Reconstruire pour régner : la stratégie immobilière d'Assad
Décret 66, Marota City, concessions à Moscou et Téhéran : comment Assad a transformé la reconstruction de la Syrie en instrument de pouvoir et de punition.

À retenir
- Le décret 66 (2012) a permis d'exproprier des quartiers de Damas pour bâtir le projet immobilier haut de gamme de Marota City.
- Environ 50 000 habitants ont été déplacés, souvent incapables de prouver leurs titres de propriété.
- Les contrats juteux ont été attribués à des hommes d'affaires proches du régime, comme Samer Foz ou Rami Makhlouf.
- En échange de leur soutien, Moscou et Téhéran ont obtenu des concessions, dont un bail de 49 ans sur le port de Tartous.
- La reconstruction est estimée entre 250 et 500 milliards de dollars, fardeau majeur pour la Syrie d'après-Assad.
À Damas, sur les hauteurs de Mazzeh, des tours de verre sortent de terre tandis que des familles entières cherchent encore à prouver qu’elles possédaient là une maison. Ce contraste résume une stratégie : sous Bachar al-Assad, reconstruire n’a jamais été un simple chantier technique. C’était un instrument de pouvoir, taillé pour récompenser les fidèles, punir les rebelles et redessiner la carte sociale du pays. Là où l’on attendait des logements pour les déplacés, on a vu surgir des projets de prestige réservés à une clientèle triée sur le volet.
Le décret 66, machine à exproprier
Le symbole de cette politique porte un numéro : le décret 66. Entré en vigueur en septembre 2012, en pleine guerre, il autorise le gouvernorat de Damas à expulser les habitants de deux vastes zones de la capitale — Basateen al-Razi, dans le district de Mazzeh, et Kafr Soussa — pour y développer un projet immobilier haut de gamme baptisé Marota City1.
Le piège est juridique. Le texte impose aux propriétaires de fournir une preuve de propriété dans les trente jours, faute de quoi ils perdent leurs droits1. Or, dans les quartiers informels, ces titres sont souvent introuvables : pas de registres formels, héritages difficiles à établir1. Résultat, environ 50 000 résidents ont été déplacés1. Pour les Syriens réfugiés à l’étranger, impossible de revenir réclamer leur bien1. En avril 2018, le décret 10 a généralisé ce mécanisme à l’ensemble du pays1.
Récompenser les fidèles, punir les rebelles
Derrière la rénovation urbaine se cache une logique politique limpide. Selon le Carnegie Endowment, le régime a conçu la reconstruction pour récompenser la loyauté de son réseau de capitalistes de connivence et de ses alliés étrangers, et pour punir les anciennes communautés rebelles2. L’objectif n’était pas d’apaiser les griefs qui avaient nourri la révolte, mais de consolider le pouvoir2.
Les contrats juteux atterrissent ainsi entre les mains d’une élite économique liée au régime, tels le magnat de la construction Samer Foz ou Rami Makhlouf, cousin du président1. La reconstruction devient un mécanisme d’enrichissement réservé, prolongeant le système de corruption et de réseaux économiques qui soutenait le pouvoir. À l’inverse, les zones reprises à l’opposition restent souvent à l’abandon, ce qui revient à faire payer aux populations leur soutien passé à la révolte. Cette inégalité territoriale prolonge précisément les fractures économiques qui avaient nourri l’opposition à Assad.
Détruire pour reconstruire « entre soi »
La méthode a un nom chez les chercheurs : la « destruction stratégique ». En rasant des quartiers populaires associés à la contestation, le régime libérait du foncier pour des projets de luxe réservés à ses fidèles. Le Tahrir Institute for Middle East Policy compare ce schéma au précédent libanais de Solidere, à Beyrouth : une reconstruction qui, sous couvert de modernité, dépossède les habitants modestes au profit d’investisseurs bien introduits3.
Le procédé est doublement efficace pour le pouvoir. Il transforme une victoire militaire en rente immobilière, et il modifie durablement la composition sociale des quartiers reconquis. Ceux qui sont partis ne peuvent plus revenir ; ceux qui restent n’ont plus les moyens d’habiter là. La carte urbaine se redessine au profit d’une clientèle loyale, gravant la défaite de l’opposition dans le béton. La reconstruction n’efface pas la guerre : elle la prolonge par d’autres moyens.
Le prix payé aux parrains étrangers
Le régime n’aurait pas survécu sans Moscou et Téhéran. La reconstruction est aussi devenue la monnaie de leur fidélité. L’Iran, qui a renouvelé plusieurs fois une ligne de crédit facilitant l’import de pétrole et de biens, a obtenu en retour des concessions dans les phosphates, des ports et une licence d’opérateur de téléphonie mobile4. Ces contreparties s’inscrivent dans la longue alliance entre Damas, l’Iran et le Hezbollah.
La Russie n’est pas en reste : elle a décroché des droits d’exploration gazière et un bail de 49 ans renouvelable sur le port de Tartous, sur la côte méditerranéenne4. Ce tropisme russe découle directement de l’intervention militaire décidée par Vladimir Poutine en 2015, qui avait sauvé le régime. La reconstruction scelle ainsi une dépendance : pour se maintenir, Assad a hypothéqué des pans entiers de la souveraineté économique syrienne.
