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Accords de défense en Asie-Pacifique : alliances à l'épreuve du doute

AUKUS en révision, Japon à 2 % du PIB, Quad fragilisé : les accords de défense recomposent l'équilibre de l'Asie-Pacifique sur fond de méfiance et de surcoûts.

Par ISS2 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Sous-marin et bâtiments de guerre alliés manœuvrant lors d'un exercice naval en Asie-Pacifique.
Sous-marin et bâtiments de guerre alliés manœuvrant lors d'un exercice naval en Asie-Pacifique. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. Le Pentagone a lancé en juin 2025 une révision de l'accord AUKUS, estimé à quelque 240 milliards de dollars.
  2. Le Japon a atteint le seuil de 2 % du PIB pour sa défense dès l'exercice 2025, deux ans avant l'objectif.
  3. Le coût du programme de sous-marins australiens a bondi d'un tiers, jusqu'à 96 milliards de dollars australiens.
  4. Indonésie et Malaisie redoutent une course aux armements, là où Manille, Hanoï et Singapour voient AUKUS d'un bon œil.

En juin 2025, un examen lancé au Pentagone a fait trembler une partie de l’Asie-Pacifique. L’objet de cette revue : l’AUKUS, le pacte stratégique conclu entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, évalué à quelque 240 milliards de dollars1. En soumettant ce pilier de l’architecture régionale à l’aune de l’agenda « America First », Washington a rappelé une vérité dérangeante : les accords de défense qui structurent la région sont aussi puissants que fragiles.

L’AUKUS, colonne vertébrale sous tension

L’AUKUS repose sur deux piliers. Le premier fournit à Canberra une technologie de propulsion nucléaire pour ses futurs sous-marins ; le second développe des capacités avancées — hypersoniques, sous-marines, guerre électronique, cyber, intelligence artificielle et quantique2. Ce pacte de 2021 incarne l’ambition occidentale de contrebalancer la montée en puissance chinoise.

Mais sa mise en œuvre vacille. La revue américaine, pilotée par le sous-secrétaire à la Défense Elbridge Colby, devait vérifier l’alignement de l’accord sur les intérêts industriels américains1. Surtout, la facture explose côté australien : le coût du programme de sous-marins a bondi d’un tiers pour atteindre jusqu’à 96 milliards de dollars australiens sur la décennie, contre une fourchette de 53 à 63 milliards publiée en 20243. Canberra a même revu sa copie, optant pour des sous-marins issus de la marine américaine afin de « rationaliser » les livraisons3. Cette quête de capacités sous-marines répond directement aux défis posés par les armes hypersoniques chinoises face aux défenses antimissiles.

Le réveil stratégique du Japon

À l’autre bout de la région, un basculement historique s’opère à Tokyo. Le Japon a porté ses dépenses de défense à 2 % de son PIB dès l’exercice 2025, soit environ 70 milliards de dollars — un seuil que l’administration précédente visait pour 2027 seulement4. La Première ministre Sanae Takaichi a ainsi atteint l’objectif deux ans en avance4.

Ce mouvement aligne le Japon sur la norme de l’OTAN et marque sa volonté d’épouser des standards de sécurité partagés face à la polarisation géopolitique4. Le budget 2026 prolonge la tendance : pour la première fois, les dépenses dépassent 9 000 milliards de yens, douzième record annuel consécutif4. Pour un pays dont la Constitution pacifiste limite traditionnellement l’usage de la force, ce réarmement constitue une rupture historique, mûrie par la proximité de trois voisins armés — Chine, Russie, Corée du Nord. Le traité de sécurité nippo-américain de 1960 reste le socle de cette posture, mais Tokyo n’entend plus s’en remettre au seul parapluie américain : il investit désormais massivement dans ses propres capacités, y compris les systèmes sans équipage. Ce réarmement nourrit aussi une dynamique régionale que l’on retrouve dans l’expansion des capacités de défense aérienne russe avec les systèmes S-400 et S-500.

Une région qui ne parle pas d’une seule voix

Loin de faire l’unanimité, ces accords divisent l’Asie du Sud-Est. L’Indonésie et la Malaisie ont exprimé leur inquiétude face à la course aux armements et à la projection de puissance dans la région2. À l’inverse, les Philippines, le Vietnam et Singapour considèrent plutôt l’AUKUS d’un bon œil, comme un moyen de dissuader les menaces chinoises2.

Cette fracture illustre le dilemme régional : trop d’alliances nourrissent l’escalade, trop peu laissent le champ libre à Pékin. Chaque État ajuste son curseur selon sa géographie et son histoire. Les pays riverains des zones disputées, plus directement exposés aux pressions maritimes chinoises, tendent à rechercher la protection américaine ; ceux qui dépendent fortement des investissements chinois redoutent au contraire de provoquer leur grand partenaire. L’Inde, de son côté, développe sa propre influence régionale, comme nous l’analysons à propos de la politique Act East et de l’expansion indienne en Asie du Sud-Est. Le résultat est une mosaïque d’alignements mouvants, sans bloc homogène, où aucun accord ne fait consensus régional.

Le Japon, prochaine pièce de l’AUKUS ?

Signe de l’évolution des partenariats, les États-Unis soutiennent désormais l’entrée du Japon dans le pilier II de l’AUKUS, jugée logique pour exploiter les technologies de défense avancées de Tokyo5. Dès novembre 2024, les partenaires avaient salué une consultation avec le Japon, centrée d’abord sur l’interopérabilité de ses systèmes maritimes autonomes5.

