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Iran-Turquie : la rivalité cordiale à l'épreuve de la chute d'Assad

Damas perdu, corridor de Zangezour, gaz et 30 milliards de commerce visés : la chute d'Assad a fait basculer en faveur d'Ankara une rivalité que Téhéran peine à contenir.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux de l'Iran et de la Turquie lors d'une rencontre diplomatique bilatérale.
Drapeaux de l'Iran et de la Turquie lors d'une rencontre diplomatique bilatérale. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Iran et Turquie entretiennent une « rivalité coopérative » : partenaires commerciaux liés par le gaz, mais concurrents acharnés pour l'influence régionale.
  2. La chute d'Assad fin 2024 a fait de la Turquie le grand gagnant en Syrie et affaibli Téhéran, transformant le pays en principal point de friction entre les deux capitales.
  3. Le commerce bilatéral plafonne autour de 11,7 milliards de dollars, loin de l'objectif affiché de 30 milliards, le gaz iranien restant le socle de la relation.
  4. Un nouveau front s'ouvre dans le Caucase du Sud, où le projet de corridor de Zangezour menace l'accès terrestre de l'Iran à l'Arménie.

Voisines depuis des siècles, l’Iran et la Turquie ont appris à se côtoyer sans jamais se faire confiance. Mais en décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad a fait voler en éclats un équilibre patiemment géré. En quelques semaines, Téhéran a perdu son allié syrien, Ankara a empoché le jackpot stratégique, et leur vieille rivalité est sortie de l’ombre. Anatomie d’une relation où le commerce avance main dans la main avec la défiance.

Une « rivalité coopérative »

L’expression revient sous toutes les plumes : Iran et Turquie entretiennent une « rivalité coopérative »1. Derrière l’oxymore, une réalité ancienne. Les deux puissances commercent activement et convergent sur plusieurs dossiers — l’opposition à la guerre israélienne à Gaza, la prudence face aux ambitions kurdes — tout en se disputant âprement l’influence régionale1.

Cette ambivalence structure toute la relation. Ankara et Téhéran ont besoin l’un de l’autre économiquement, mais visent le même statut de puissance dominante au Moyen-Orient. Le résultat est un dosage permanent entre coopération calculée et compétition feutrée, qui s’inscrit dans l’approche pragmatique de l’Iran en matière d’alliances régionales : aucun partenaire n’est ni un allié inconditionnel, ni un ennemi définitif.

La Syrie, nouveau champ de bataille

Le séisme de 2024 a tout changé. Avec la chute du régime syrien allié de l’Iran, remplacé par un ordre politique pro-turc, l’équilibre du Levant a basculé en faveur d’Ankara, affaiblissant l’influence de Téhéran2. La Syrie, désormais dirigée par les islamistes sunnites de Hayat Tahrir al-Cham (HTS) soutenus par la Turquie, est devenue le point de friction central entre les deux capitales3.

Le nouveau pouvoir de Damas voit les acteurs non étatiques soutenus par l’Iran comme une menace régionale sérieuse et promet de stopper le flux d’armes iraniennes à travers son territoire2. Ankara a explicitement averti Téhéran de ne pas soutenir les groupes syriens hostiles au nouveau régime, y compris au sein de la communauté alaouite et chez les Kurdes3. Pour l’Iran, c’est un revers majeur : la perte du corridor syrien fragilise tout son réseau régional, comme l’analyse notre article sur le soutien iranien aux populations chiites.

L’affaiblissement de Téhéran rebat plus largement les cartes. Selon le New Lines Institute, la mise hors-jeu de l’Iran laisse désormais la Turquie et Israël comme principaux rivaux dans l’équilibre stratégique régional, la Syrie risquant de devenir le théâtre majeur où cette rivalité pourrait s’embraser4. Paradoxalement, cette recomposition pourrait rapprocher ponctuellement Ankara et Téhéran : si la stabilité syrienne se dégrade ou si l’avance israélienne s’accentue, les deux voisins auraient intérêt à coopérer là où leurs craintes se rejoignent. La rivalité n’exclut donc pas des convergences tactiques, au gré d’un échiquier en perpétuel mouvement.

Le commerce, ciment et limite

Face à ces tensions, l’économie joue son rôle d’amortisseur. Les deux pays affichent un objectif ambitieux de 30 milliards de dollars d’échanges, mais le volume actuel plafonne autour de 11,7 milliards5. Le gaz iranien reste le socle de la relation : une extension sur 25 ans du contrat d’exportation est en discussion, accompagnée de la modernisation des postes-frontières et de l’ouverture de nouveaux points de passage5.

Cette interdépendance énergétique pousse les deux capitales à compartimenter leurs différends. Personne, à Ankara comme à Téhéran, n’a intérêt à laisser la rivalité syrienne dégénérer en hostilité ouverte1. Mieux : face à la montée en puissance d’Israël, les analystes notent que les deux pays pourraient pragmatiquement collaborer là où leurs intérêts s’alignent, notamment pour contenir l’avancée israélienne dans la région1. Cette logique de couverture rejoint celle qui anime l’alliance de l’Iran avec la Russie.

