L'influence des Gardiens de la Révolution : un État dans l'État
Armée, économie, politique : comment le CGRI est devenu le véritable centre de pouvoir en Iran. Estimations chiffrées et état des lieux à jour de 2025-2026.

À retenir
- Créé en 1979 pour protéger la révolution, le Corps des Gardiens de la Révolution est devenu un acteur central de l'économie et de la politique iraniennes.
- Ses holdings parastatales représenteraient, selon les estimations, entre 10 % et plus de 50 % du PIB iranien.
- Le conglomérat Khatam al-Anbiya domine la construction, l'énergie et les infrastructures, jusqu'à l'aéroport de Téhéran.
- Les sanctions ont paradoxalement renforcé le CGRI, qui s'est imposé comme champion de l'« économie de résistance ».
- Depuis la guerre de 2025, plusieurs analyses décrivent une emprise accrue des Gardiens sur l'appareil d'État.
Ils ont été créés pour défendre une révolution. Près d’un demi-siècle plus tard, ce sont eux qui la dirigent, ou peu s’en faut. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) n’est plus seulement une armée idéologique : c’est le premier conglomérat économique du pays, un acteur politique de premier plan et le gardien ultime du régime. Comprendre l’Iran d’aujourd’hui, c’est d’abord comprendre cette institution tentaculaire.
D’une milice révolutionnaire à un pilier du régime
À sa fondation en 1979, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique a une mission simple : protéger le nouveau pouvoir islamique contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, en parallèle d’une armée régulière jugée trop liée à l’ancien régime du Shah. La guerre Iran-Irak (1980-1988) lui forge une légitimité militaire et une culture du sacrifice. Mais c’est dans les décennies suivantes que sa nature change : il devient une institution totale, présente partout, des champs de bataille étrangers aux conseils d’administration. Le CGRI dispose de ses propres forces terrestres, aériennes et navales, d’un service de renseignement et de la milice Bassidj, mobilisable pour le maintien de l’ordre.
Cette montée en puissance s’appuie sur un atout décisif : la confiance du Guide suprême. Sous Ali Khamenei, le CGRI a vu croître son influence sur les affaires intérieures, à mesure que l’État théocratique cédait du terrain à son appareil sécuritaire1. Ce lien privilégié distingue les Gardiens des autres centres de pouvoir et explique leur capacité à peser sur des décisions qui dépassent largement le domaine militaire. On retrouve cette logique dans l’influence du CGRI sur la politique étrangère iranienne, où la branche extérieure dicte souvent le tempo.
Un empire économique tentaculaire
Le fait le plus frappant est sans doute l’emprise économique du CGRI. À travers un réseau de sociétés parastatales et de fondations, les Gardiens contrôlent une part considérable de l’économie nationale. Les estimations divergent fortement — de 10 % à plus de 50 % du PIB selon les sources —, mais toutes convergent sur un constat : il s’agit d’un véritable État dans l’État2. L’institut Clingendael évaluait dès 2013 le poids des fondations affiliées à plus de la moitié du PIB iranien3.
Le navire amiral de cet empire est le conglomérat d’ingénierie Khatam al-Anbiya, qui a construit des raffineries, une ligne ferroviaire, un barrage et un gazoduc, et contrôle l’aéroport international de Téhéran2. Le pouvoir des Gardiens s’étend au pétrole, aux transports, à la banque, aux télécommunications, à l’agriculture, à la médecine et à l’immobilier. Une révision constitutionnelle de 2004 a même ouvert aux entités du CGRI la possibilité de contrôler jusqu’à 80 % de secteurs stratégiques, en particulier la construction, les transports, les télécommunications et la défense4. Cette omniprésence façonne un climat économique opaque qui dépasse de loin la seule question de l’investissement étranger.
Cette puissance financière n’est pas qu’une accumulation de richesses : elle finance l’autonomie politique du CGRI. Les revenus tirés de ses entreprises lui permettent de soutenir ses programmes militaires, ses opérations extérieures et son réseau d’influence sans dépendre entièrement du budget de l’État. Autrement dit, l’empire économique et la machine de guerre se nourrissent mutuellement, conférant aux Gardiens une liberté d’action que peu d’institutions au monde possèdent.
Les sanctions, un accélérateur paradoxal
On pourrait croire que les sanctions internationales ont étouffé cet empire. C’est l’inverse qui s’est produit. Le CGRI a utilisé les sanctions comme une opportunité d’expansion, sous la bannière de l’« économie de résistance » et de l’autosuffisance4. En écartant les concurrents étrangers et en captant les circuits d’importation parallèles, les Gardiens ont consolidé leur position dominante. Le contrôle des réseaux de contrebande — du pétrole exporté hors radar aux biens importés en contournant l’embargo — leur a même offert de nouvelles rentes.
Cette mainmise a un coût pour l’Iran. En agissant « sous le radar », les Gardiens pèsent sur la monnaie et l’allocation des ressources, au détriment du secteur privé et de la transparence5. La concentration du pouvoir économique entre les mains d’une institution non élue brouille la frontière entre l’État, l’armée et l’entreprise, et nourrit une corruption structurelle que les réformateurs dénoncent sans pouvoir l’enrayer. Cette domination s’articule avec celle de l’establishment clérical sur les grandes orientations du pays.
