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Colonisation en Cisjordanie : enjeux politiques et internationaux

Plus de 500 000 colons, 144 implantations, un avis de la Cour internationale de justice : décryptage factuel de la colonisation israélienne et de ses implications.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Une implantation israélienne sur une colline de Cisjordanie, surplombant un village palestinien.
Une implantation israélienne sur une colline de Cisjordanie, surplombant un village palestinien. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La colonisation a débuté après la guerre des Six Jours de 1967 ; elle s'est intensifiée au fil des gouvernements.
  2. En 2023, plus de 500 000 colons vivent en Cisjordanie hors Jérusalem-Est, répartis dans 144 implantations et plus de 100 avant-postes.
  3. Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a jugé la présence israélienne et le régime des colonies contraires au droit international.
  4. Israël rejette cet avis, invoquant des droits historiques sur la Judée-Samarie, des arguments juridiques et des impératifs de sécurité.
  5. Une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU a été adoptée par 124 voix contre 14, Israël et les États-Unis votant contre.

Sur les collines de Cisjordanie, plus d’un demi-million d’Israéliens vivent dans des implantations que la plus haute juridiction de l’ONU juge contraires au droit international. Le gouvernement de Jérusalem y voit, lui, un retour sur la terre des ancêtres. Entre ces deux lectures inconciliables se joue l’un des dossiers les plus enflammés du conflit israélo-palestinien — et l’un des plus documentés.

D’une poignée d’avant-postes à un demi-million de colons

Tout commence avec la guerre des Six Jours, en juin 1967, quand Israël prend le contrôle de la Cisjordanie. Dans les années qui suivent, les gouvernements successifs encouragent l’établissement de colonies, d’abord pour des raisons stratégiques, puis de manière de plus en plus assumée avec l’arrivée au pouvoir de coalitions de droite. La colonisation, longtemps marginale, est devenue pour une partie de la société un projet national à part entière.

Les chiffres disent l’ampleur du phénomène. Fin 2023, la population de colons en Cisjordanie hors Jérusalem-Est atteignait 517 407 personnes, en hausse de près de 3 % sur un an1. En ajoutant Jérusalem-Est, ce sont environ 246 000 colons supplémentaires2. Au 1er janvier 2023, on dénombrait 144 implantations officielles, dont 12 à Jérusalem-Est, auxquelles s’ajoutent plus de 100 avant-postes considérés comme illégaux même selon le droit israélien3. Si le rythme des cinq dernières années se maintient, la barre des 600 000 colons pourrait être franchie avant 20304.

Un verrou politique intérieur

La colonisation n’est pas qu’une affaire de terrain : elle structure la vie politique israélienne. Pour une partie de l’opinion, les implantations sont devenues un marqueur identitaire, soutenu activement par des partis qui en font une priorité. Le poids de ces formations dans les coalitions amplifie leur influence, un mécanisme proche de celui qu’on observe avec l’influence des partis religieux dans la politique de coalition.

Mais le sujet divise aussi la société israélienne elle-même. Des voix critiques s’élèvent contre l’impact humanitaire et le coût diplomatique de l’expansion, redoutant qu’elle ne compromette toute perspective de paix et n’isole le pays. Le débat traverse les institutions, y compris un appareil sécuritaire où le passage par l’armée façonne le leadership politique. La colonisation est ainsi à la fois un projet et une ligne de fracture qui clive durablement le paysage israélien.

La dimension militaire et le quotidien palestinien

Protéger les implantations suppose une présence militaire permanente. L’armée déploie checkpoints, restrictions de circulation et opérations régulières, justifiées par la sécurité des colons. Côté palestinien, ce dispositif est vécu comme une occupation pesante, qui entrave les déplacements, fragmente le territoire et nourrit un climat de tension. Les heurts entre colons et habitants palestiniens se sont multipliés, compliquant tout dialogue.

Cette militarisation alimente un cycle bien identifié : plus les implantations s’étendent, plus le contrôle militaire s’intensifie, plus les frictions augmentent. Les Palestiniens y répondent par un éventail d’actions, de la contestation pacifique — souvent réprimée — à des formes de résistance plus dures, tandis que leurs divisions politiques internes affaiblissent leur position. La colonisation a paradoxalement renforcé chez eux un sentiment d’unité face à un adversaire commun, sans pour autant déboucher sur une stratégie partagée.

La dimension régionale complique encore l’équation. Les gouvernements arabes voisins, soucieux de préserver des relations parfois nouées avec Israël, doivent composer avec des opinions publiques majoritairement solidaires de la cause palestinienne. La colonisation devient ainsi un point de friction permanent entre intérêts stratégiques et pressions internes, qui pèse sur toute tentative de normalisation. Elle s’inscrit dans une trajectoire ancienne : encouragée dès l’après-1967 pour asseoir la présence israélienne, elle s’est muée, avec l’arrivée de gouvernements plus à droite, en un projet revendiqué, jusqu’à devenir pour une partie de la population un élément central de l’identité nationale.

Le verdict du droit international

C’est sur le terrain juridique que le dossier a connu son tournant le plus récent. Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a rendu un avis consultatif retentissant : la présence israélienne dans les territoires palestiniens occupés est illégale, tout comme le régime des colonies, l’annexion et l’exploitation des ressources naturelles5. La Cour estime que le transfert de population civile viole l’article 49 de la quatrième convention de Genève, qui interdit à une puissance occupante de transférer une partie de sa population civile dans le territoire qu’elle occupe6. Ce consensus est partagé de longue date par le Comité international de la Croix-Rouge, le Conseil de sécurité de l’ONU et la grande majorité des juristes internationaux7.

