et religieuse du pays, qui prime sur le président2. Sa fonction repose sur la doctrine du velayat-e faqih, le « gouvernement du juriste », qui confie l’autorité ultime à un guide clérical, considéré comme le dirigeant à vie de l’Iran. Ses prérogatives sont considérables : il fixe les grandes orientations nationales, commande les forces armées et nomme les chefs militaires ainsi que les responsables des Gardiens de la Révolution et de la police2. Le président, lui, n’est que le chef du gouvernement, le « numéro deux » de l’exécutif, et il répond au Guide en exécutant ses décrets2.

Autour de ces deux pôles gravite une nébuleuse d’organes au statut intermédiaire. L’Assemblée des experts, élue, est censée désigner et, en théorie, surveiller le Guide suprême — mais ses membres sont eux-mêmes filtrés en amont. Le Conseil de discernement arbitre les conflits entre Parlement et clergé. Cet enchevêtrement institutionnel n’est pas un accident : il dilue la responsabilité et garantit qu’aucune décision majeure n’échappe au contrôle du sommet clérical. Cette prééminence du religieux nourrit, jusque dans la diplomatie, le poids déterminant de l’establishment clérical iranien sur la politique étrangère.

Le filtre : le Conseil des gardiens

Si un organe incarne la subordination de l’élu au religieux, c’est le Conseil des gardiens. Cette instance de douze membres dispose d’un pouvoir redoutable : elle approuve ou rejette les projets de loi du Parlement, supervise les scrutins et valide les candidatures à la présidence, au Majlis et à l’Assemblée des experts3. Sa composition dit tout de sa loyauté : six de ses membres sont des religieux nommés directement par le Guide suprême, les six autres des juristes élus par le Parlement sur proposition du chef de la justice — lui-même désigné par le Guide3.

Conséquence directe : tous les candidats à une fonction élective doivent être « validés » pour leur fidélité au système, et le Conseil en disqualifie l’écrasante majorité1. Ce verrou explique pourquoi, en Iran, on peut voter sans vraiment choisir. Les institutions élues et non élues coexistent, mais c’est la seconde couche qui l’emporte en cas de désaccord1. Cette architecture protège un noyau de pouvoir qui s’appuie aussi sur des piliers extérieurs au texte constitutionnel, à commencer par l’influence des Gardiens de la Révolution.

2024 : une élection révélatrice

La présidentielle de 2024, convoquée après la mort accidentelle d’Ebrahim Raïssi, a offert une démonstration grandeur nature de cette mécanique. Sur quelque 80 prétendants, le Conseil des gardiens n’en a autorisé que six4. Parmi les recalés figuraient des poids lourds : l’ancien président du Parlement Ali Larijani et l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad4. Le tri a été drastique, et plusieurs candidats écartés ont protesté publiquement.

Le résultat le plus parlant fut peut-être l’abstention. Au premier tour, la participation est tombée à 39,93 %, le niveau le plus bas de toute l’histoire de la République islamique5. Elle est remontée à 49,68 % au second tour, sans doute pour barrer la route à l’ultraconservateur Saïd Jalili5. C’est finalement le réformateur Massoud Pezeshkian qui l’a emporté5. Plusieurs analystes y voient un calcul du pouvoir : autoriser un candidat réformateur pour gonfler la participation et redorer la légitimité du scrutin4. Une légitimité que les chiffres, eux, racontent autrement.

L’épisode éclaire les limites concrètes du jeu électoral. Même élu, un président réformateur reste enserré dans un appareil qui peut contrecarrer ses initiatives : le Conseil des gardiens bloque les lois jugées trop audacieuses, et les leviers de la sécurité comme de la diplomatie demeurent entre les mains du Guide. Les présidents successifs, qu’ils se réclament du camp réformateur ou conservateur, ont tous appris à composer avec ce plafond de verre institutionnel. Le vote détermine la couleur de l’exécutif, rarement le cap du régime.

Tensions, contestation et répression

Cette tension entre façade démocratique et réalité du contrôle se paie régulièrement dans la rue. La crise la plus aiguë est récente. Le 16 septembre 2022, la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour un voile jugé mal porté, a déclenché le mouvement de protestation le plus large depuis 19796. La répression a été brutale : selon des organisations de défense des droits humains, au moins 551 personnes ont été tuées et plus de 22 000 arrêtées6. Une enquête des Nations unies a conclu que l’Iran était responsable des violences ayant causé la mort de la jeune femme7.

