Franc CFA : Niamey et le pari de la souveraineté monétaire
Junte, Alliance des États du Sahel, sortie de la CEDEAO, rupture avec Paris, projet de monnaie commune : décryptage du procès du franc CFA mené depuis Niamey.

À retenir
- Le 29 janvier 2025, le Niger a quitté la CEDEAO avec le Mali et le Burkina Faso, mais reste pour l'heure dans l'Union monétaire ouest-africaine et le franc CFA.
- Niamey fait du franc CFA le symbole d'une tutelle française à abattre ; Paris et la BCEAO répliquent que l'arrimage à l'euro garantit stabilité et convertibilité.
- L'Alliance des États du Sahel a créé une banque confédérale dotée de 500 milliards de FCFA et évoque une monnaie commune, le « Sahel », sans calendrier crédible.
- Des économistes, même critiques du CFA, avertissent qu'une sortie précipitée risque dévaluation, inflation et flambée du coût de la dette.
- La bataille de l'uranium avec Orano illustre la même logique : reprendre le contrôle des leviers économiques jugés hérités de la colonisation.
À Niamey, le franc CFA n’est plus seulement une monnaie : c’est devenu un accusé. Depuis le coup d’État de juillet 2023 qui a porté au pouvoir le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) du général Abdourahamane Tiani, chaque billet frappé du sigle de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) est présenté comme la preuve d’une tutelle française jamais soldée. Le 29 janvier 2025, le Niger a claqué la porte de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Restent sur la table deux promesses spectaculaires : quitter le franc CFA et forger, avec ses alliés du Sahel, une monnaie souveraine. Promesses tenables ou slogans ?
Une rupture proclamée, une monnaie toujours en place
L’image est saisissante, la réalité plus nuancée. En quittant la CEDEAO aux côtés du Mali et du Burkina Faso, Niamey a provoqué la crise la plus grave de l’intégration ouest-africaine depuis la création du bloc en 19751. Mais sortir de la CEDEAO n’est pas sortir du franc CFA. Les trois pays demeurent membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui gère la monnaie commune via la BCEAO — et ils y restent, même après leur départ de l’organisation régionale1.
Autrement dit, le Niger continue de payer, d’épargner et de commercer en francs CFA. La rupture monétaire reste, à ce jour, un horizon politique, pas un fait accompli. Cette dissonance entre le discours et le portefeuille est au cœur du débat : Niamey a transformé le CFA en étendard de la souveraineté bien avant de disposer du moindre dispositif pour s’en passer. Le geste s’inscrit dans une recomposition plus large des alliances, marquée par un rapprochement assumé avec Moscou et un éloignement spectaculaire de l’ancienne métropole.
Le procès du « CFA, monnaie coloniale »
Le réquisitoire de la junte s’inscrit dans une critique ancienne, portée depuis des années par des intellectuels et des mouvements panafricanistes. Pour eux, le franc CFA est « la dernière monnaie coloniale » du continent : quatorze pays liés à l’ancienne métropole par un arrimage monétaire hérité de 19452. Dans la communication souverainiste relayée par les médias proches de l’Alliance des États du Sahel (AES), la formule fait mouche. La chaîne turque TRT Afrika, dont la ligne épouse volontiers les récits anti-occidentaux, salue ainsi la perspective d’une « monnaie de combat » qui marquerait l’émancipation du Sahel3.
L’argument économique, lui, vise l’arrimage à l’euro. L’économiste togolais Kako Nubukpo, par ailleurs ancien commissaire de l’UEMOA et critique de longue date du système, résume le grief : la garantie de change profiterait surtout aux Africains les plus aisés, qui sécurisent leurs avoirs en Europe, tandis que le reste de la population peine à accéder au crédit4. Une critique qui, venant d’un expert reconnu, donne au procès une assise que ne lui confèrent pas les seuls slogans.
Ce que la réforme de 2019 a réellement changé
Paris et la BCEAO opposent à ce récit une objection de taille : le franc CFA d’aujourd’hui n’est plus celui des indépendances. La réforme annoncée à Abidjan le 21 décembre 2019 par Emmanuel Macron et le président ivoirien Alassane Ouattara a supprimé les symboles les plus contestés du système pour la zone ouest-africaine5.
