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Le clergé iranien et la politique étrangère : foi et raison d'État

Au sommet de la République islamique, le Guide suprême arbitre la diplomatie iranienne, sans cesse tiraillée entre dogme révolutionnaire et survie du régime.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Portrait du Guide suprême iranien dominant une scène officielle à Téhéran.
Portrait du Guide suprême iranien dominant une scène officielle à Téhéran. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La République islamique repose sur le velayat-e faqih : le Guide suprême, un clerc chiite, détient l'autorité ultime, y compris sur la politique étrangère.
  2. Ali Khamenei a compensé sa légitimité religieuse contestée par une vaste bureaucratie parallèle qui irrigue tous les rouages de l'État.
  3. La diplomatie iranienne oscille entre conviction idéologique et pragmatisme de survie, comme l'a montré l'accord nucléaire de 2015.
  4. La guerre des douze jours de juin 2025 a érodé l'autorité de Khamenei et renforcé l'aile dure des Gardiens de la révolution dans la course à la succession.

Toutes les grandes décisions de politique étrangère iranienne remontent à un seul homme : le Guide suprême. Ni le président élu, ni le Parlement, ni le ministre des Affaires étrangères ne tranchent in fine sur le nucléaire ou la guerre. Cette concentration du pouvoir entre les mains d’un clerc, héritée de la révolution de 1979, est le cœur du système iranien — et la clé pour comprendre une diplomatie sans cesse tiraillée entre dogme révolutionnaire et froide raison d’État.

Le velayat-e faqih, matrice du pouvoir

Tout part d’une idée théologico-politique : le velayat-e faqih, ou « gouvernement du juriste-théologien ». La Constitution de 1979 érige ce principe en fondement de la République islamique : seul un clerc chiite de haut rang, qualifié pour interpréter la loi divine, est jugé apte à exercer l’autorité suprême1. Le clergé chiite ne conseille pas le pouvoir : il est le pouvoir, plaçant le religieux au-dessus de l’État.

Concrètement, le Guide suprême émet des décrets et tranche en dernier ressort sur l’économie, la politique étrangère, l’éducation, le renseignement ou la planification nationale1. Le système iranien est de nature hybride : à côté des institutions élues, comme la présidence ou le Parlement, des organes non élus dominés par le clergé — Conseil des gardiens, Assemblée des experts, justice — détiennent la réalité du pouvoir et filtrent jusqu’aux candidatures aux élections.

Cette dualité, au fondement du système politique hybride de l’Iran, explique pourquoi les alternances présidentielles ne modifient jamais radicalement les lignes rouges du régime. Qu’un président « réformateur » ou « conservateur » siège à Téhéran, la matrice idéologique et sécuritaire fixée par le Guide demeure. L’influence du clergé ne se limite d’ailleurs pas aux institutions : elle irrigue aussi la culture, l’éducation et les médias, où les valeurs islamiques sont érigées en socle de l’identité nationale, nourrissant une vision du monde qui imprègne la diplomatie.

Khamenei, le tacticien qui a verrouillé l’appareil

Le cas d’Ali Khamenei, Guide suprême depuis 1989, est révélateur. À son accession, il n’était qu’un religieux de rang intermédiaire (hojatoleslam), et plusieurs clercs jugeaient ses qualifications religieuses insuffisantes pour la fonction2. Pour surmonter ce déficit de légitimité, il a compensé par une formidable consolidation institutionnelle.

Son bureau, le Beyt-e Rahbari, s’est mué en une gigantesque bureaucratie parallèle, présente dans tous les domaines stratégiques : nucléaire, renseignement, justice, médias, économie et, surtout, Gardiens de la révolution2. Khamenei a aussi disséminé un réseau de « commissaires cléricaux » dans les grandes institutions publiques, habilités à intervenir pour faire respecter son autorité2. Faute d’un magistère religieux incontesté, il a bâti un magistère bureaucratique — un quadrillage qui lui a permis d’imposer sa ligne pendant plus de trois décennies. En matière de politique étrangère, cela signifie que les négociateurs et diplomates iraniens, aussi compétents soient-ils, opèrent toujours dans le cadre étroit fixé par le bureau du Guide, qui valide ou bloque les grandes inflexions.

Idéologie et pragmatisme : les deux visages de la diplomatie

La politique étrangère qui découle de ce système n’est pas un bloc monolithique. Les chercheurs la décrivent comme une « double identité », avec la survie de l’État en son centre : l’Iran suit tantôt une voie idéologique, tantôt une voie pragmatique, selon la nature de la menace3. Sur le plan du discours, le socle reste constant : résistance à l’impérialisme, hostilité aux États-Unis et à Israël, soutien aux « opprimés », appui à l’axe de la résistance — cet ensemble de relais régionaux censé étendre l’influence de Téhéran.

Mais quand la survie est en jeu, le dogme cède. L’exemple le plus net est l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA) : sous l’effet de sanctions économiques paralysantes, Téhéran a accepté des concessions majeures, preuve que la « pression maximale » pouvait l’amener à une posture pragmatique3. Le régime sait aussi instrumentaliser l’idéologie à des fins internes : présenter les sanctions comme une agression contre la souveraineté nationale permet de souder la population autour d’un discours anti-occidental et de légitimer le pouvoir en place.

