Le clergé iranien et la politique étrangère : un pouvoir en mutation
Comment l'establishment clérical iranien façonne la politique étrangère de Téhéran, et pourquoi la guerre de 2025 et la succession de 2026 rebattent les cartes.

À retenir
- Depuis 1979, la doctrine du velayat-e faqih place la décision politique et religieuse entre les mains d'un Guide suprême clerc.
- La politique étrangère iranienne oscille entre idéologie révolutionnaire et calcul pragmatique, notamment sur le nucléaire.
- La guerre de douze jours de juin 2025 et l'effondrement de l'« axe de la résistance » ont brisé la dissuasion régionale de Téhéran.
- La mort d'Ali Khamenei en février 2026 et la désignation de son fils Mojtaba ont accéléré la montée des Gardiens de la révolution.
- Le centre de gravité du pouvoir glisse du clergé vers l'appareil sécuritaire, avec une ligne plus dure.
Pendant trente-six ans, un homme a tenu la barre de la diplomatie iranienne : Ali Khamenei, Guide suprême depuis 1989, arbitre ultime du nucléaire comme des alliances régionales. Le 28 février 2026, des frappes israéliennes et américaines l’ont tué1. En quelques jours, l’Iran a désigné un successeur — et révélé que le vrai pouvoir avait peut-être déjà changé de mains. Comprendre la place du clergé dans la politique étrangère iranienne, c’est saisir une mécanique en pleine recomposition.
Un État où le clerc a le dernier mot
Tout part de 1979 et d’une idée radicale : le velayat-e faqih, la « tutelle du juriste ». Formulée par l’ayatollah Khomeini dans son ouvrage de 1970 sur le gouvernement islamique, la doctrine transfère l’autorité politique et religieuse au clergé chiite et soumet les décisions clés de l’État à l’aval d’un Guide suprême clerc2. Sur le papier, le président et le Parlement gouvernent ; en réalité, la diplomatie, le nucléaire et la défense relèvent du bureau du Guide et de conseils qu’il domine.
Cette architecture donne à la politique étrangère iranienne une coloration unique. Téhéran justifie ses choix par des références islamiques — lutte contre l’oppression, soutien aux « opprimés » — qui servent autant à mobiliser l’opinion qu’à légitimer la stratégie. Le soutien historique au Hezbollah libanais, aux milices irakiennes ou aux Houthis yéménites s’inscrit dans ce récit. Mais l’autorité du Guide a toujours reposé sur une ambiguïté : distinguer le décret religieux de l’ordre politique. Un institut britannique rappelle que cette confusion entre le sacré et le régalien est au cœur — et à la limite — du système3.
Idéologie contre intérêts : la tension permanente
L’establishment clérical n’est pas un bloc de fanatiques imperméables au calcul. Sa marque de fabrique est plutôt une oscillation constante entre conviction révolutionnaire et pragmatisme. Le dossier nucléaire l’illustre mieux que tout autre. Khamenei a longtemps brandi une fatwa interdisant les armes atomiques ; or les chercheurs notent qu’en droit chiite, une fatwa ne lie que les fidèles d’un marja, tandis qu’un ordre gouvernemental s’impose à tous — laissant au Guide la liberté de durcir ou d’assouplir sa position selon les circonstances4. La théologie, ici, sert l’agilité diplomatique plus qu’elle ne la contraint.
Cette souplesse a des limites. Le rapprochement avec la Russie et la Chine, présenté comme une réponse à l’hostilité occidentale, répond surtout à une nécessité : contourner les sanctions internationales qui étranglent l’économie. De même, les négociations sur l’accord nucléaire ont exigé des concessions difficiles à concilier avec le discours officiel. Le système politique hybride iranien, où factions conservatrices et plus modérées s’affrontent, rend toute ligne étrangère cohérente difficile à tenir dans la durée.
Il faut se garder, ici, de la caricature du « régime fou ». Pendant des décennies, l’establishment clérical a fait preuve d’une rationalité froide : il a survécu à une guerre de huit ans contre l’Irak, à des vagues de sanctions et à un soulèvement intérieur, sans jamais perdre le contrôle. Le soutien aux groupes alliés répondait à une logique défensive — créer une « profondeur stratégique » loin du territoire national, pour tenir Israël et les États-Unis à distance. Cette grille de lecture explique pourquoi Téhéran a souvent préféré l’affrontement par intermédiaires à la confrontation directe : un calcul, plus qu’une fureur idéologique.
2024-2025 : l’effondrement d’un édifice régional
Puis tout s’est accéléré. En décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre en onze jours face à une offensive menée par Hayat Tahrir al-Sham : des milliards d’investissements iraniens s’évaporent et Téhéran perd son corridor vital vers le monde arabe5. Le Hezbollah, pilier de la dissuasion iranienne, voit son commandement décapité et une large part de son arsenal détruite. L’« axe de la résistance », bâti patiemment sur près d’un demi-siècle du Liban au Yémen, est durablement abîmé.
L’estocade vient en juin 2025. Le 13, Israël lance une vaste opération contre les sites nucléaires et militaires iraniens ; Téhéran riposte par des salves de missiles balistiques6. Le 22, les États-Unis frappent à leur tour trois installations nucléaires, dont l’usine d’enrichissement enterrée de Fordow, à l’aide de bombes anti-bunker GBU-57 larguées par des B-26. Un cessez-le-feu intervient le 24 juin, au terme d’une guerre de douze jours qui aurait fait plus de 600 morts en Iran7. Les premières évaluations du renseignement américain estiment toutefois que les frappes n’ont pas détruit le cœur du programme nucléaire et ne l’ont retardé que de quelques mois7 — une nuance lourde de conséquences pour la suite. Pour mesurer les enjeux de ce dossier, voir notre analyse du programme nucléaire iranien.