Concrètement, depuis janvier 2020, la BCEAO n’est plus tenue de déposer une partie de ses réserves de change au Trésor français, et la France a retiré ses représentants des organes de gouvernance de la banque centrale6. La direction générale du Trésor, qui porte la lecture française du dossier, insiste sur le point qu’elle juge décisif : la France ne siège plus dans les instances de décision6. Reste l’essentiel pour les marchés : la parité fixe — 1 euro pour 655,957 francs — et la convertibilité illimitée garantie par Paris demeurent inchangées5.
C’est là que les deux camps se séparent. Pour le Trésor et le Fonds monétaire international (FMI), qui avait salué une réforme « historique », cette garantie est un atout : elle ancre l’inflation et rassure les investisseurs7. Pour Niamey, elle est la preuve que le cordon ombilical n’a pas été coupé. Un fait, deux récits : stabilité importée pour les uns, dépendance maquillée pour les autres.
La nuance des chiffres : où dort l’épargne du Sahel
Au-delà des symboles, un chiffre nourrit la controverse. Selon des données reprises par la presse économique régionale, environ 86 % des avoirs extérieurs de la BCEAO sont placés auprès de contreparties européennes, 82 % des réserves sont libellées en euros et 92 % du stock d’or physique est entreposé en Europe8.
Les défenseurs du système y voient une gestion prudente et logique pour une monnaie arrimée à l’euro. Les souverainistes y lisent l’inverse : l’épargne du Sahel continuerait de travailler à Francfort et à Paris plutôt qu’à Niamey ou Bamako. Le même tableau de chiffres alimente donc, là encore, deux interprétations diamétralement opposées — et c’est précisément ce qui rend le débat si inflammable.
La monnaie « Sahel » : ambition réelle, calendrier introuvable
Faute de pouvoir quitter le CFA du jour au lendemain, l’AES bâtit les fondations d’une autonomie financière. Le 23 décembre 2025, à Bamako, les trois chefs d’État ont activé la Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES), dotée d’un capital initial de 500 milliards de francs CFA, destinée à financer les infrastructures du Sahel hors du circuit de la BCEAO9. Dès mars 2025, une taxe confédérale de 0,5 % sur les importations hors zone avait été instaurée pour financer les institutions communes — premier impôt « souverain » du bloc10.
Ces institutions naissent toutefois dans une région minée par les violences, et l’instabilité chronique du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest pèse sur la crédibilité de tout projet de long terme. Reste la pièce maîtresse : une monnaie commune, provisoirement baptisée « Sahel ». L’intention est martelée dans les sommets. Mais entre l’annonce et l’émission, l’écart est béant. À l’automne 2025 puis début 2026, plusieurs « communiqués » annonçant le lancement imminent de la monnaie ont circulé — tous faux. La présidence malienne elle-même a démenti un texte attribué à Assimi Goïta, l’estampillant « Fake »11. Les autorités de Bamako ont officiellement réfuté toute feuille de route arrêtée pour une monnaie unique11. Le projet existe ; son calendrier, non.
L’uranium, répétition générale de la rupture
Pour comprendre la détermination de Niamey, il faut regarder l’uranium, où la même logique se joue à découvert. Après avoir suspendu ses exportations vers la France, le Niger a nationalisé en juin 2025 la mine de Somaïr, exploitée par le groupe français Orano, le général Tiani revendiquant « le droit légitime de disposer de ses ressources et de les vendre à qui veut les acheter »12. En mai 2026, Niamey a créé une compagnie nationale et annulé la concession d’Orano sur le site d’Arlit, soldant plus d’un demi-siècle de présence française dans l’uranium nigérien12.
Paris, de son côté, a porté le litige devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), obtenant une injonction visant à empêcher la vente du minerai contesté12. La séquence est éclairante : Niamey gagne la bataille politique de la souveraineté, mais la France garde un verrou juridique. C’est exactement le scénario qui guette une sortie du franc CFA — une décision politique unilatérale se heurtant à la complexité technique et aux engagements contractuels. Le vide laissé par Paris attire d’autres acteurs, à commencer par l’influence économique grandissante de la Chine en Afrique, candidate naturelle au financement des infrastructures sahéliennes.
