Reconstruire et gouverner Gaza : le pari du « Board of Peace »
Après le cessez-le-feu d'octobre 2025, Gaza dévastée se cherche un avenir : plan Trump, force internationale, désarmement du Hamas, milliards du Golfe et impasse politique.

À retenir
- Le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 a arrêté deux ans de guerre, mais il laisse Gaza en ruines : la Banque mondiale, l'ONU et l'UE chiffrent la reconstruction à 71,4 milliards de dollars.
- Le plan Trump en vingt points confie l'enclave à un « Board of Peace » présidé par le président américain et à une Force internationale de stabilisation, validés par la résolution 2803 du Conseil de sécurité.
- Tout bute sur le désarmement du Hamas, que le mouvement refuse tant que dure l'occupation, et sur la gouvernance, dont l'Autorité palestinienne et le Hamas sont écartés au profit d'un comité de technocrates.
- Le Golfe a promis des milliards mais décaisse au compte-gouttes : à la mi-2026, environ 1 % seulement des sommes annoncées avait été versé.
- Six mois après la trêve, le plan n'a guère dépassé l'arrêt des combats ; faute d'horizon politique, le risque est celui d'une partition de fait du territoire.
Deux ans de guerre, plus de 69 000 morts recensés, des quartiers entiers réduits en poussière : quand les armes se sont tues le 10 octobre 2025, Gaza n’était plus une ville mais un champ de ruines de 61 millions de tonnes de gravats. Depuis, une question hante les chancelleries : qui va reconstruire ce territoire, avec quel argent, et surtout, qui va le gouverner ? La réponse esquissée — un plan américain, un « Conseil de la paix » présidé par Donald Trump, une force internationale — bute déjà sur les murs les plus durs de ce conflit.
Un territoire à reconstruire de fond en comble
L’ampleur du désastre dépasse l’entendement. L’évaluation conjointe de la Banque mondiale, des Nations unies et de l’Union européenne, publiée fin 2025, chiffre les besoins de relèvement et de reconstruction à 71,4 milliards de dollars sur la prochaine décennie, dont 26,3 milliards pour les seuls dix-huit premiers mois afin de rétablir les services essentiels1. Les dégâts matériels y sont estimés à 35,2 milliards, les pertes économiques et sociales à 22,7 milliards.
Derrière les chiffres, l’effondrement d’une société. Plus de 371 000 logements ont été détruits ou endommagés ; le logement représente à lui seul 53 % des dommages. Plus de la moitié des hôpitaux ne fonctionnent plus, la quasi-totalité des écoles sont touchées, et l’économie locale s’est contractée de 84 %2. Selon l’ONU, environ 1,2 million de Gazaouis — quelque 60 % de la population — ont perdu leur foyer, et plus de 61 millions de tonnes de décombres, souvent mêlées d’engins non explosés et d’amiante, doivent être déblayées avant même de songer à rebâtir2. À ce rythme, les experts parlent en décennies, pas en années.
Le bilan humain, lui, reste contesté dans ses marges mais colossal dans son ordre de grandeur. Le ministère de la Santé de Gaza, administré par le Hamas, recensait début 2026 plus de 69 000 morts, un décompte que des dépêches internationales rapportent en l’attribuant à sa source3.
Le plan Trump et le « Board of Peace »
Au cœur du dispositif figure un document de vingt points, le « Plan global pour mettre fin au conflit de Gaza », accepté dans ses grandes lignes par Washington, Israël et le Hamas à l’automne 20254. Sa première phase — arrêt des combats, échange d’otages et de prisonniers, afflux d’aide humanitaire, retrait israélien jusqu’à une « ligne jaune » — a été appliquée. La suite est une autre affaire.
Le plan crée un « Board of Peace », que l’on peut traduire par Conseil de la paix : un organe de transition présidé par Donald Trump lui-même, où siège notamment l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair4. Cet organe chapeaute un comité palestinien de technocrates chargé de l’administration quotidienne, épaulé sur le terrain par un haut représentant, l’ancien envoyé de l’ONU Nickolaï Mladenov. Réuni pour la première fois à Washington le 18 février 2026, le Conseil a rassemblé les représentants de plus de quarante pays4.
