Partis religieux en Israël : la clé des coalitions, le nerf des tensions
Shas, Judaïsme unifié de la Torah, exemption militaire des Haredim : comment les partis religieux pèsent sur les coalitions israéliennes et ravivent le clivage laïques-religieux.

À retenir
- Deux grands partis ultra-orthodoxes dominent : le Shas (séfarade, fondé en 1984) et le Judaïsme unifié de la Torah (ashkénaze, formé en 1992).
- La représentation proportionnelle leur confère un pouvoir d'arbitre : depuis les années 1980, ils sont indispensables à la plupart des coalitions.
- Leur levier sert à financer les yeshivot et à préserver une exemption de service militaire pour les étudiants en Torah.
- En juin 2024, la Cour suprême a jugé à l'unanimité illégale l'exemption générale, ouvrant une crise majeure.
- Le clivage laïques-religieux porte sur le mariage, le Shabbat, l'égalité devant la conscription et l'identité de l'État.
Quelques milliers de voix peuvent faire ou défaire un gouvernement israélien. C’est tout le paradoxe des partis ultra-orthodoxes : minoritaires dans les urnes, ils tiennent souvent la clé du pouvoir. Et au cœur de leur influence se niche une question explosive, qui oppose depuis 1948 laïques et religieux : qui doit endosser l’uniforme ?
Deux partis, deux mondes ultra-orthodoxes
Le paysage religieux israélien est dominé par deux grandes formations. Le Shas, parti haredi séfarade, a été fondé en 1984 par le rabbin Ovadia Yosef, ancien grand rabbin séfarade d’Israël, qui en resta le guide spirituel jusqu’à sa mort en 2013 ; il défend les intérêts des juifs séfarades et mizrahis ultra-orthodoxes, longtemps sous-représentés face aux ashkénazes, et était la troisième force de la Knesset en 20241. Face à lui, le Judaïsme unifié de la Torah est une alliance ashkénaze réunissant Agoudat Israël et Degel HaTorah, formée en 1992 pour maximiser la représentation haredi ashkénaze2.
Ces partis ne sont pas de simples groupes de pression religieux : ce sont des machines électorales structurées autour de communautés soudées et fidèles. Le Shas a remporté en moyenne une dizaine de sièges et participé à presque toutes les coalitions depuis sa fondation, qu’elles soient menées par le Likoud ou par les travaillistes3. Le Judaïsme unifié de la Torah, avec quatre à sept sièges selon les scrutins, figure lui aussi dans la quasi-totalité des gouvernements depuis 1981. Leur agenda dépasse largement le culte : financement scolaire, statut personnel, place de la religion dans l’espace public, autant de leviers actionnés au fil des négociations de coalition.
L’arithmétique qui fait les rois
Leur pouvoir tient d’abord à une mécanique institutionnelle. Le système israélien de représentation proportionnelle empêche presque toujours un parti d’atteindre la majorité absolue, ce qui contraint les grands blocs à composer. Dans cette équation, les partis ultra-orthodoxes deviennent des faiseurs de rois : depuis les années 1980, leur appui est régulièrement décisif pour former un gouvernement4. Cette logique d’arbitrage est indissociable du système électoral israélien et de ses négociations à répétition.
Ce levier se monnaie. Leur soutien sert à obtenir des financements pour les yeshivot et les institutions communautaires, à préserver l’exemption de service militaire des étudiants en Torah, et à faire adopter des textes sur le respect du Shabbat et de la cacherout5. Ces concessions, négociées au moment de bâtir une coalition, irritent une partie de l’électorat laïque, qui y voit une érosion progressive de ses libertés.
L’empreinte législative est tangible. De nombreuses lois adoptées au fil des décennies portent la marque de cette influence : le mariage et le divorce relèvent des autorités rabbiniques, certaines activités commerciales sont restreintes le jour du Shabbat, et des réformes sociales se trouvent parfois bloquées ou amendées pour s’aligner sur des valeurs religieuses. Pour leurs promoteurs, ces mesures protègent l’identité juive du pays ; pour leurs détracteurs, elles imposent à l’ensemble de la société les normes d’une minorité, au prix du pluralisme. C’est tout l’enjeu d’un système où le pouvoir d’arbitrage d’une formation dépasse de loin son audience électorale réelle.
La conscription, ligne de faille historique
Aucun dossier n’incarne mieux la tension que celui de la conscription. Tout remonte à 1948 : le Premier ministre David Ben Gourion conclut un accord permettant à un petit nombre d’étudiants haredim de différer leur service pour étudier la Torah à plein temps6. En 1977, Menahem Begin transforme ce sursis en exemption générale, à une époque où la population concernée ne compte que quelques milliers de personnes par an. La démographie a fait le reste : l’exemption a explosé avec la croissance de la communauté7.
Le 25 juin 2024, la Cour suprême a fait voler ce statu quo en éclats. À l’unanimité, elle a jugé qu’il n’existait plus de cadre légal pour des exemptions générales et que l’État devait commencer à enrôler les hommes haredim, un revers pour le gouvernement8. L’application, elle, patine : en juillet 2024, sur 3 000 convocations, moins de 10 % se sont présentés9. Mi-2025, le constat est encore plus net : sur 19 000 convocations, environ 5 % se sont présentés et seulement 1,2 % ont été effectivement conscrits10. Le sujet rejoint directement la question de l’intégration des Haredim dans l’armée.