La même tension traverse le programme nucléaire iranien, brandi comme un attribut de souveraineté mais aussi comme une monnaie d’échange. Diplomatie et dissuasion militaire sont, pour le pouvoir iranien, les deux faces d’une même pièce — les Gardiens de la révolution se posant en gardiens des lignes rouges même lorsqu’ils laissent les diplomates négocier4. Cette articulation entre fermeté affichée et flexibilité tactique constitue la véritable signature de la diplomatie clericale : ne jamais renier les principes en public, mais savoir transiger en coulisses lorsque l’intérêt supérieur du régime l’exige.

2025 : une autorité fissurée

L’année 2025 a bousculé cet édifice. La « guerre des douze jours » de juin, marquée par les frappes israéliennes et américaines sur le sol iranien, a constitué un revers humiliant. Selon le Foreign Policy Research Institute, ce choc a accéléré l’érosion de l’autorité de Khamenei, brisant son image et exposant ses erreurs de calcul5. Le Guide, qui doit à la fois s’appuyer sur les durs et planer au-dessus de la politique quotidienne, peine désormais à incarner pleinement cette autorité « suprême »5.

La conséquence est lourde pour l’avenir. À 86 ans, Khamenei laisse ouverte la question de sa succession, qui se jouera dans le contexte des attaques de 20256. Or ces événements ont, paradoxalement, conforté l’aile dure et la jeune génération des Gardiens, qui se présentent comme les seuls capables de défendre l’Iran face à une menace existentielle6. Carnegie identifie cinq courants en compétition pour fixer le cap : absolutistes en quête de pouvoir total, conservateurs pragmatiques, réformistes modérés, opposition radicale, et Khamenei lui-même comme centre de gravité6.

Les scénarios envisagés par les analystes vont d’une « autocratie pragmatique », troquant le zèle révolutionnaire contre la défense de l’intérêt national, à une dérive « à la nord-coréenne » : continuité cléricale sous l’égide des Gardiens, survie assurée par un contrôle totalitaire et une dissuasion adossée à l’arme nucléaire6. De cette lutte dépendra l’orientation future de la diplomatie iranienne, et plus largement le visage que présentera la République islamique à la communauté internationale.

Le dogme à l’épreuve de la survie

L’establishment clérical iranien reste le maître d’œuvre d’une politique étrangère où la foi révolutionnaire et la raison d’État coexistent, parfois s’affrontent. Tant que le velayat-e faqih structurera le pouvoir, la diplomatie de Téhéran continuera d’osciller entre fidélité au dogme et instinct de survie, sans jamais sacrifier totalement l’un à l’autre. Le signal à surveiller est la succession de Khamenei : selon qu’elle consacre un pragmatique soucieux de l’intérêt national ou un dur arc-bouté sur la dissuasion, c’est tout le rapport de l’Iran au monde qui pourrait basculer dans un sens — ou dans l’autre.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le velayat-e faqih ?

C'est le principe fondateur de la République islamique : le « gouvernement du juriste-théologien ». La Constitution de 1979 confie l'autorité suprême à un clerc chiite de haut rang, le Guide, chargé d'interpréter la loi islamique et de trancher en dernier ressort, y compris en politique étrangère.

Quel rôle joue le Guide suprême en diplomatie ?

Le Guide suprême, Ali Khamenei depuis 1989, prend les décisions finales sur la politique étrangère, le nucléaire et la sécurité nationale. Le président et le gouvernement appliquent une ligne dont les grandes orientations sont fixées par son bureau et le cercle clérical qui l'entoure.

La politique étrangère iranienne est-elle idéologique ou pragmatique ?

Les deux. Elle reste fidèle à un socle révolutionnaire anti-occidental, mais s'adapte quand la survie du régime est en jeu. L'accord nucléaire de 2015, négocié sous la pression des sanctions, illustre ce pragmatisme contraint au service de la pérennité du pouvoir.

Que change la guerre de 2025 pour le clergé ?

La « guerre des douze jours » de juin 2025 a fragilisé l'image de Khamenei et exposé ses erreurs de calcul. Elle a renforcé l'aile dure des Gardiens de la révolution, qui pèsera lourd dans la désignation du futur Guide d'un dirigeant aujourd'hui âgé de 86 ans.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The Supreme Leader », The Iran Primer (USIP), 2024. https://iranprimer.usip.org/resource/supreme-leader 2

  2. « The New Khamenei », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/iran/new-khamenei 2 3

  3. « Iran’s Foreign Policy: Balancing Ideology and Pragmatism », Gulf International Forum, 2024. https://gulfif.org/irans-foreign-policy-balancing-ideology-and-pragmatism/ 2

  4. « Iran’s Foreign Policy Is Changing in Real Time », Foreign Policy, 11 septembre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/09/11/iran-foreign-policy-khamenei-nuclear-program-sanctions/

  5. « Humiliation and Transformation: The Islamic Republic After the 12-Day War », Foreign Policy Research Institute, octobre 2025. https://www.fpri.org/article/2025/10/humiliation-and-transformation-the-islamic-republic-after-the-12-day-war/ 2

  6. « What Kind of Future for Iran? », Carnegie Endowment for International Peace, novembre 2025. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2025/11/what-kind-of-future-for-iran?lang=en 2 3 4

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