Une reconstruction empêchée
Reste que cette stratégie s’est heurtée à un mur : l’argent. Le pays est exsangue, isolé et sous sanctions. Les estimations du coût de la reconstruction varient fortement — l’ONU évoquait au moins 250 milliards de dollars, la Banque mondiale plus de 216 milliards en 2025, certaines évaluations atteignant 300 à 500 milliards5. Aucun de ces montants n’était à la portée d’un régime privé d’investissements occidentaux.
Le dilemme était insoluble : comment reconstruire sans financement international, tout en refusant les réformes politiques qui auraient pu le débloquer ? La reconstruction est donc restée largement virtuelle, plus utile comme outil de propagande et de redistribution sélective que comme véritable relance. Les cérémonies d’inauguration vantaient un « retour à la normale » que la majorité des Syriens n’a jamais connu.
Les bailleurs occidentaux posaient une condition simple : pas de fonds massifs sans transition politique crédible. Le régime, lui, refusait toute concession susceptible d’entamer son contrôle. Faute de compromis, Damas s’est encore davantage arrimé à ses parrains, seuls disposés à investir en échange d’avantages stratégiques. La reconstruction est ainsi devenue un théâtre : on inaugurait quelques projets vitrines pendant que des millions de déplacés vivaient toujours dans des conditions précaires, sans accès fiable à l’eau, à l’électricité ou aux soins. L’écart entre le récit officiel et le quotidien des Syriens n’a cessé de se creuser.
Perspectives
Sous Assad, la reconstruction fut moins une promesse de renaissance qu’un instrument de domination : exproprier, récompenser, punir, et payer ses parrains. La chute du régime, le 8 décembre 2024, rebat les cartes. Les nouvelles autorités héritent d’un chantier titanesque et d’un choix décisif : rompre avec la reconstruction-punition au profit d’une reconstruction inclusive, ou reproduire les travers du passé. La tentation sera grande de récompenser à nouveau des fidèles et de bâtir vite, sans s’embarrasser des droits des absents. Or la légitimité d’un nouveau pouvoir se jouera précisément là : dans sa capacité à rendre aux déplacés leurs maisons, à ouvrir les chantiers à tous et à faire de la reconstruction un projet national plutôt qu’une rente. Le signal à surveiller est donc clair — la question des droits de propriété des déplacés, et celle de savoir qui, cette fois, profitera vraiment des grues qui se remettront à tourner.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le décret 66 ?
Entré en vigueur en septembre 2012, ce décret autorisait le gouvernorat de Damas à exproprier les habitants de deux zones de la capitale pour y bâtir un projet immobilier de luxe, Marota City. Étendu à tout le pays par le décret 10 en 2018, il a servi d'outil de redistribution foncière au profit du régime.
Comment la reconstruction servait-elle le pouvoir d'Assad ?
Selon Carnegie et l'Atlantic Council, le régime a conçu la reconstruction pour récompenser ses fidèles et ses alliés étrangers, et punir les anciennes zones rebelles. Les contrats lucratifs allaient à des hommes d'affaires proches du pouvoir, tandis que les territoires hostiles restaient à l'abandon.
Qu'ont obtenu la Russie et l'Iran ?
En échange de leur soutien, les deux parrains ont reçu des concessions. L'Iran a obtenu des avantages dans les phosphates, des ports et une licence de téléphonie ; la Russie, des droits d'exploration gazière et un bail de 49 ans renouvelable sur le port de Tartous, sur la Méditerranée.
Combien coûtera la reconstruction de la Syrie ?
Les estimations varient fortement. L'ONU évoquait au moins 250 milliards de dollars ; la Banque mondiale a chiffré les besoins à plus de 216 milliards en 2025, certaines évaluations atteignant désormais 300 à 500 milliards. C'est l'un des principaux défis de la Syrie d'après-Assad.
Sources
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Atlantic Council, « Decree 66 and the Impact of its National Expansion », Atlantic Council, 2019. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/decree-66-and-the-impact-of-its-national-expansion/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
-
Carnegie Endowment for International Peace, « The Paradox of Syria’s Reconstruction », Carnegie Endowment, septembre 2019. https://carnegieendowment.org/research/2019/09/the-paradox-of-syrias-reconstruction?lang=en ↩ ↩2
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The Tahrir Institute for Middle East Policy, « Demolishing Human Rights in the Name of Reconstruction: Lessons Learned From Beirut’s Solidere for Syria », TIMEP, 16 septembre 2020. https://timep.org/2020/09/16/demolishing-human-rights-in-the-name-of-reconstruction-lessons-learned-from-beiruts-solidere-for-syria/ ↩
-
Al Majalla, « Rebuilding Syria’s economy will be challenging but comes with reward », Al Majalla. https://en.majalla.com/node/324054/business-economy/rebuilding-syrias-economy-will-be-challenging-comes-reward ↩ ↩2
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House of Commons Library, « Syria one year after Assad: Reconstruction and sanctions », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10428/ ↩
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