Un clivage qui dépasse l’uniforme
La fracture laïques-religieux ne se limite pas à la caserne. Elle remonte à la fondation de l’État, en 1948, quand les pères fondateurs laïques voulurent bâtir un État moderne tout en y intégrant des éléments de tradition juive — une ambition aussitôt contestée par les groupes religieux aspirant à une société régie par la Torah. Cette tension originelle traverse aujourd’hui le mariage et le divorce, souvent soumis aux autorités rabbiniques, ce qui restreint les options des couples non religieux ou issus de mariages interconfessionnels. Elle touche le commerce et les transports le jour du Shabbat, l’application de la cacherout dans l’espace public, le contenu de l’éducation. Pour les partis religieux, ces revendications visent à préserver l’identité juive de l’État ; pour les laïques, elles menacent une société plurielle et grignotent les libertés individuelles.
La polarisation alimente manifestations et débats enflammés. Des partis laïques et des mouvements de la société civile défendent une séparation plus nette entre religion et État, par des campagnes médiatiques et des mobilisations de rue, réclamant notamment le mariage civil et un accès aux services publics sans contrainte religieuse. Beaucoup plaident aussi pour le dialogue intercommunautaire et des programmes éducatifs susceptibles de rapprocher des jeunesses qui grandissent dans des mondes séparés. Cette tension irrigue jusqu’à la vie politique générale, où le parcours militaire façonne le leadership et où d’autres dossiers identitaires, comme la colonisation en Cisjordanie, se nouent aux mêmes lignes de partage.
Un équilibre sous tension
Les partis religieux sont devenus des acteurs incontournables d’un système qui leur confère un poids supérieur à leur poids électoral. Mais l’arrêt de 2024 a révélé les limites de cet arrangement : ce que la politique avait toléré pendant des décennies, la justice le remet en cause. Le signal à surveiller n’est pas la prochaine coalition, mais la capacité du pays à traduire en actes une décision de justice que la rue ultra-orthodoxe refuse d’appliquer. De cette épreuve dépendra l’équilibre, toujours instable, entre laïcité et religion.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quels sont les principaux partis religieux en Israël ?
Deux formations ultra-orthodoxes dominent : le Shas, parti séfarade fondé en 1984 par le rabbin Ovadia Yosef, et le Judaïsme unifié de la Torah, alliance ashkénaze formée en 1992 réunissant Agoudat Israël et Degel HaTorah. Le Shas était la troisième force de la Knesset en 2024. À côté existent des partis sionistes religieux distincts.
Pourquoi pèsent-ils autant dans les coalitions ?
Le système israélien de représentation proportionnelle empêche presque toujours un parti d'obtenir la majorité absolue. Les partis ultra-orthodoxes, dotés d'une base électorale fidèle, deviennent alors des partenaires d'appoint indispensables. Depuis les années 1980, ils participent à la plupart des gouvernements et obtiennent en échange financements et concessions législatives.
En quoi consiste l'exemption militaire des Haredim ?
Depuis un accord conclu par David Ben Gourion en 1948, les étudiants des yeshivot pouvaient différer leur service militaire pour étudier la Torah. Menahem Begin l'a généralisée en 1977. Avec la croissance démographique haredi, l'exemption a pris une ampleur jugée inéquitable par une large part de la société laïque et religieuse-sioniste.
Qu'a décidé la Cour suprême en 2024 ?
Le 25 juin 2024, la Cour suprême israélienne a jugé à l'unanimité qu'il n'existait plus de cadre légal pour des exemptions générales et que l'État devait commencer à enrôler les hommes haredim. L'application reste très limitée : mi-2025, sur 19 000 convocations, environ 5 % se sont présentés et 1,2 % ont été effectivement conscrits.
Sources
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« Shas », The Israel Democracy Institute, consulté en 2026. https://en.idi.org.il/israeli-elections-and-parties/parties/shas/ ↩
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« Israel’s Ultra-Orthodox Parties Explained », Israel Policy Forum, 21 février 2019. https://israelpolicyforum.org/2019/02/21/israels-ultra-orthodox-parties-explained/ ↩
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« Israel Political Parties: Shas », Jewish Virtual Library, consulté en 2026. https://jewishvirtuallibrary.org/shas-political-party ↩
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The Israel Democracy Institute, « Ultra-Orthodox Political Parties in Israel—Past, Present, Future », idi.org.il, consulté en 2026. https://en.idi.org.il/articles/25892 ↩
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The Israel Democracy Institute, « Ultra-Orthodox Political Parties in Israel—Past, Present, Future », idi.org.il, consulté en 2026. https://en.idi.org.il/articles/25892 ↩
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The Israel Democracy Institute, « A Year Since the Supreme Court’s Conscription Ruling – Was It Real, or Just a Dream? », idi.org.il, 2025. https://en.idi.org.il/articles/59892 ↩
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The Israel Democracy Institute, « A Year Since the Supreme Court’s Conscription Ruling – Was It Real, or Just a Dream? », idi.org.il, 2025. https://en.idi.org.il/articles/59892 ↩
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« Israel’s top court rules ultra-Orthodox Jews must be drafted into military, in blow to Netanyahu », CNN, 25 juin 2024. https://www.cnn.com/2024/06/25/middleeast/israel-orthodox-military-high-court-intl/index.html ↩
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« Israel’s military starts drafting ultra-Orthodox Jews », The Conversation, 2024. https://theconversation.com/israels-military-starts-drafting-ultra-orthodox-jews-but-the-battle-over-serving-the-army-of-god-vs-the-army-of-the-state-isnt-over-and-points-to-key-questions-for-the-countrys-future-235841 ↩
-
« High Court orders government to explain failure to draft Haredi men despite 2024 ruling », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/high-court-orders-government-to-explain-failure-to-draft-haredi-men-despite-2024-ruling/ ↩
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