La réaction internationale a suivi. Le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution non contraignante appelant à appliquer l’avis, par 124 voix pour, 43 abstentions et 14 contre — Israël et les États-Unis votant contre8. Des experts de l’ONU ont salué une décision « historique » pour les Palestiniens et le droit international9.

La réponse d’Israël : histoire, droit et sécurité

Israël conteste frontalement cette lecture. Le gouvernement a rejeté l’avis, le Premier ministre affirmant que « la légalité de l’implantation israélienne sur l’ensemble des territoires de notre patrie ne peut être contestée »10. Trois arguments reviennent. D’abord l’histoire : la Cisjordanie, désignée comme Judée-Samarie, est présentée comme le berceau de la civilisation juive. Ensuite le droit : Israël soutient que ses citoyens n’ont été ni déportés ni transférés, que le territoire n’était sous aucune souveraineté reconnue avant 1967, et que la quatrième convention de Genève ne s’applique pas de jure11. Enfin la sécurité : les dispositifs de protection sont justifiés par les attaques subies, notamment durant la seconde Intifada. Jérusalem ajoute que les accords d’Oslo ont laissé le statut final à la négociation. Cette capacité à défendre ses positions sur la scène mondiale rappelle d’autres dossiers sensibles, comme la politique d’ambiguïté nucléaire d’Israël.

Une impasse documentée

Rarement un différend aura été aussi précisément chiffré et aussi profondément bloqué. D’un côté, des données démographiques et un avis juridique sans ambiguïté ; de l’autre, une revendication historique et sécuritaire assumée. La résolution onusienne, non contraignante, n’a pas modifié la réalité du terrain. Le signal à surveiller n’est ni un discours ni un vote, mais la courbe des constructions : c’est elle, et la pression internationale qui l’accompagnera ou non, qui dira si la trajectoire des prochaines années diverge enfin de celle des cinquante dernières.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de colons vivent en Cisjordanie ?

Fin 2023, la population de colons israéliens en Cisjordanie hors Jérusalem-Est atteignait 517 407 personnes, en hausse de près de 3 % sur un an. À Jérusalem-Est s'ajoutent environ 246 000 colons. Ils sont répartis dans 144 implantations officielles et plus de 100 avant-postes considérés comme illégaux y compris au regard du droit israélien.

Que dit la Cour internationale de justice ?

Dans un avis consultatif rendu le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a déclaré la présence israélienne dans les territoires palestiniens occupés illégale, de même que le régime des colonies. Elle estime que le transfert de population civile viole la quatrième convention de Genève et demande l'arrêt des nouvelles implantations.

Quelle est la position d'Israël ?

Israël rejette l'avis de la Cour. Le gouvernement invoque des droits historiques sur la Judée-Samarie, conteste l'application de la quatrième convention de Genève et soutient que le statut du territoire doit se régler par la négociation, conformément aux accords d'Oslo. Il met aussi en avant des impératifs de sécurité face au terrorisme.

La communauté internationale a-t-elle réagi ?

Oui. Le 18 septembre 2024, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté une résolution non contraignante appelant à mettre en œuvre l'avis de la Cour, par 124 voix pour, 43 abstentions et 14 contre, dont Israël et les États-Unis. L'Union européenne condamne régulièrement l'expansion, sans toujours la traduire en mesures.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesIsraëlONU

Sources

  1. « West Bank settler population grew by nearly 3% in 2023 — report », The Times of Israel, 2024. https://www.timesofisrael.com/west-bank-settler-population-grew-by-nearly-3-in-2023-report/

  2. Peace Now, « Population », peacenow.org.il, consulté en 2026. https://peacenow.org.il/en/settlements-watch/settlements-data/population

  3. B’Tselem, « Statistics on Settlements and Settler Population », btselem.org, consulté en 2026. https://www.btselem.org/settlements/statistics

  4. « West Bank settler population grew by nearly 3% in 2023 — report », The Times of Israel, 2024. https://www.timesofisrael.com/west-bank-settler-population-grew-by-nearly-3-in-2023-report/

  5. International Court of Justice, « Summary of the Advisory Opinion of 19 July 2024 », icj-cij.org, 19 juillet 2024. https://www.icj-cij.org/node/204176

  6. Amnesty International, « Chapter 3: Israeli Settlements and International Law », amnesty.org, janvier 2019. https://www.amnesty.org/en/latest/campaigns/2019/01/chapter-3-israeli-settlements-and-international-law/

  7. International Committee of the Red Cross, « Israel and the occupied Palestinian territory: The law of occupation must be respected », icrc.org, consulté en 2026. https://www.icrc.org/en/statement/israel-and-occupied-palestinian-territory-law-occupation-must-be-respected

  8. Global Centre for the Responsibility to Protect, « World Leaders Must Act to End Israel’s Unlawful Presence in the Occupied Palestinian Territory », globalr2p.org, 2024. https://www.globalr2p.org/publications/world-leaders-must-act-to-end-israels-unlawful-presence-in-the-occupied-palestinian-territory/

  9. OHCHR, « Experts hail ICJ declaration on illegality of Israel’s presence in the occupied Palestinian territory as “historic” », ohchr.org, juillet 2024. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2024/07/experts-hail-icj-declaration-illegality-israels-presence-occupied

  10. « World Court: Israeli presence in East Jerusalem, West Bank is illegal and must end », The Times of Israel, 19 juillet 2024. https://www.timesofisrael.com/world-court-israeli-presence-in-east-jerusalem-west-bank-is-illegal-and-must-end/amp/

  11. « Israeli Settlements and International Law », Tablet Magazine, consulté en 2026. https://www.tabletmag.com/sections/israel-middle-east/articles/israeli-settlements-international-law

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