Le prix de la souveraineté
Reste la question que la rhétorique panafricaniste élude : à quel coût ? Même les économistes hostiles au CFA appellent à la prudence. La presse financière africaine, comme Financial Afrik, plaide pour une « sortie ordonnée » et met en garde contre la « vulnérabilité politique » d’une monnaie nouvelle13. Le risque le plus cité est l’engrenage dévaluation-inflation-surendettement : sans réserves suffisantes ni crédibilité, une monnaie « Sahel » pourrait perdre rapidement de sa valeur, renchérir les importations et alourdir le service de la dette13.
Le contexte nigérien ajoute à la fragilité. Le pays reste l’un des plus pauvres du monde, son économie dépendante de l’agriculture et de l’uranium, sa croissance estimée à environ 6,6 % en 2025 par le FMI mais frappée par les sanctions postérieures au coup d’État7. La presse panafricaniste, à l’image de Peoples Dispatch, dont la ligne soutient ouvertement les juntes sahéliennes, vante un redressement « porté par le soutien populaire » et dénonce le FMI et la Banque mondiale comme des « obstacles »14. À l’inverse, la presse de référence décrit, chiffres à l’appui, « la pire économie d’une génération » et une population qui « vit dans la faim »14. Entre récit de l’émancipation et constat de la pénurie, le lecteur mesure l’écart.
Le test qui dira tout
Le débat sur le franc CFA ne se tranchera ni par un slogan ni par un communiqué. Il se jouera sur des indicateurs concrets : la BCID-AES financera-t-elle des projets ou restera-t-elle une coquille ? La taxe confédérale tiendra-t-elle sans étrangler un commerce déjà fragilisé par la rupture avec la CEDEAO1 ? Surtout, l’AES présentera-t-elle un jour un véritable plan monétaire — réserves, parité, banque centrale — ou la monnaie « Sahel » restera-t-elle une bannière ? Niamey a réussi à faire du franc CFA un symbole politique puissant, capable de mobiliser. Reste à prouver que la souveraineté monétaire est davantage qu’un mot d’ordre : l’issue pèsera sur toute l’Afrique subsaharienne en 2026, où d’autres capitales observent l’expérience sahélienne. Le premier billet réellement émis, le jour où il existera, vaudra plus que tous les discours.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Le Niger a-t-il quitté le franc CFA ?
Non, pas encore. Le Niger a quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025, mais il demeure membre de l'Union économique et monétaire ouest-africaine et continue d'utiliser le franc CFA. La sortie de la monnaie est une intention politique affichée, sans date ni dispositif technique arrêtés à ce jour.
Qu'est-ce que la monnaie « Sahel » de l'AES ?
C'est le nom provisoire d'une future monnaie commune envisagée par l'Alliance des États du Sahel pour remplacer le franc CFA. Le projet reste à l'état d'ambition : plusieurs annonces de lancement diffusées fin 2025 et début 2026 étaient de faux communiqués, démentis par les autorités maliennes elles-mêmes.
La France contrôle-t-elle encore les réserves de change du franc CFA ?
Depuis la réforme de 2019-2020, la BCEAO n'a plus l'obligation de déposer une part de ses réserves au Trésor français et la France a quitté ses organes de direction. Paris garantit toujours la convertibilité à parité fixe avec l'euro, ce que les critiques jugent encore comme une dépendance.
Pourquoi le franc CFA est-il critiqué au Sahel ?
Ses détracteurs y voient le dernier vestige monétaire de la colonisation : une monnaie arrimée à l'euro, dont la politique de change limiterait l'autonomie économique. Niamey, Bamako et Ouagadougou en font le symbole d'une souveraineté à reconquérir face à l'ancienne puissance coloniale.
