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Pacifique : la poussée chinoise et la riposte occidentale

Pactes de sécurité, bascules diplomatiques et manœuvres navales : comment la Chine étend son emprise dans les îles du Pacifique et comment l'Occident riposte.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Atoll du Pacifique vu du ciel, enjeu de la rivalité entre la Chine et les puissances occidentales.
Atoll du Pacifique vu du ciel, enjeu de la rivalité entre la Chine et les puissances occidentales. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Depuis 2019, Kiribati, les îles Salomon et Nauru ont rompu avec Taïwan au profit de la Chine.
  2. En février 2025, la Chine a signé avec les îles Cook un accord couvrant exploitation minière sous-marine, ports et pêche.
  3. Le pacte de sécurité de 2022 avec les îles Salomon a marqué un tournant pour Canberra et Washington.
  4. En février 2025, une flottille chinoise a mené des exercices à tir réel en mer de Tasman, sans préavis suffisant.
  5. L'Australie réplique notamment par l'Union Falepili avec Tuvalu, mêlant climat, mobilité et sécurité.

Une élection à Taipei, et trois jours plus tard une rupture diplomatique à l’autre bout de l’océan : le 14 janvier 2024, Nauru annonçait l’abandon de Taïwan au profit de Pékin1. Ce micro-État de quelque 12 000 habitants n’a pas seulement changé de partenaire. Il a illustré, en accéléré, la bataille d’influence qui se joue désormais dans les îles du Pacifique, longtemps tenues pour un angle mort de la géopolitique mondiale.

Une vague de bascules diplomatiques

L’affaire Nauru s’inscrit dans une série. Depuis 2019, trois pays — Kiribati, les îles Salomon et Nauru — ont rompu leurs relations avec Taïwan pour reconnaître la Chine2. La manœuvre relève d’un objectif central de Pékin : assécher la reconnaissance internationale de Taïwan, qui ne compte plus que trois alliés dans le Pacifique, à savoir Tuvalu, les îles Marshall et Palaos1.

Le calendrier de Nauru n’a rien d’anodin. La rupture est survenue juste après la victoire du candidat indépendantiste Lai Ching-te à la présidentielle taïwanaise, un résultat honni de Pékin1. Pour la Chine, chaque ralliement est une double victoire : un revers infligé à Taipei, et un point d’appui supplémentaire dans une région stratégique. Cette diplomatie du portefeuille rappelle les méthodes déployées dans l’influence économique de la Chine en Afrique.

L’histoire de Nauru rappelle aussi que ces allégeances ne sont pas gravées dans le marbre. L’île avait déjà reconnu Pékin en 2002, après vingt-deux ans de relations avec Taïwan, avant de revenir vers Taipei en 20051. Ces valses témoignent du pouvoir d’attraction de l’aide chinoise, mais aussi de la marge de manœuvre que ces petits États tentent de préserver en jouant les prétendants les uns contre les autres. La reconnaissance diplomatique est devenue une monnaie d’échange.

Les îles Cook, un accord qui fait débat

Le tournant le plus commenté est venu d’ailleurs. Le 14 février 2025, la Chine a signé avec les îles Cook un accord à plusieurs volets : coopération sur l’exploitation minière des fonds marins, projets de la Nouvelle Route de la Soie, transport maritime et gestion des pêches3. Or les îles Cook sont en libre association avec la Nouvelle-Zélande, qui a vécu l’accord comme un camouflet.

Ce qui inquiète, c’est la nature « à double usage » de certaines infrastructures envisagées. Ports et réseaux de communication peuvent servir à des fins civiles, mais aussi renforcer la présence stratégique de la Chine dans la région3. Le RUSI a souligné les répercussions de ce partenariat sur l’équilibre régional4. Le précédent existait déjà : le pacte de sécurité signé en 2022 avec les îles Salomon, l’un des rares à porter explicitement sur la sécurité et le maintien de l’ordre, avait fait l’effet d’un électrochoc à Canberra et à Washington4. Le partenariat stratégique global des Salomon avec la Chine va d’ailleurs plus loin, en matière de sécurité, que celui des îles Cook4. La plupart des accords sino-pacifiques ne sont pas, à proprement parler, militaires ; mais nombre d’entre eux glissent une dimension policière ou « adjacente à la sécurité » qui ouvre, à terme, des portes pour Pékin2.

La manière forte : la marine en démonstration

L’influence chinoise ne passe pas que par les contrats. Elle s’affiche aussi par la force. En février 2025, une flottille chinoise — la frégate Hengyang, le croiseur Zunyi et le ravitailleur Weishanhu — a mené deux exercices à tir réel en mer de Tasman, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande5. Le préavis donné à l’aviation civile s’est limité à quelques heures, contre les douze à vingt-quatre heures jugées conformes aux bonnes pratiques, ce qui a contraint à détourner des vols5.

L’épisode a marqué les esprits. La ministre néo-zélandaise de la Défense, Judith Collins, a jugé de tels exercices « sans précédent » dans ces eaux5. Le Premier ministre australien Anthony Albanese a protesté directement auprès de Xi Jinping5. Juridiquement, la Chine n’a enfreint aucune règle : la liberté de navigation joue aussi pour elle. Mais la démonstration de capacité, à quelques encablures de deux pays occidentaux, a sonné comme un avertissement, dans le prolongement de l’expansion maritime chinoise en mer de Chine méridionale et des méthodes de la construction d’îles artificielles.

