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Forces spéciales d'Israël : d'Entebbe à Gaza, une élite en perpétuelle mutation

De la Sayeret Matkal au raid d'Entebbe, de la brigade commando de 2015 au sauvetage de Nuseirat : comment les forces spéciales d'Israël s'adaptent aux menaces.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Soldats des forces spéciales israéliennes équipés pour une opération nocturne en milieu hostile.
Soldats des forces spéciales israéliennes équipés pour une opération nocturne en milieu hostile. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Sayeret Matkal, créée en 1957 sur le modèle du SAS britannique, a posé les bases de l'excellence des forces spéciales israéliennes.
  2. Le raid d'Entebbe, le 4 juillet 1976, est devenu un cas d'école mondial du sauvetage d'otages à longue distance.
  3. En décembre 2015, Israël a réuni quatre unités d'élite dans une brigade commando pour répondre aux tunnels et à la guérilla.
  4. Le sauvetage de quatre otages à Nuseirat en juin 2024 a illustré ce savoir-faire, mais au prix d'un très lourd bilan civil contesté.

Le 4 juillet 1976, des commandos israéliens se posent à Entebbe, en Ouganda, à plus de trois mille kilomètres de chez eux, pour arracher une centaine d’otages aux mains de pirates de l’air. L’opération réussit, mais coûte la vie au chef de l’assaut, Yonatan Netanyahou, et à trois otages1. Près d’un demi-siècle plus tard, à Nuseirat, d’autres commandos libèrent quatre captifs au cœur de Gaza — au prix, cette fois, d’un bilan civil qui suscite l’indignation. Entre ces deux dates se lit toute l’histoire des forces spéciales israéliennes : une excellence opérationnelle constante, et des dilemmes qui s’alourdissent avec le temps.

Aux origines, une obsession du renseignement

L’aventure commence en 1957. Le major Avraham Arnan propose à l’état-major la création d’une unité capable de mener des missions de renseignement clandestines en territoire ennemi, avec le soutien de David Ben-Gourion et de Yitzhak Rabin2. Ainsi naît la Sayeret Matkal, calquée sur le Special Air Service britannique et d’abord rattachée à l’Unité 504 du renseignement militaire2. Sa vocation : recruter les jeunes les plus capables et frapper là où nul ne l’attend.

La mer a sa propre élite. La Shayetet 13, équivalent israélien des Navy SEALs américains, s’illustre dès la guerre du Kippour en 1973 en coulant cinq navires égyptiens2. Les guerres de 1967 et 1973, puis la montée du terrorisme dans les années 1970, accélèrent le développement de ces capacités spécialisées2. Très tôt, le renseignement et l’action commando avancent main dans la main — une symbiose qui reste la marque de fabrique israélienne et nourrit la doctrine fondée sur la technologie et le renseignement.

Entebbe, le mythe fondateur

Si une opération résume cet âge d’or, c’est Entebbe. Le sauvetage des otages de l’aéroport ougandais, en juillet 1976, conjugue audace, planification minutieuse et frappe chirurgicale à une distance jugée impossible1. L’exploit forge une réputation mondiale : pendant des décennies, les armées du monde entier étudieront ce raid comme le modèle du contre-terrorisme à longue portée.

La mort de Yonatan Netanyahou, seul militaire tué dans l’assaut, ajoute une dimension tragique et héroïque qui marquera durablement l’imaginaire national1. Mais Entebbe installe aussi une exigence redoutable : celle d’un résultat parfait, où l’on ramène les otages vivants quel qu’en soit le risque. Cette barre, placée très haut, pèsera sur toutes les opérations suivantes. Elle illustre une profondeur stratégique qui assume de projeter la force loin des frontières.

S’adapter aux tunnels et à la guérilla

Les menaces, elles, ont changé de visage. Face à des adversaires non étatiques retranchés dans les villes et le sous-sol, Israël a réformé son outil. En décembre 2015, le chef d’état-major Gadi Eisenkot crée une brigade commando — la brigade Oz, ou division 89 — réunissant quatre unités d’élite : Egoz, spécialiste de la lutte anti-guérilla, Maglan, experte en reconnaissance profonde, Duvdevan, rompue au contre-terrorisme sous couverture, et une unité d’appui3.

Cette réorganisation traduit les leçons des guerres de 2006 au Liban et de 2014 à Gaza4. La prolifération des réseaux de tunnels du Hamas et du Hezbollah, conjuguée aux tirs de roquettes, imposait des capacités plus polyvalentes et mieux coordonnées4. La nouvelle brigade fut d’ailleurs comparée au 75e régiment de Rangers américain, signe d’une volonté d’industrialiser l’excellence sans diluer les spécialités de chaque unité4. Les forces spéciales se sont aussi gorgées de technologie — drones de reconnaissance, guerre électronique, capteurs — pour réduire les risques et frapper avec précision. Cette mue accompagne l’essor du programme de drones et la montée en puissance de la doctrine de la guerre souterraine, devenue un front majeur.

Cette technologisation pose toutefois un défi de fond : le recrutement. À mesure que le combat se spécialise, les unités d’élite doivent attirer des profils alliant condition physique exceptionnelle et maîtrise technique pointue, dans un marché de l’emploi où la high-tech civile courtise les mêmes talents. Maintenir le rang parmi les meilleures unités du monde suppose une formation continue et une mise à jour permanente des compétences — un effort coûteux que la guerre prolongée rend d’autant plus pressant. Pour y répondre, Israël a aussi structuré son commandement des opérations spéciales et multiplié les échanges avec ses homologues étrangers, sollicités pour son expertise du contre-terrorisme5.