Le clergé s’efface, les Gardiens avancent
La guerre a fait une victime doctrinale : la « patience stratégique » chère à Khamenei. Les analystes estiment que Téhéran a tiré du conflit de juin 2025 une leçon brutale — la retenue est lue comme une faiblesse1. Dans ce climat, l’équilibre interne s’est déplacé. Dès l’été 2025, des sources proches des cercles décisionnels rapportaient à Reuters que les Gardiens de la révolution consolidaient leur emprise, au détriment du rôle traditionnel du Guide8.
La mort de Khamenei, le 28 février 2026, a précipité le mouvement. Neuf jours plus tard, l’Iran annonçait que son deuxième fils, Mojtaba Khamenei, devenait Guide suprême1. Le Conseil sur les relations étrangères avait anticipé combien cette transition serait périlleuse pour un régime sans successeur évident9. Plusieurs experts y voient moins l’avènement d’un nouveau pouvoir clérical fort qu’un signe d’épuisement : derrière la façade religieuse, les Gardiens de la révolution apparaissent désormais comme l’arbitre central des choix stratégiques8. Un centre de recherche du Golfe note de son côté l’érosion de la légitimité du velayat-e faqih absolu, et ses implications sécuritaires pour la région10.
Ce qu’il faut surveiller
L’Iran de 2026 n’est plus celui que décrivaient les manuels : un clergé tout-puissant dictant sa loi au reste de l’État. Le pouvoir religieux reste la source officielle de légitimité, mais le centre de gravité glisse vers l’appareil sécuritaire, porteur d’une ligne plus dure et plus centralisée. Cette mue n’est pas qu’une affaire de personnes : elle interroge la nature même du régime, conçu en 1979 comme une théocratie et qui pourrait, peu à peu, prendre les traits d’un État prétorien drapé d’habits religieux. La question décisive des prochains mois est simple : Mojtaba Khamenei gouvernera-t-il réellement, ou ne sera-t-il que le visage clérical d’un régime tenu par ses généraux ? La réponse déterminera le ton de la diplomatie iranienne — et le risque d’un nouvel embrasement régional.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le velayat-e faqih ?
C'est la doctrine de la « tutelle du juriste », formulée par l'ayatollah Khomeini dans les années 1970. Elle confie l'autorité politique et religieuse suprême à un clerc, le Guide, dont l'aval conditionne les grandes décisions de l'État iranien, y compris en matière diplomatique.
L'idéologie ou le pragmatisme guide-t-il la diplomatie iranienne ?
Les deux. Le discours révolutionnaire et le soutien aux « opprimés » structurent les positions de Téhéran, mais les négociations nucléaires et la recherche d'alliances avec la Russie et la Chine montrent une capacité d'adaptation aux contraintes économiques et stratégiques.
Qu'a changé la guerre de juin 2025 ?
La guerre de douze jours a vu Israël puis les États-Unis frapper les sites nucléaires et militaires iraniens. Selon les analystes, elle a infligé à la dissuasion iranienne ses plus lourdes pertes depuis 1979 et discrédité la doctrine de « patience stratégique » de Khamenei.
Qui dirige l'Iran après Khamenei ?
Ali Khamenei a été tué en février 2026 et son fils Mojtaba désigné Guide suprême en mars. Mais plusieurs analyses soulignent que le pouvoir réel se déplace vers les Gardiens de la révolution, devenus l'arbitre central des décisions stratégiques.
Sources
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Foreign Policy, « Appointment of Mojtaba Khamenei As Iran’s Next Supreme Leader Signals Regime Exhaustion », Foreign Policy, 11 mars 2026. https://foreignpolicy.com/2026/03/11/ayatollah-mojtaba-khamenei-iran-war-supreme-leader/ ↩ ↩2 ↩3
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Britannica, « Velayat-e faqih: Guardianship of the Jurist », Encyclopædia Britannica, 2024. https://www.britannica.com/topic/velayat-e-faqih ↩
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Tony Blair Institute for Global Change, « What Is Velayat-e Faqih? », Institute for Global Change, 2024. https://institute.global/insights/geopolitics-and-security/what-velayat-e-faqih ↩
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Norwich University, « Khamenei’s Nuclear Fatwa: Religious Ruling or Political Strategy? », Norwich University, 2024. https://www.norwich.edu/topic/all-blog-posts/khameneis-nuclear-fatwa-religious-ruling-or-political-strategy ↩
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Chatham House, « The shape-shifting ‘axis of resistance’ », Chatham House, mars 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/03/shape-shifting-axis-resistance ↩
-
Congressional Research Service, « Israel-Iran Conflict, U.S. Strikes, and Ceasefire », Congress.gov, 2025. https://www.congress.gov/crs-product/IF13032 ↩ ↩2
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House of Commons Library, « Iran: Impacts of June 2025 Israel and US strikes », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10292/ ↩ ↩2
-
The Times of Israel, « IRGC shores up wartime power in Iran, blunting supreme leader’s role », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/irgc-shores-up-wartime-power-in-iran-blunting-supreme-leaders-role/ ↩ ↩2
-
Council on Foreign Relations, « After Khamenei: Planning for Iran’s Leadership Transition », CFR, 2025. https://www.cfr.org/reports/leadership-transition-in-iran ↩
-
TRENDS Research & Advisory, « The Declining Legitimacy Of Absolute Velayat-E Faqih », TRENDS Research & Advisory, 2025. https://trendsresearch.org/insight/the-declining-legitimacy-of-absolute-velayat-e-faqih-security-implications-for-iran-the-region-and-the-world/ ↩
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