Le tout a reçu l’onction du Conseil de sécurité. Le 17 novembre 2025, la résolution 2803 a entériné le plan par 13 voix pour et 2 abstentions — celles de la Russie et de la Chine5. Elle autorise la création d’une Force internationale de stabilisation (FIS) jusqu’au 31 décembre 2027. Mais des juristes et des centres de réflexion ont aussitôt pointé ses zones d’ombre, faute de critères de nomination, de garantie de représentation palestinienne ou de contrôle onusien réel : Chatham House, à Londres, y voit un cadre habilitant mais dangereusement vague sur le consentement des Gazaouis5.
La Force de stabilisation et le nœud du désarmement
Sur le papier, la Force internationale de stabilisation doit sécuriser l’enclave, appuyer sa démilitarisation et garantir l’acheminement de l’aide. Un commandant a été désigné — le général de division américain Jasper Jeffers — et plusieurs pays, dont l’Indonésie et le Maroc, ont promis des contingents4. À la mi-2026, pourtant, aucune force n’était déployée sur le terrain.
La raison tient en un mot : le désarmement. Le plan exige que le Hamas remette ses armes selon un calendrier de huit mois, détruise son réseau de tunnels et cède le pouvoir. Or le mouvement s’y refuse. Son chef en exil, Khaled Mechaal, a rejeté tout désarmement tant que dure l’occupation, estimant que retirer ses armes à un peuple occupé en ferait « une proie facile à éliminer » ; le Hamas propose en échange une trêve de cinq à dix ans, comme le rapporte Al Jazeera, chaîne dont la couverture reflète une sensibilité proche des positions palestiniennes6. Un front uni de factions — Hamas, Jihad islamique, FPLP — a rejeté la condition de désarmement6.
La lecture israélienne est l’exact miroir. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou martèle qu’aucune reconstruction ne commencera avant le désarmement et exclut tout État palestinien, affirmant qu’Israël conservera le contrôle sécuritaire « du Jourdain à la mer » — une primauté de la doctrine de sécurité nationale israélienne sur toute autre considération ; le désarmement, dit-il, se fera « de gré ou de force »7. Entre les deux récits inconciliables, l’envoyé Mladenov tient une ligne de crête : le Hamas, dit-il, doit « désarmer, non disparaître » de Gaza, et le cessez-le-feu « dépend » de ce désarmement8.
Autorité palestinienne contre Hamas : qui pour gouverner ?
La gouvernance future divise tout autant. Le plan écarte à la fois le Hamas et l’Autorité palestinienne (AP) du pouvoir immédiat. À leur place, un Comité national pour l’administration de Gaza : quinze technocrates palestiniens, dirigés par l’ancien ministre Ali Chaath, sans membre du Hamas ni de l’AP9. Début 2026, le Hamas a accepté le principe de remettre la gestion civile à ce comité — un geste que des analystes lisent comme une tactique de survie davantage que comme un renoncement9.
L’Autorité palestinienne, elle, revendique Gaza. Devant l’Assemblée générale de l’ONU, Mahmoud Abbas a affirmé que l’enclave « fait partie intégrante de l’État de Palestine » et que l’AP est « prête à assumer la pleine responsabilité » de sa gouvernance, ajoutant que « le Hamas n’aura aucun rôle » à y jouer10. Mais le plan ne lui rouvre la porte qu’au terme d’un « programme de réforme » non défini. Washington présente cette clause comme un « chemin crédible vers l’autodétermination et l’État palestinien »4 ; ses détracteurs y voient un outil pour façonner une autorité plus docile et perpétuer le statu quo — une instrumentalisation de la reconstruction à des fins de pouvoir dont le précédent syrien sous Assad offre un cas d’école. Affaibli et impopulaire, Abbas peine de toute façon à exister dans l’équation.
Le Golfe, banquier hésitant de la reconstruction
Reconstruire coûtera des dizaines de milliards que ni Gaza ni les Palestiniens ne possèdent. Tous les regards se tournent vers le Golfe. Lors de la réunion inaugurale du Conseil de la paix, en février 2026, neuf pays à majorité musulmane ont promis plus de 7 milliards de dollars, auxquels Washington a ajouté une promesse de 10 milliards11. Les Émirats arabes unis se sont engagés sur 1,2 milliard, le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït sur au moins un milliard chacun, plusieurs États précisant que leurs versements s’étaleraient sur plusieurs années11.