Au-delà du gaz, d’autres secteurs nourrissent l’interdépendance. La Turquie offre à l’Iran une voie d’accès aux marchés européens malgré les sanctions, tandis que les échanges agricoles, les textiles et le tourisme tissent des liens entre les deux sociétés. Ankara a aussi des raisons internes de ménager Téhéran : la question kurde, qui hante les deux capitales, plaide pour une coordination minimale. Aucune des deux puissances ne souhaite voir émerger un foyer d’autonomie kurde susceptible d’enflammer ses propres provinces frontalières. C’est l’un des rares dossiers où la convergence l’emporte nettement sur la rivalité.

Le Caucase, front oublié

Pendant que les regards se braquent sur la Syrie, un autre théâtre s’embrase : le Caucase du Sud. La chute d’Assad a aussi renforcé la main de la Turquie dans cette région, où Ankara pousse le projet de corridor de Zangezour2. Cette liaison relierait l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan via le sud de l’Arménie, et de là à la Turquie6.

Pour Téhéran, c’est une ligne rouge. L’Iran y voit un « encerclement stratégique » qui le priverait de son accès terrestre à l’Arménie, de lucratifs droits de transit et d’un levier géopolitique sur l’Azerbaïdjan6. La riposte ne s’est pas fait attendre : l’Iran a conduit des manœuvres militaires près de sa frontière azerbaïdjanaise et approfondi ses liens avec l’Arménie, jusqu’à ouvrir un consulat dans la province de Syunik6. S’ajoute une inquiétude lancinante : le rôle croissant de Bakou comme médiateur entre la Turquie et Israël, qui ravive la hantise iranienne d’une coordination Ankara-Bakou-Tel-Aviv6.

Gérer le déséquilibre

La relation Iran-Turquie entre dans une phase inédite. Pour la première fois depuis longtemps, le rapport de force penche nettement du côté turc. Téhéran, affaibli en Syrie, contesté dans le Caucase, doit composer avec un voisin en position de force — tout en préservant les liens gaziers et commerciaux qui le maintiennent à flot.

Le signal à surveiller n’est pas une rupture, improbable tant les intérêts économiques sont imbriqués, mais la capacité de l’Iran à empêcher que la somme de ses revers — Damas, Zangezour, l’isolement régional — ne se traduise par une marginalisation durable. La « rivalité cordiale » survivra sans doute ; reste à savoir à quel prix pour un Iran qui, pour la première fois depuis des années, joue en défense face à Ankara. Pour Téhéran, l’enjeu n’est plus de rivaliser pour le leadership régional, mais d’éviter le déclassement face à une Turquie au sommet de son influence.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment qualifier la relation entre l'Iran et la Turquie ?

Les analystes parlent de « rivalité coopérative ». Les deux pays maintiennent des liens commerciaux importants et convergent sur certains dossiers, comme l'opposition à la guerre israélienne à Gaza. Mais ils se disputent l'influence régionale, en Syrie, en Irak et désormais dans le Caucase, ce qui les place dans une compétition permanente.

Pourquoi la chute d'Assad a-t-elle changé la donne ?

Fin 2024, le régime syrien allié de l'Iran a été renversé et remplacé par un pouvoir sunnite proche d'Ankara. La Turquie en est ressortie « grande gagnante », tandis que Téhéran perdait un pilier de son axe régional. La Syrie est ainsi devenue le principal point de friction entre les deux capitales.

Où en est le commerce entre les deux pays ?

Il reste en deçà des ambitions. Ankara et Téhéran visent 30 milliards de dollars d'échanges, mais le volume actuel plafonne autour de 11,7 milliards. Le gaz iranien demeure le socle de la relation, avec une extension du contrat d'exportation sur 25 ans en discussion, ainsi que la modernisation des postes-frontières.

Qu'est-ce que le corridor de Zangezour et pourquoi inquiète-t-il l'Iran ?

C'est un projet de liaison reliant l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan via le sud de l'Arménie, et de là à la Turquie. Téhéran y voit un « encerclement stratégique » qui le priverait de son accès terrestre à l'Arménie, de précieux droits de transit et d'un levier sur l'Azerbaïdjan. L'Iran a réagi par des manœuvres militaires frontalières.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Atlantic Council, « Why post-Assad Syria complicates the Iran-Turkey rivalry », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/why-post-assad-syria-complicates-the-iran-turkey-rivalry/ 2 3 4

  2. Chatham House, « From parallel ambitions to colliding spheres: Iran–Turkey rivalry in a connected region », Kalam / Chatham House, 2025. https://kalam.chathamhouse.org/articles/from-parallel-ambitions-to-colliding-spheres-iran-turkey-rivalry-in-a-connected-region/ 2 3

  3. The Soufan Center, « Türkiye – Iran Rift Widens Following Assad’s Collapse », Soufan Center, 10 mars 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-march-10/ 2

  4. New Lines Institute, « Unlikely Alliances and Confrontations: Türkiye, Israel, and Iran in post-Assad Syria », New Lines Institute, 2025. https://newlinesinstitute.org/middle-east-center/unlikely-alliances-and-confrontations-turkiye-israel-and-iran-in-post-assad-syria/

  5. « Iran, Turkey pledge to promote economic ties to reach $30bn trade target », Qodsna, décembre 2024. https://qodsna.com/en/322217/Iran-Turkey-pledge-to-promote-economic-ties-to-reach-$30bn-trade-target 2

  6. Stimson Center, « New ‘Trump’ Corridor Leaves Iran Scrambling to Preserve Influence in the South Caucasus », Stimson, 2025. https://www.stimson.org/2025/new-trump-corridor-leaves-iran-scrambling-to-preserve-influence-in-the-south-caucasus/ 2 3 4

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