La contre-offensive occidentale

Face à cette poussée, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis ont resserré les rangs. L’instrument le plus original est l’Union Falepili, traité entre Canberra et Tuvalu entré en vigueur le 28 août 20246. Il promet jusqu’à 280 visas permanents australiens par an aux Tuvaluans et, fait inédit, reconnaît la pérennité de l’État tuvaluan malgré la montée des eaux6. Le pari est habile : répondre à la première angoisse des îliens, le climat, tout en les arrimant à l’Occident.

L’aveu est explicite. Les deux pays présentent le traité comme une réponse à ce que chacun considère comme sa principale menace : pour Tuvalu, le changement climatique ; pour l’Australie, l’influence croissante de la Chine6. Canberra y ajoute l’argent : environ 57 millions de dollars d’aide publique au développement promis à Tuvalu pour 2024-20256. Les premiers migrants climatiques tuvaluans sont d’ailleurs arrivés en Australie fin 2025 au titre de ce dispositif, signe que le traité est passé des intentions aux actes6. Reste un point de vulnérabilité : l’administration américaine, sous Donald Trump, nie la crise climatique, ce qui complique la coordination occidentale sur le levier qui parle le plus aux îliens6. Après le choc de la mer de Tasman, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont aussi annoncé vouloir rapprocher leurs armées5. Le CSIS note toutefois que Pékin avance méthodiquement, accumulant accords bilatéraux et gestes de puissance2. La compétition se joue désormais île par île, comme ailleurs elle se joue port par port — de Djibouti au Pacifique.

Ce qu’il faut surveiller

Les îles du Pacifique ne sont plus un angle mort : elles sont une ligne de front. La Chine y avance par la diplomatie, l’investissement et, désormais, la marine ; l’Occident réplique par la proximité, l’aide et les traités. Pour des archipels minuscules mais souverains, le défi est de tirer parti de cette rivalité sans s’y dissoudre. Le signal à guetter tient en un mot : sécurité. Si un nouvel accord chinois venait à autoriser une présence policière ou militaire permanente dans un archipel, le seuil serait franchi. À l’inverse, la capacité des îliens à monnayer la rivalité sans y perdre leur souveraineté dira si ces nations restent des acteurs — ou deviennent des enjeux.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi le Pacifique est-il devenu un enjeu pour la Chine ?

Cette vaste région, longtemps marginale, commande des routes maritimes, des zones de pêche et des ressources sous-marines. Pékin y voit un espace stratégique et contesté, où étendre son influence permet aussi de réduire la reconnaissance internationale de Taïwan, son objectif diplomatique central.

Qu'a changé l'accord avec les îles Cook ?

Signé en février 2025, il couvre l'exploitation minière des fonds marins, des projets de la Nouvelle Route de la Soie, le transport maritime et la pêche. Certaines infrastructures envisagées sont à double usage, civil et potentiellement stratégique, ce qui a inquiété la Nouvelle-Zélande, partenaire historique de l'archipel.

Pourquoi les exercices en mer de Tasman ont-ils tendu les relations ?

En février 2025, une flottille chinoise a mené des tirs réels entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande, avec un préavis de quelques heures seulement, détournant des vols civils. Canberra a protesté officiellement. Pékin n'a violé aucune règle, mais la démonstration de capacité a marqué les esprits.

Comment l'Australie répond-elle à l'influence chinoise ?

Par une diplomatie de proximité : aide au développement, pactes de sécurité et l'Union Falepili avec Tuvalu, qui lie mobilité climatique et sécurité. Canberra reconnaît la pérennité de l'État tuvaluan malgré la montée des eaux et offre jusqu'à 280 visas permanents par an.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Nauru seals diplomatic ties with China after dumping Taiwan », Al Jazeera, 24 janvier 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/1/24/china-and-nauru-resume-diplomatic-ties 2 3 4

  2. CSIS, « China Courts the Pacific: Key Takeaways from the 2025 China–Pacific Island Countries Foreign Ministers’ Meeting », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/china-courts-pacific-key-takeaways-2025-china-pacific-island-countries-foreign-ministers 2 3

  3. FDD, « In Sign of Deepening Ties, China Signs Agreements With Cook Islands », Foundation for Defense of Democracies, 27 février 2025. https://www.fdd.org/analysis/policy_briefs/2025/02/27/in-sign-of-deepening-ties-china-signs-agreements-with-cook-islands/ 2

  4. RUSI, « Ramifications of the China-Cook Islands’ Partnership », Royal United Services Institute, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/ramifications-china-cook-islands-partnership 2 3

  5. CNN, « Chinese warship live-fire drills in Tasman Sea rattle New Zealand and Australia », CNN, 24 février 2025. https://www.cnn.com/2025/02/24/world/china-live-fire-drills-rattle-nz-aus-intl-hnk/index.html 2 3 4 5

  6. Carnegie Endowment for International Peace, « Australia-Tuvalu Falepili Union: The First Bilateral Climate Mobility Treaty », Carnegie, septembre 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/09/australia-tuvalu-falepili-union-the-first-bilateral-climate-mobility-treaty?lang=en 2 3 4 5 6

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