Entre la promesse et le décaissement, le fossé est béant. À la mi-2026, le centre Carnegie relevait qu’environ 1 % seulement des 17 milliards annoncés avait réellement été transféré, et le Conseil de la paix en était réduit à enjoindre aux États « de payer ce qu’ils ont promis »12. Cette frilosité n’a rien d’irrationnel : les bailleurs du Golfe refusent de financer une reconstruction qui pourrait être à nouveau pulvérisée faute de paix durable, et n’entendent pas renflouer une enclave encore contrôlée militairement par Israël. L’expérience syrienne, où les sanctions et l’absence de garanties politiques ont gelé le relèvement, nourrit cette prudence. Riyad y met une condition explicite : pas de normalisation avec Israël ni d’engagement majeur sans la fin de la guerre et un cadre clair vers un État palestinien13. Ces calculs prolongent une diplomatie du Golfe déjà à l’œuvre dans la recomposition régionale post-conflit, où l’aide financière sert de levier politique.
Une trêve qui s’effrite, un horizon politique fuyant
Six mois après le 10 octobre, le constat est sévère. Au-delà de l’arrêt des combats, de l’échange d’otages et de la hausse de l’aide, le plan en vingt points « a largement calé sur toutes ses promesses », résume une analyse de l’organisation J Street14. Les violences n’ont pas cessé : selon des décomptes recoupés, plus de 700 Palestiniens et quatre Israéliens ont été tués depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, et la « ligne jaune » a glissé vers la Méditerranée, comprimant la population dans un territoire rétréci14. En mai 2026, un haut responsable mettait en garde, sur l’antenne de CNN, contre le risque d’une partition « permanente » de Gaza15.
La situation humanitaire s’est améliorée sans cesser d’être critique : l’ONU estime que 77 % des habitants restent en insécurité alimentaire aiguë, faute notamment de matériaux classés « à double usage » par Israël14. Le paradoxe est cruel : un cessez-le-feu tient à peu près, des milliards sont promis, une architecture internationale existe — mais le verrou du désarmement, l’absence d’un acteur palestinien légitime accepté de tous et le refus israélien d’un horizon étatique laissent la reconstruction suspendue. Le prochain test décisif sera le passage effectif à la phase deux : si la Force de stabilisation se déploie et si un premier euro de reconstruction est dépensé, Gaza commencera à renaître. Sinon, l’enclave risque de rester ce qu’elle est aujourd’hui — un champ de ruines administré de l’extérieur, sans avenir politique tracé.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le « Board of Peace » prévu pour Gaza ?
C'est l'organe de transition créé par le plan Trump pour superviser l'administration et la reconstruction de Gaza. Présidé par Donald Trump, comptant Tony Blair parmi ses membres, il chapeaute un comité palestinien de technocrates chargé des services au quotidien. La résolution 2803 du Conseil de sécurité a entériné sa création en novembre 2025.
Combien coûtera la reconstruction de Gaza ?
L'évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l'ONU et de l'Union européenne, publiée fin 2025, chiffre les besoins de relèvement et de reconstruction à 71,4 milliards de dollars sur dix ans, dont 26,3 milliards pour les seuls dix-huit premiers mois. Les dégâts matériels y sont estimés à plus de 35 milliards.
Pourquoi le désarmement du Hamas bloque-t-il le processus ?
Le plan international exige que le Hamas remette ses armes avant le retrait israélien et la reconstruction. Le mouvement refuse de désarmer tant que dure l'occupation, qualifiant cela de capitulation. Israël, de son côté, conditionne tout relèvement à ce désarmement. Faute d'accord, la phase deux du plan reste largement bloquée.
Quel rôle pour l'Autorité palestinienne à Gaza ?
