Guerre souterraine : comment Israël affronte le « métro de Gaza »
Tunnels, capteurs sismiques, unité Yahalom, inondation à l'eau de mer : enquête sur la doctrine israélienne de guerre souterraine, ses succès et ses limites.

À retenir
- Le réseau de tunnels du Hamas à Gaza, surnommé « métro de Gaza », s'étendrait sur 500 kilomètres avec environ 5 700 puits d'accès.
- L'unité Yahalom, créée en 1995, est le fer de lance de la lutte anti-tunnel : détection, cartographie, neutralisation.
- Israël combine capteurs sismiques et acoustiques, robots, drones et coopération technologique avec les États-Unis.
- L'opération Atlantis, qui inondait les tunnels à l'eau de mer, a montré ses limites et soulève de fortes inquiétudes environnementales.
Sous les rues de Gaza s’étend un autre territoire, invisible et mortel : des centaines de kilomètres de galeries où le combat se joue dans le noir, à quelques mètres de profondeur. Affronter cet ennemi souterrain a contraint Israël, pourtant réputé pour sa supériorité aérienne et technologique, à réinventer une partie de sa doctrine militaire. Car sous terre, les drones ne volent pas et les satellites ne voient rien.
Un adversaire qui combat dans l’ombre
La guerre souterraine n’est pas nouvelle, mais le Hamas et le Hezbollah l’ont portée à un niveau industriel. À Gaza, le réseau que les Israéliens surnomment le « métro de Gaza » s’étendrait sur environ 500 kilomètres, percé de quelque 5 700 puits d’accès1. Ces galeries servent au commandement, à la contrebande, au lancement d’embuscades et à la détention d’otages1. Pour un groupe armé en infériorité matérielle, ces infrastructures sont un égalisateur : elles permettent de se déplacer à couvert, de stocker des armes et de préparer des attaques à l’abri des regards. Le sous-sol devient un sanctuaire où l’avantage israélien s’estompe.
Le défi militaire est immense. Les tunnels sont souvent creusés sous des zones densément peuplées, ce qui complique chaque opération et accroît le risque pour les civils. Surtout, ils annulent l’avantage technologique israélien : un combattant qui disparaît sous terre échappe aux capteurs aériens et aux moyens d’interception classiques. Les méthodes traditionnelles de surveillance et d’interception, si efficaces à ciel ouvert, perdent une large part de leur utilité face à un ennemi qui opère littéralement dans l’obscurité.
Cette réalité tactique a forcé une adaptation que prolonge plus largement l’évolution de la doctrine militaire vers la technologie et le renseignement. Les responsables militaires israéliens ont d’ailleurs compris assez tôt qu’on ne pouvait se contenter de détruire les tunnels un à un : il fallait une approche globale, mêlant prévention, détection et réponse rapide, adossée à un effort de renseignement spécifique et à une coopération accrue entre agences.
Yahalom, les spécialistes du sous-sol
La réponse israélienne porte un nom : Yahalom. Créée en 1995 au sein du corps du génie de combat, cette unité de forces spéciales est dédiée à la guerre souterraine2. Sa mission couvre tout le spectre : détecter, sécuriser et cartographier les tunnels et bunkers, puis les exploiter, les nettoyer, les neutraliser ou les détruire2.
Pendant des décennies, Yahalom a recherché, développé et testé des technologies pour opérer sous terre, dans le cadre notamment d’un programme de coopération anti-tunnel de plus de dix ans avec les États-Unis2. L’arsenal mêle capteurs au sol, radars, robots télécommandés, communications souterraines et vision nocturne2. Le savoir-faire de ces unités d’élite s’inscrit dans la lignée de l’évolution des capacités des forces spéciales d’Israël. Mais opérer dans un boyau obscur, sans visibilité et sans repli aisé, exige une planification minutieuse et une exécution précise dans un environnement par nature hostile.
Technologie et renseignement contre le sous-sol
Détecter l’invisible est la première bataille. Israël a déployé un large éventail d’outils : capteurs sismiques placés le long de la frontière pour repérer les mouvements du sol, capteurs acoustiques, grenades fumigènes colorées pour révéler les sorties1. Les techniques cyber sont elles aussi mobilisées, parfois pour désactiver les équipements électroniques servant à surveiller le creusement des tunnels1.
En surface, les drones offrent une vue d’ensemble du terrain et aident à identifier les points d’accès — un apport que documente l’évolution du programme de drones d’Israël. Sous terre, des robots télécommandés explorent les galeries avant les soldats, pour limiter le risque de pertes humaines dans des boyaux possiblement piégés. La formation des combattants a dû évoluer en conséquence : maîtriser ces outils est devenu aussi crucial que le combat rapproché classique.
Cette panoplie de surveillance se rapproche de celle déployée aux frontières, où Israël a basculé de la simple clôture vers des systèmes de capteurs et d’intelligence artificielle, comme l’explore l’évolution de la stratégie de défense des frontières. Le Modern War Institute de West Point parle d’un véritable changement de paradigme dans la guerre souterraine3. Pour autant, aucune technologie ne dispense d’envoyer, in fine, des hommes sous terre : la détection reste imparfaite, et la profondeur comme la complexité du réseau de Gaza ont surpris jusqu’aux planificateurs israéliens.