Sources
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Amani Africa, « The Withdrawal of AES from ECOWAS: An opportunity for re-evaluating existing instruments for regional integration? », Amani Africa, 2025. https://amaniafrica-et.org/the-withdrawal-of-aes-from-ecowas-an-opportunity-for-re-evaluating-existing-instruments-for-regional-integration/ ↩ ↩2 ↩3
-
« CFA franc: conditions are ripe for replacement of the west African currency rooted in colonialism – expert », The Conversation, 2024. https://theconversation.com/cfa-franc-conditions-are-ripe-for-replacement-of-the-west-african-currency-rooted-in-colonialism-expert-226969 ↩
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TRT Afrika, « Adieu franc CFA : la naissance d’une monnaie de combat », TRT Afrika, 2025. https://www.trtafrika.com/francais/article/43eeb4f890a9 ↩
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Kako Nubukpo (entretien), « Quand le président du Sénégal remet en question le franc CFA, le sujet devient crédible », Jeune Afrique, 2024. https://www.jeuneafrique.com/1557672/economie-entreprises/kako-nubukpo-au-senegal-leconomie-va-forcement-etre-au-centre-du-mandat-de-bassirou-diomaye-faye/ ↩
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Clifford Chance, « Reform of the CFA Franc in West Africa – Introducing the Eco », Clifford Chance Briefing, février 2020. https://www.cliffordchance.com/content/dam/cliffordchance/briefings/2020/02/reform-of-the-cfa-franc-in-west-africa%E2%80%93introducing-the-eco.pdf ↩ ↩2
-
« Les principes et modalités de fonctionnement de la coopération monétaire », Direction générale du Trésor (et « Franc Zone », Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères), 2020. https://www.tresor.economie.gouv.fr/tresor-international/la-zone-franc/les-principes-et-modalites-de-fonctionnement-de-la-cooperation-monetaire ↩ ↩2
-
Fonds monétaire international, « Statement by the IMF Managing Director on the Reform of West Africa’s CFA franc » (2019) et « IMF Country Report No. 25/200 – Niger » (2025), FMI. https://www.imf.org/en/news/articles/2019/12/21/pr19487-md-statement-on-the-reform-of-west-africa-cfa-franc ↩ ↩2
-
« BCEAO : Voici où sont placées ses réserves de change et d’or », Burkina24, 18 mai 2026. https://burkina24.com/2026/05/18/bceao-voici-ou-sont-placees-ses-reserves-de-change-et-dor/ ↩
-
« AES Launches Confederal Investment Bank: A Strategic Pivot Toward Sahelian Financial Sovereignty », Ecofin Agency, décembre 2025. https://www.ecofinagency.com/news-finances/2412-51643-aes-launches-confederal-investment-bank-a-strategic-pivot-toward-sahelian-financial-sovereignty ↩
-
« AES Introduces 0.5% Import Tax to Fund Operations and Projects », Ecofin Agency, 31 mars 2025. https://www.ecofinagency.com/public-management/3103-46566-aes-introduces-0-5-import-tax-to-fund-operations-and-projects ↩
-
« Les pays de l’AES mettent fin au franc CFA ? Un faux communiqué et de fausses images », France 24, 7 octobre 2025 ; « Les autorités maliennes démentent les informations sur le lancement d’une monnaie unique des pays du Sahel », African Initiative, janvier 2026. https://www.france24.com/fr/afrique/20251007-pays-aes-fin-franc-cfa-faux-communiqu%C3%A9-fausses-images ↩ ↩2
-
« Niger : Tiani achève l’éviction d’Orano et prend le contrôle total de l’uranium », La Nouvelle Tribune, mai 2026 ; « Niger’s Uranium Defiance: Niamey Rejects ICSID Authority and Proceeds with Exports », African Security Analysis, 2025. https://lanouvelletribune.info/2026/05/niger-tiani-acheve-leviction-dorano-et-prend-le-controle-total-de-luranium/ ↩ ↩2 ↩3
-
« La Vulnérabilité Politique du Franc CFA — et le Plaidoyer pour une Sortie Ordonnée », Financial Afrik, 8 avril 2026. https://www.financialafrik.com/2026/04/08/la-vulnerabilite-politique-du-franc-cfa-et-le-plaidoyer-pour-une-sortie-ordonnee/ ↩ ↩2
-
« Niger boosts economy with popular support, but IMF and World Bank are obstacles, says analyst », Peoples Dispatch, 9 septembre 2025 ; « ‘We live in hunger’: Niger’s worst economy in a generation », The Africa Report, 2025. https://peoplesdispatch.org/2025/09/09/niger-boosts-economy-with-popular-support-but-imf-and-world-bank-are-obstacles-says-analyst/ ↩ ↩2
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