L'Autorité palestinienne revendique Gaza comme partie intégrante de l'État de Palestine et se dit prête à en assumer la gouvernance. Le plan Trump la tient toutefois à l'écart : elle ne pourrait revenir qu'après un « programme de réforme » non précisé, condition jugée par ses partisans comme un horizon vers l'État, et par ses détracteurs comme un moyen de la marginaliser.
Sources
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Délégation de l’Union européenne / Nations unies, « Joint Statement: Final Gaza Rapid Damage and Needs Assessment estimates $71.4 billion for recovery and reconstruction », EEAS, novembre 2025. https://www.eeas.europa.eu/delegations/palestine-occupied-palestinian-territory-west-bank-and-gaza-strip/local-press-release-joint-statement-european-union-%E2%80%93-united-nations-final-gaza-rapid-damage-and_en ↩
-
« Gaza: $70 billion needed to rebuild shattered enclave, says UN », Question of Palestine (ONU), 14 octobre 2025. https://www.un.org/unispal/document/unog-press-briefing-14oct25/ ↩ ↩2
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The Times of Israel, « Hamas-run ministry says death toll in Gaza war passes 69,000 », The Times of Israel, 2026. https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/hamas-run-ministry-says-death-toll-in-gaza-war-passes-69000/ ↩
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Council on Foreign Relations, « A Guide to Trump’s Twenty-Point Gaza Peace Deal », CFR, 2025. https://www.cfr.org/articles/guide-trumps-twenty-point-gaza-peace-deal ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
Chatham House, « What is Security Council Resolution 2803, and what does it mean for the Trump Gaza plan? », Chatham House, novembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/11/what-security-council-resolution-2803-and-what-does-it-mean-trump-gaza-plan ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Hamas leader rejects disarmament while Israeli occupation of Gaza continues », Al Jazeera, 8 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/8/hamas-leader-rejects-disarmament-while-israeli-occupation-of-gaza-continues ↩ ↩2
-
The Times of Israel, « Netanyahu: No Gaza rebuild before Hamas disarms, Israel will keep ‘security control’ over Gaza », The Times of Israel, 2026. https://www.timesofisrael.com/netanyahu-no-gaza-rebuild-before-hamas-disarms-israel-will-keep-security-control-over-gaza/ ↩
-
Al Jazeera, « Hamas must disarm, not ‘disappear’ from Gaza: Board of Peace’s Mladenov », Al Jazeera, 13 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/13/board-of-peaces-mladenov-says-gaza-ceasefire-hinges-on-hamas-disarmament ↩
-
JURIST, « Hamas to hand Gaza governance to Palestine technocratic committee », JURIST, janvier 2026. https://www.jurist.org/news/2026/01/hamas-to-hand-gaza-governance-to-palestine-technocratic-committee/ ↩ ↩2
-
Nations unies, « Palestinian Authority “Ready to Work” with All Partners to Implement Peace Plan, President Tells General Assembly », UN Meetings Coverage, 2025. https://press.un.org/en/2025/ga12711.doc.htm ↩
-
AGBI, « Gulf states pledge billions for Board of Peace Gaza plans », AGBI, février 2026. https://www.agbi.com/development/2026/02/gulf-states-pledge-billions-for-board-of-peace-gaza-plans/ ↩ ↩2
-
Carnegie Endowment for International Peace, « The Board of Peace and Funding for Gaza Reconstruction: On Whose Account? », Carnegie, mars 2026. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/research/2026/03/the-board-of-peace-and-funding-for-gaza-reconstruction-on-whose-account ↩
-
Anadolu Agency, « Saudi Arabia says no normalization with Israel without establishing Palestinian state », AA, 2026. https://www.aa.com.tr/en/middle-east/saudi-arabia-says-no-normalization-with-israel-without-establishing-palestinian-state/3644621 ↩
-
J Street, « Six Months In: Assessing the Status of the Gaza Ceasefire », J Street, 2026. https://jstreet.org/six-months-in-assessing-the-status-of-the-gaza-ceasefire/ ↩ ↩2 ↩3
-
CNN, « Gaza risks becoming permanently divided, top official warns », CNN, 14 mai 2026. https://www.cnn.com/2026/05/14/middleeast/gaza-israel-ceasefire-permanent-division-intl ↩
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