Haredim et armée : la conscription qui fracture Israël
Après 76 ans d'exemption, la Cour suprême impose en 2024 la conscription des ultra-orthodoxes. Enjeux politiques, sociaux et religieux d'un débat explosif.

À retenir
- L'exemption de service des ultra-orthodoxes remonte à 1948 et ne concernait alors qu'environ 400 étudiants en yeshiva.
- En 1977, Menachem Begin l'a étendue à toute la communauté ; elle profite aujourd'hui à des dizaines de milliers de jeunes.
- Le 25 juin 2024, la Cour suprême a ordonné à l'unanimité d'enrôler les hommes haredim, mettant fin à près de 76 ans de dispense.
- L'application reste très limitée : début 2025, à peine plus de 200 recrues ont été effectivement incorporées sur 19 000 convoquées.
C’est un privilège né dans les cendres de la Shoah qui menace aujourd’hui de faire tomber un gouvernement. Le 25 juin 2024, la Cour suprême israélienne a ordonné à l’unanimité l’enrôlement des hommes ultra-orthodoxes, mettant fin à près de 76 ans d’exemption1. Derrière la décision juridique se joue une fracture profonde entre une société qui a payé l’impôt du sang et une communauté qui revendique le droit d’étudier la Torah.
Un privilège vieux de soixante-seize ans
L’histoire commence en 1948. Au lendemain de la création d’Israël, marqué par l’extermination des Juifs d’Europe, une exemption de service est accordée aux étudiants en yeshiva : il s’agit de protéger ce qui reste de l’érudition religieuse. À l’origine, la mesure ne concerne qu’environ 400 personnes2. Un geste symbolique, presque marginal.
Tout bascule en 1977, quand le Premier ministre Menachem Begin étend la dispense à l’ensemble de la communauté ultra-orthodoxe2. À l’époque, les effectifs concernés se comptent en milliers. Mais la démographie haredie, parmi les plus dynamiques au monde, change radicalement l’échelle du problème. Les ultra-orthodoxes représentent aujourd’hui environ 14 % de la population israélienne et près de 20 % des écoliers3 : l’exception est devenue un phénomène de masse.
Une tentative de compromis fut esquissée avec la loi Tal, adoptée en juillet 20023. Ce texte autorisait les étudiants en yeshiva à reporter leur conscription jusqu’à 23 ans, avant de choisir entre un service militaire raccourci, un service civil d’un an ou la poursuite de l’étude à plein temps. Pensée comme une mesure temporaire, la loi n’a jamais réglé le fond du problème et a été invalidée par la justice, laissant le dossier en suspens pendant des années. À chaque échéance, le même bras de fer recommençait.
Le poids démesuré des partis religieux
Le cœur du problème est politique. Les partis ultra-orthodoxes sont des partenaires indispensables des coalitions, ce qui leur confère un pouvoir sans rapport avec leur poids électoral. Cette mécanique est au centre de l’influence des partis religieux dans la politique de coalition israélienne et des tensions récurrentes entre laïcs et religieux.
Pour le Premier ministre Benyamin Netanyahou, l’équation est périlleuse : deux formations ultra-orthodoxes, clés de sa majorité, s’opposent farouchement à la conscription de leurs électeurs. Si elles claquent la porte, le gouvernement peut s’effondrer4. Le service militaire, en Israël, n’est pourtant pas un détail : il façonne les élites et les parcours, comme le montre l’impact du service militaire sur le leadership politique. En être dispensé revient à rester en marge d’un creuset national.
La guerre, accélérateur de colère
Le contexte a tout changé. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et la longue guerre à Gaza ont mobilisé l’armée et ses réservistes à un degré inédit, ravivant le ressentiment contre ceux qui ne servent pas1. Pourquoi certains risqueraient-ils leur vie quand d’autres en sont exemptés par principe ? La question, longtemps feutrée, est devenue brûlante.
C’est dans ce climat que la Cour suprême a tranché. En l’absence de loi distinguant les étudiants en yeshiva des autres citoyens, la conscription obligatoire s’applique à eux comme à tous, a-t-elle jugé, dénonçant une « application sélective illégale » contraire à l’égalité devant la loi5. La dispense fiscale liée à l’exemption a, elle aussi, été remise en cause. Les enjeux dépassent l’armée : ils touchent au pacte social et à la place de chacun dans la défense du pays, un domaine où les services de renseignement et de sécurité réclament toujours plus de bras.
Le débat oppose deux logiques difficiles à concilier. D’un côté, les partisans de la conscription invoquent l’équité : tous les citoyens devraient porter le fardeau de la défense, et le service commun pourrait souder une société fragmentée. De l’autre, une large part de la communauté haredie voit dans l’armée une menace pour un mode de vie tout entier tourné vers l’étude religieuse. Servir, c’est risquer de s’exposer à des normes — mixité, discipline, culture profane — perçues comme corrosives. La question dépasse donc le seul service militaire : elle interroge la façon dont des communautés aux valeurs opposées peuvent coexister sous un même drapeau.