Nuseirat, l’exploit et son ombre

Le 8 juin 2024, ces capacités s’illustrent à Nuseirat, dans le centre de Gaza. Des unités d’élite, dont le Yamam de la police, libèrent quatre otages — Noa Argamani, Almog Meir Jan, Andrey Kozlov et Shlomi Ziv — détenus dans deux immeubles résidentiels6. Les commandos, déguisés en déplacés palestiniens cherchant un logement, frappent les deux bâtiments simultanément pour empêcher le Hamas de tuer les captifs6. Le commandant d’escouade Arnon Zamora y trouve la mort dans une fusillade6.

L’opération est un succès tactique éclatant. Mais elle a un coût terrible. Pour extraire ses commandos sous un déluge de tirs et de roquettes, l’armée déclenche des frappes massives par air, mer et terre6. Le bilan palestinien fait l’objet d’un vif désaccord : au moins 274 morts et près de 700 blessés selon le ministère de la Santé de Gaza, moins de cent tués selon l’armée israélienne7. Des juristes se sont interrogés sur la conformité de l’opération au droit international8. Le contraste avec Entebbe est saisissant : la prouesse demeure, mais elle se déroule désormais au milieu d’une population dense, où chaque sauvetage peut devenir une tragédie de masse.

L’excellence à l’épreuve du contexte

Des sables d’Entebbe aux ruelles de Nuseirat, les forces spéciales israéliennes ont conservé ce qui fait leur réputation : l’audace, la précision, la capacité d’adaptation. Mais le théâtre a changé. Là où la légende se nourrissait d’exploits lointains et nets, les opérations d’aujourd’hui se déroulent au cœur de zones civiles surpeuplées, sous l’œil du droit international et des caméras du monde entier. Le signal à surveiller n’est pas la prochaine unité créée ou le prochain gadget déployé, mais la capacité de cette élite à réussir ses missions sans que la victoire tactique ne se paie d’un désastre humanitaire.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la Sayeret Matkal ?

C'est l'unité de forces spéciales de l'état-major israélien, créée en 1957 sur le modèle du Special Air Service britannique. D'abord rattachée au renseignement militaire, elle s'est imposée comme l'unité d'élite de référence pour les missions de reconnaissance, de contre-terrorisme et de sauvetage d'otages en territoire ennemi.

Pourquoi le raid d'Entebbe est-il célèbre ?

Le 4 juillet 1976, la Sayeret Matkal a libéré des otages détenus à l'aéroport d'Entebbe, en Ouganda, à des milliers de kilomètres d'Israël. L'opération, qui coûta la vie au commandant Yonatan Netanyahou et à trois otages, est devenue un modèle mondial du sauvetage d'otages à très longue distance.

Qu'a changé la brigade commando de 2015 ?

En décembre 2015, Tsahal a regroupé quatre unités d'élite — Egoz, Maglan, Duvdevan et une unité d'appui — dans une brigade commando. Conçue par le chef d'état-major Gadi Eisenkot, elle tirait les leçons des guerres de 2006 et 2014 pour mieux affronter tunnels, guérilla et menaces souterraines.

Le sauvetage de Nuseirat est-il contesté ?

Oui. L'opération du 8 juin 2024 a libéré quatre otages, exploit salué en Israël. Mais elle s'est accompagnée d'un bilan humain très lourd : au moins 274 Palestiniens tués selon les autorités de Gaza, moins de 100 selon Israël. Cet écart alimente un débat sur la proportionnalité et le respect du droit.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « SOF Spotlight: Sayeret Matkal — At the Tip of Israel’s Spear », SOFREP, consulté en juin 2026. https://sofrep.com/news/sof-spotlight-sayeret-matkal-at-the-tip-of-israels-spear/ 2 3

  2. « Sayeret Matkal », Britannica, consulté en juin 2026. https://www.britannica.com/topic/Sayeret-Matkal 2 3 4

  3. « IDF goes commando with formation of new elite brigade », The Times of Israel, 28 décembre 2015. https://www.timesofisrael.com/idf-goes-commando-with-formation-of-new-elite-brigade/

  4. « Israel just made these huge changes to its most elite special ops units », We Are The Mighty, consulté en juin 2026. https://www.wearethemighty.com/mighty-trending/israel-just-made-these-huge-changes-to-its-most-elite-special-ops-units/ 2 3

  5. « Israel Moves to Tighten, Improve Special Ops, by Establishing a SOF Wing », Defense Update, 12 juillet 2020. https://defense-update.com/20200712_israel-moves-to-tighten-improve-special-ops-by-establishing-a-sof-wing.html

  6. « June 8, 2024 — Israel-Gaza news: Inside Israel’s deadly operation to rescue four hostages », CNN, 10 juin 2024. https://www.cnn.com/2024/06/10/middleeast/inside-israels-hostage-rescue-intl-dst/index.html 2 3 4

  7. « UN experts condemn outrageous disregard for Palestinian civilians during Israel’s military operation in Nuseirat », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), 14 juin 2024. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2024/06/un-experts-condemn-outrageous-disregard-palestinian-civilians-during-israels

  8. « Did the Nuseirat hostage rescue operation comply with international law? », The Times of Israel, juin 2024. https://www.timesofisrael.com/did-the-nuseirat-hostage-rescue-operation-comply-with-international-law/

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