Atlantis : les limites d’une prouesse
L’épisode le plus révélateur de cette guerre est l’opération Atlantis. Le 30 janvier 2024, Israël annonce inonder une partie des tunnels en y pompant l’eau de la Méditerranée, via sept pompes4. Présentée comme une percée technique destinée à neutraliser le réseau et à atteindre les chefs du Hamas, la méthode a vite montré ses limites. Selon une enquête du quotidien israélien Haaretz, le plan a largement échoué : la nature du sol et l’ampleur du réseau ont déjoué les calculs5.
Surtout, l’opération a soulevé de vives inquiétudes environnementales. Plusieurs scientifiques, cités notamment par la revue Nature, ont averti que pomper de l’eau salée dans des centaines de kilomètres de galeries creusées dans un sol sableux et poreux risquait de contaminer l’aquifère côtier, qui fournit près de 80 % de l’eau potable de Gaza6. Une fois infiltrée, l’eau de mer peut rendre les nappes impropres à la consommation pour des années, transformant une opération militaire en problème humanitaire de long terme.
Cette tension entre efficacité militaire et conséquences pour les civils rappelle les dilemmes de la guerre urbaine, où Israël a forgé une approche innovante mais constamment scrutée. Les responsables israéliens affirment de leur côté avoir cherché à minimiser les dommages collatéraux et à encadrer juridiquement ces opérations, en développant des protocoles destinés à respecter le droit international humanitaire — un équilibre toujours difficile à tenir lorsque l’ennemi se dissimule sous des habitations. L’expérience nourrit aussi un échange de leçons avec d’autres armées, à l’image de celles tirées par les forces américaines en Irak et en Afghanistan.
Une bataille sans fin annoncée
La guerre souterraine a imposé à Israël une leçon d’humilité : la supériorité technologique de surface ne se transpose pas mécaniquement sous terre. Yahalom, les capteurs et les robots ont changé la donne, mais aucune solution miracle n’a émergé, et Atlantis a rappelé qu’une prouesse d’ingénierie peut buter sur la géologie comme sur l’éthique. Le signal à surveiller : l’arrivée de l’intelligence artificielle et des robots autonomes, qui pourrait transformer le combat souterrain — sans pour autant résoudre la question, toujours posée, de la protection des populations civiles.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le « métro de Gaza » ?
C'est le nom donné par les Israéliens au vaste réseau de tunnels creusé par le Hamas sous la bande de Gaza. Estimé à environ 500 kilomètres avec quelque 5 700 puits d'accès, il sert au commandement, à la contrebande, aux embuscades et à la détention d'otages.
Qu'est-ce que l'unité Yahalom ?
Yahalom est l'unité spéciale du génie de combat de Tsahal, créée en 1995 et dédiée à la guerre souterraine. Elle détecte, sécurise, cartographie puis neutralise ou détruit tunnels et bunkers, à l'aide de capteurs, de robots et de technologies développées sur plusieurs décennies.
Comment Israël détecte-t-il les tunnels ?
Israël combine capteurs sismiques et acoustiques le long de la frontière, radars, robots télécommandés, drones et techniques cyber pour désactiver les équipements ennemis. Une coopération de plus de dix ans avec les États-Unis a permis de développer ces technologies anti-tunnel.
L'inondation des tunnels a-t-elle fonctionné ?
Le résultat est mitigé. L'opération Atlantis, qui pompait l'eau de mer dans les tunnels, a été présentée comme une prouesse technique mais s'est heurtée à de nombreux obstacles. Des scientifiques alertent en outre sur la contamination de l'aquifère côtier, vital pour l'eau potable de Gaza.
Sources
-
« Israel’s New Approach to Tunnels: A Paradigm Shift in Underground Warfare », Modern War Institute at West Point, 2024. https://mwi.westpoint.edu/israels-new-approach-to-tunnels-a-paradigm-shift-in-underground-warfare/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Subterranean Operations: Israeli Defense Force Lessons from Gaza », U.S. Army, 2024. https://www.army.mil/article/288356/subterranean_operations_israeli_defense_force_lessons_from_gaza ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Israel’s New Tunnel Strategy in Modern Warfare », One Israel Fund (reprise du Modern War Institute), 2024. https://oneisraelfund.org/israels-new-approach-to-tunnels-a-paradigm-shift-in-underground-warfare/ ↩
-
« IDF confirms flooding Hamas tunnels in Gaza with seawater », The Times of Israel, 2024. https://www.timesofisrael.com/idf-confirms-flooding-hamas-tunnels-in-gaza-with-seawater/ ↩
-
« Atlantis Is Lost: How the Israeli Army’s Plan to Flood Hamas’ Gaza Tunnels Failed », Haaretz, 26 juillet 2024. https://www.haaretz.com/israel-news/2024-07-26/ty-article/.premium/atlantis-is-lost-how-the-israeli-armys-plan-to-flood-hamas-gaza-tunnels-failed/00000190-eb3c-d469-a39d-efbfa7ce0000 ↩
-
« Israel is flooding Gaza’s tunnel network: scientists assess the risks », Nature, 2024. https://www.nature.com/articles/d41586-024-00320-4 ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