Une décision sur le papier
Reste à appliquer l’arrêt. Et là, le fossé est béant. Selon la presse israélienne, sur 19 000 convocations envoyées au début de 2025, environ 5 % seulement se sont présentées dans les centres de recrutement, et à peine plus de 200 personnes ont été effectivement incorporées6. Un an après le jugement historique, l’Institut israélien de la démocratie s’interrogeait : la décision était-elle « réelle, ou seulement un rêve » ?7
Le gouvernement a tenté d’amadouer la communauté : unités adaptées respectant le Shabbat et les règles alimentaires, campagnes vantant les compétences professionnelles acquises sous l’uniforme. Mais les résistances restent fortes. Pour une partie des Haredim, le service est vécu comme une menace existentielle pour un mode de vie centré sur l’étude. Les chiffres d’enrôlement, longtemps bloqués autour de 1 200 par an, en témoignent3. Le potentiel économique d’une intégration réussie est pourtant considérable : la presse évoque jusqu’à 14 milliards de shekels d’économies annuelles6.
La communauté elle-même est divisée. Certains responsables prônent un dialogue avec l’État pour trouver des aménagements acceptables ; d’autres rejettent en bloc toute forme d’engagement militaire, quitte à appeler à la désobéissance. Cette fracture interne complique la recherche d’un compromis, car il n’existe pas un seul interlocuteur haredi mais une mosaïque de courants. Sur le terrain, l’intégration soulève aussi des frictions concrètes : un jeune ultra-orthodoxe peut se heurter à des préjugés de ses camarades, ce qui pèse sur la cohésion des unités. À l’inverse, le service reste, en Israël, un puissant ascenseur social et un réseau d’influence durable, comme le rappelle le rôle des anciens officiers dans la politique et les affaires : en rester exclus prolonge la marginalité économique de la communauté.
Un test pour le pacte israélien
L’intégration des Haredim n’est pas qu’une affaire de quotas militaires : c’est un miroir tendu à la société israélienne, sommée de définir ce que signifie partager un destin commun. Bien menée, elle pourrait rapprocher des mondes qui s’ignorent ; mal gérée, elle creuserait les fractures, voire nourrirait un ressentiment durable chez ceux qui se sentiraient contraints de servir contre leur foi. L’avenir dépendra moins des injonctions de la justice que de la capacité des dirigeants politiques et des chefs religieux à bâtir, ensemble, un modèle acceptable. Le signal à surveiller n’est donc pas le prochain arrêt de la Cour suprême, mais le nombre de jeunes ultra-orthodoxes qui franchiront, librement ou non, les portes d’un centre de recrutement — et la manière dont l’armée saura les accueillir sans les renier.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi les Haredim étaient-ils exemptés de service militaire ?
À la création d'Israël en 1948, une dispense fut accordée à environ 400 étudiants en yeshiva, pour préserver l'étude religieuse après la Shoah. En 1977, Menachem Begin l'étendit à toute la communauté. Avec la croissance démographique, elle a fini par concerner des dizaines de milliers de jeunes hommes.
Qu'a décidé la Cour suprême en 2024 ?
Le 25 juin 2024, la Cour suprême israélienne a ordonné à l'unanimité à l'armée de commencer à enrôler les hommes ultra-orthodoxes. Faute de loi distinguant les étudiants en yeshiva des autres citoyens, elle a jugé que la conscription obligatoire s'appliquait à eux comme à tous.
Cette décision est-elle appliquée ?
Très peu. Selon la presse israélienne, sur 19 000 convocations envoyées début 2025, environ 5 % seulement se sont présentées et à peine plus de 200 personnes ont été effectivement incorporées. L'écart entre la décision de justice et la réalité du terrain demeure considérable.
Pourquoi le sujet est-il si politique ?
Les partis ultra-orthodoxes sont des pièces maîtresses des coalitions gouvernementales. Leur poids dépasse leur taille démographique. Imposer la conscription menace directement la majorité du Premier ministre, ce qui transforme une question d'équité en enjeu de survie politique.
Sources
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« Israeli Supreme Court rules that the military must begin drafting ultra-Orthodox men », NPR, 25 juin 2024. https://www.npr.org/2024/06/25/g-s1-6116/israeli-supreme-court-rules-that-the-military-must-begin-drafting-ultra-orthodox-men ↩ ↩2
-
« Israel’s top court rules ultra-Orthodox Jews must be drafted into military, in blow to Netanyahu », CNN, 25 juin 2024. https://www.cnn.com/2024/06/25/middleeast/israel-orthodox-military-high-court-intl/index.html ↩ ↩2
-
« Development of the Haredi Exemption Law », The Israel Democracy Institute, 2024. https://en.idi.org.il/articles/53301 ↩ ↩2 ↩3
-
« Israel’s Supreme Court orders conscription for ultra-Orthodox men », Al Jazeera, 25 juin 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/6/25/israels-supreme-court-orders-conscription-for-ultra-orthodox-men ↩
-
« The Haredi Exemption », Israel Policy Forum, 25 juin 2024. https://israelpolicyforum.org/2024/06/25/the-haredi-exemption/ ↩
-
« High Court orders government to explain failure to draft Haredi men despite 2024 ruling », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/high-court-orders-government-to-explain-failure-to-draft-haredi-men-despite-2024-ruling/ ↩ ↩2
-
« A Year Since the Supreme Court’s Conscription Ruling – Was It Real, or Just a Dream? », The Israel Democracy Institute, 2025. https://en.idi.org.il/articles/59892 ↩
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