Un rapprochement Australie-Japon autour des sous-marins se dessine également5. Ces recompositions montrent que l’architecture sécuritaire de l’Indo-Pacifique reste un chantier ouvert, où de nouveaux acteurs viennent renforcer les coalitions existantes. Mais elles avivent aussi les craintes de Pékin et de Pyongyang, qui dénoncent un encerclement. La Chine, de son côté, élargit ses propres réseaux, notamment via l’expansion de son influence dans les îles du Pacifique.

La menace nord-coréenne et le spectre de l’erreur de calcul

Toile de fond de ces manœuvres : la Corée du Nord. En avril 2026, un responsable de la défense américaine a témoigné que les forces nucléaires nord-coréennes étaient de plus en plus capables de viser le territoire américain, et leurs missiles de frapper la Corée du Sud et le Japon avec des charges nucléaires ou conventionnelles6.

Vue de Pyongyang, la combinaison de l’AUKUS et du trilatéral Japon–Corée du Sud–États-Unis forme un « anneau multicouche d’encerclement nucléaire »6. Or, à mesure que la dissuasion se renforce des deux côtés, l’espace pour le dialogue se rétrécit, augmentant le risque d’erreur de calcul si des sous-marins nucléaires venaient à se croiser en haute mer6. C’est le paradoxe classique de la dissuasion : la sécurité recherchée par les uns nourrit l’insécurité ressentie par les autres.

Le test de fiabilité qui vient

L’horizon 2026 sera celui de la vérité pour ces accords. Les droits de douane et les nouvelles conditions posées à l’engagement américain ont injecté méfiance et incertitude dans des alliances vieilles de décennies, faisant douter de l’avenir du Quad comme de l’AUKUS1. Les alliés indo-pacifiques, mécontents des exigences de Washington, n’ont d’autre choix que de s’y plier7.

Le signal à surveiller est la capacité des États-Unis à rassurer sans imposer. Car un accord de défense ne vaut que par la confiance qu’il inspire. Si les partenaires asiatiques en viennent à douter de la parole américaine, ils chercheront des couvertures ailleurs — et l’équilibre patiemment bâti depuis la guerre froide pourrait se déliter plus vite que ne l’imaginent ses architectes.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'accord AUKUS ?

Un pacte de sécurité conclu en 2021 entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Son pilier I fournit à Canberra une technologie de propulsion nucléaire pour ses sous-marins ; son pilier II développe des capacités avancées comme les hypersoniques, le cyber, l'IA et les technologies quantiques.

Pourquoi l'AUKUS fait-il l'objet d'une révision ?

En juin 2025, le Pentagone a lancé une revue de cet accord à environ 240 milliards de dollars pour vérifier sa cohérence avec l'agenda America First et les intérêts industriels américains. La revue, pilotée par Elbridge Colby, a nourri l'incertitude chez les alliés.

Pourquoi le Japon augmente-t-il autant son budget de défense ?

Face aux menaces chinoise et nord-coréenne, Tokyo a porté ses dépenses à 2 % du PIB dès l'exercice 2025, deux ans avant l'objectif initial. Ce seuil aligne le Japon sur la norme de l'OTAN et marque un tournant majeur de sa posture stratégique.

Les pays d'Asie du Sud-Est soutiennent-ils ces accords ?

Les avis divergent. L'Indonésie et la Malaisie s'inquiètent d'une course aux armements et d'une projection de puissance accrue. À l'inverse, les Philippines, le Vietnam et Singapour voient plutôt ces pactes comme un moyen de dissuader la Chine.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. China-US Focus, « The U.S. Asia-Pacific Strategy Faces Intense Headwinds », China-US Focus, 2025. https://www.chinausfocus.com/foreign-policy/the-us-asia-pacific-strategy-faces-intense-headwinds 2 3

  2. Congressional Research Service, « AUKUS and Indo-Pacific Security », Congress.gov, 2025. https://www.congress.gov/crs-product/IF12113 2 3

  3. The Nightly, « Defence figures show AUKUS submarine budget blows out by one third and may reach $96 billion », The Nightly, 2025. https://thenightly.com.au/politics/defence-figures-show-aukus-submarine-budget-is-blowing-up-by-one-third-reaching-96-billion-c-22149847 2

  4. USNI News, « Japan Poised to Increase Defense Spending to $70 Billion, 2% of its GDP », USNI News, 3 décembre 2025. https://news.usni.org/2025/12/03/japan-poised-to-increase-defense-spending-to-70-billion-2-of-its-gdp 2 3 4

  5. South China Morning Post, « Why the US is backing Japan’s entry into Aukus: ‘a logical next step’ », South China Morning Post, 2025. https://www.scmp.com/week-asia/politics/article/3326151/why-us-backing-japans-entry-aukus-logical-next-step 2 3

  6. The Diplomat, « AUKUS and North Korea in the Indo-Pacific: 5 Years On », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/aukus-and-north-korea-in-the-indo-pacific-5-years-on/ 2 3

  7. Chatham House, « US Indo-Pacific allies are unhappy about Trump’s defence demands. But they have to comply », Chatham House, juillet 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/07/us-indo-pacific-allies-are-unhappy-about-trumps-defence-demands-they-have-comply

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