Le régime a rétabli l’ordre, mais pas la confiance. Deux ans après, observe le Times of Israel, le pouvoir « n’a ni restauré la situation antérieure ni regagné sa légitimité perdue », en particulier auprès d’une population jeune, nationaliste et sécularisée8. C’est l’un des moteurs d’une posture extérieure offensive : agiter la menace étrangère pour ressouder un front intérieur effrité, une logique qui irrigue jusqu’à l’usage des forces mandataires régionales et le rôle des Gardiens de la Révolution dans la politique étrangère.

Un équilibre sous tension

Le système hybride iranien a fait preuve d’une étonnante résilience. En faisant cohabiter urnes et clergé, il s’est donné une soupape — la participation électorale — tout en verrouillant l’accès au pouvoir réel. Mais cet équilibre repose sur un pari de plus en plus risqué : convaincre une société qui ne croit plus guère au scrutin de continuer à y participer. Quand la participation s’effondre et que la rue gronde, c’est la légitimité même de l’architecture qui vacille.

L’avenir se jouera sur deux fronts. D’abord la question de la succession : âgé, le Guide suprême Ali Khamenei laissera un vide que les institutions devront combler sans déchirer le régime. Ensuite la capacité du pouvoir à offrir autre chose que la répression face à une jeunesse désengagée. Le signal à surveiller n’est pas tant le nom du prochain président que le taux de participation au prochain scrutin : c’est là, dans le silence des urnes, que se mesure l’érosion d’un système qui tient encore, mais qui ne séduit plus.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui détient le pouvoir réel en Iran ?

Le Guide suprême, plus haute autorité politique et religieuse, prime sur le président. Selon les articles 57 et 110 de la Constitution, il fixe les orientations intérieures et extérieures et supervise les trois pouvoirs ainsi que l'armée, la justice et l'audiovisuel public.

Qu'est-ce que le Conseil des gardiens ?

C'est un organe de 12 membres : six religieux nommés par le Guide suprême et six juristes élus par le Parlement sur proposition du chef de la justice. Il valide ou rejette les lois, supervise les scrutins et approuve, ou non, les candidats aux élections.

Les élections iraniennes sont-elles libres ?

Le pays organise des scrutins présidentiels et législatifs, mais tous les candidats sont filtrés par le Conseil des gardiens, qui en disqualifie la grande majorité. En 2024, 6 candidats seulement ont été retenus sur 80 prétendants, ce qui restreint fortement le choix offert aux électeurs.

Pourquoi parle-t-on de système « hybride » ?

Parce que la Constitution iranienne combine des éléments démocratiques — un président et un Parlement élus au suffrage universel — et des éléments théocratiques : des autorités religieuses non élues, Guide suprême et Conseil des gardiens, qui conservent le dernier mot en cas de conflit.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Conversation, « Iran’s ruling structure explained », The Conversation, 2026. https://theconversation.com/irans-ruling-structure-explained-277913 2 3 4

  2. Council on Foreign Relations, « The Islamic Republic of Iran’s Power Centers », CFR, 2024. https://www.cfr.org/articles/islamic-republics-power-centers 2 3

  3. Florida International University, « Iran’s ruling structure explained », FIU News, 2026. https://news.fiu.edu/2026/irans-ruling-structureexplained 2

  4. Foundation for Defense of Democracies, « FAQ: Iran’s New President and Latest ‘Election’ », FDD, 26 juillet 2024. https://www.fdd.org/in_the_news/2024/07/26/faq-irans-new-president-and-latest-election/ 2 3

  5. Stimson Center, « Iran Elections: Record-Low Turnout Shows Even Regime Loyalists Are Unhappy », Stimson Center, 2024. https://www.stimson.org/2024/iran-elections-record-low-turnout-shows-even-regime-loyalists-are-unhappy/ 2 3

  6. OHCHR, « Iran: Crackdown on peaceful protests since death of Jina Mahsa Amini needs independent international investigation, say UN experts », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 2022. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2022/10/iran-crackdown-peaceful-protests-death-jina-mahsa-amini-needs-independent 2

  7. PBS NewsHour, « Iran is responsible for the ‘physical violence’ that killed Mahsa Amini in 2022, UN probe finds », PBS NewsHour, 2024. https://www.pbs.org/newshour/world/iran-is-responsible-for-the-physical-violence-that-killed-mahsa-amini-in-2022-un-probe-finds

  8. Times of Israel, « Two years after Mahsa Amini protests, Iran restores order but not legitimacy », The Times of Israel, 2024. https://www.timesofisrael.com/two-years-after-mahsa-amini-protests-iran-restores-order-but-not-legitimacy/

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