Le pouvoir politique à découvert
Longtemps discret, le rôle politique du CGRI s’est affirmé au grand jour. L’élection en juillet 2024 du président réformateur Masoud Pezeshkian, porté par des promesses d’ouverture et de retour à la diplomatie nucléaire, devait incarner un contrepoids. Mais le nouveau président s’est heurté à un mur. Selon plusieurs sources, les Gardiens ont bloqué certaines de ses nominations et se sont arrogé le contrôle de fonctions étatiques clés6.
La guerre de douze jours avec Israël et les États-Unis, en juin 2025, a encore accéléré ce mouvement. Dans un contexte de menace existentielle, l’appareil sécuritaire a pris une place accrue dans les affaires intérieures, le régime cédant davantage de contrôle au CGRI pour préserver sa survie1. En mai 2026, des informations ont même fait état d’une offre de démission de Pezeshkian, qui se serait dit exclu des « décisions majeures et vitales » — une affirmation aussitôt démentie par les responsables iraniens7. Au-delà de cet épisode contesté, la tendance de fond est claire : l’équilibre du pouvoir penche du côté des Gardiens.
Cette influence pèse aussi sur l’enjeu le plus sensible du régime : la succession du Guide suprême Ali Khamenei, âgé de plus de quatre-vingts ans. Plusieurs analystes estiment que les Gardiens chercheront à peser sur le choix du futur Guide, afin de garantir un dirigeant favorable à leurs intérêts et à leur ligne dure1. Quel que soit le scénario, le CGRI apparaît comme l’arbitre incontournable de la transition à venir. Cette emprise s’étend enfin à la projection de puissance régionale par des forces mandataires, pilotée par la branche extérieure du corps.
Un acteur incontournable
L’influence des Gardiens de la Révolution dépasse de loin leur fonction militaire d’origine. Économie, politique, sécurité, diplomatie : il n’est guère de domaine où le CGRI ne pèse. Cette concentration de pouvoir fait sa force, mais constitue aussi une vulnérabilité, car elle expose une seule institution à toutes les critiques en cas de crise économique ou de défaite militaire.
Le signal à surveiller est celui de la succession et de la cohésion interne. Dans un Iran fragilisé par la guerre et les sanctions, la question n’est plus de savoir si les Gardiens dominent, mais s’ils sauront gérer leurs propres divisions et la pression d’une population de plus en plus défiante. De la réponse à cette question dépendra, en grande partie, l’avenir du régime.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le Corps des Gardiens de la Révolution ?
Créé en 1979 pour protéger la jeune République islamique, le CGRI est une institution militaire et idéologique distincte de l'armée régulière. Au fil des décennies, il a étendu son influence à l'économie, à la politique intérieure et aux opérations extérieures, devenant le pilier le plus puissant du régime iranien.
Quelle part de l'économie le CGRI contrôle-t-il ?
Les estimations varient fortement, de 10 % à plus de 50 % du PIB selon les sources. À travers un réseau de fondations et de conglomérats comme Khatam al-Anbiya, les Gardiens sont présents dans l'énergie, la construction, les télécommunications, la banque et l'immobilier, ce qui en fait un véritable État dans l'État.
Les sanctions ont-elles affaibli les Gardiens ?
Paradoxalement, non. Le CGRI a profité des sanctions pour évincer les concurrents étrangers et privés, et s'est posé en champion de l'« économie de résistance » et de l'autosuffisance. Le contrôle des réseaux de contrebande et des importations parallèles a même accru son pouvoir financier.
Le CGRI domine-t-il le président iranien ?
Le président élu en 2024, Masoud Pezeshkian, a multiplié les plaintes sur ses marges de manœuvre réduites. Plusieurs analyses décrivent une emprise croissante des Gardiens sur les décisions clés, en particulier depuis la guerre de 2025. Le pouvoir réel reste partagé entre le Guide suprême, le clergé et l'appareil sécuritaire.
Sources
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« The Entrenchment of Iran’s Security State », Just Security, 2025. https://www.justsecurity.org/133945/entrenchment-iran-security-state/ ↩ ↩2 ↩3
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« Iran’s Islamic Revolutionary Guard controls a sprawling business empire that dominates the economy », Fortune, 2 mars 2026. https://fortune.com/2026/03/02/iran-islamic-revolutionary-guard-irgc-business-empire-economy-us-israel-bombing/ ↩ ↩2
-
« Beyond the IRGC: The rise of Iran’s military-bonyad complex », Clingendael Institute, 2024. https://www.clingendael.org/publication/beyond-irgc-rise-irans-military-bonyad-complex ↩
-
« The sources of Iran’s IRGC’s financial empire and their sustainability in the medium to long term », Janes, 2024. https://www.janes.com/osint-insights/defence-and-national-security-analysis/the-sources-of-iran-irgc-financial-empire-and-their-sustainability-in-the-medium-to-long-term ↩ ↩2
-
« Iran’s Revolutionary Guards shape economy below the radar », The Washington Post, 6 août 2025. https://www.washingtonpost.com/world/2025/08/06/iran-economy-irgc-divar-armandehi/ ↩
-
« IRGC seizes control of Iran state functions, blocks president, report says », Fox News, 2026. https://www.foxnews.com/world/irans-revolutionary-guard-sidelines-president-military-grip-expands ↩
-
« FACT CHECK: Did Iranian President Masoud Pezeshkian resign due to IRGC power grab? », The Week, 1er juin 2026. https://www.theweek.in/news/middle-east/2026/06/01/fact-check-did-iranian-president-masoud-pezeshkian-resign-due-to-irgc-power-grab.html ↩
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