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Syrie et Golfe : de la réadmission d'Assad à la chute du régime

Réintégrée à la Ligue arabe en 2023, la Syrie d'Assad s'est effondrée fin 2024. Récit d'un rapprochement avec le Golfe, du Captagon à la reconstruction.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Drapeaux des pays arabes lors d'un sommet de la Ligue arabe consacré à la Syrie.
Drapeaux des pays arabes lors d'un sommet de la Ligue arabe consacré à la Syrie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Suspendue en 2011, la Syrie a retrouvé son siège à la Ligue arabe le 19 mai 2023, lors du sommet de Djeddah.
  2. Le trafic de Captagon, dont le Golfe est la principale destination, a servi de monnaie d'échange dans la normalisation.
  3. Les Émirats ont ouvert la voie dès 2018 ; l'Arabie saoudite a rétabli ses relations avec Damas en 2023.
  4. La chute du régime Assad, le 8 décembre 2024, a rebattu toutes les cartes régionales.
  5. Depuis 2025, le Golfe finance la reconstruction du nouveau pouvoir syrien pour réduire l'influence iranienne.

Le 19 mai 2023, Bachar al-Assad foulait le tapis rouge d’un sommet arabe à Djeddah. Douze ans après avoir été mis au ban, le président syrien retrouvait son siège, salué par des dirigeants qui, hier encore, finançaient ses adversaires. Dix-huit mois plus tard, son régime s’effondrait. Entre ces deux dates, le Golfe aura tout misé sur un pari perdu — avant de se tourner, sans état d’âme, vers ses successeurs.

D’un ostracisme régional à la main tendue

La Syrie avait été suspendue de la Ligue arabe en novembre 2011, après la répression sanglante des manifestations. La guerre qui a suivi a fait près de 500 000 morts et déplacé 23 millions de personnes1. Pendant une décennie, Damas est resté un paria, ses voisins du Golfe armant et finançant l’opposition. Cet isolement s’inscrivait dans une longue dégradation de ses relations diplomatiques, de l’engagement régional d’avant-guerre à la mise au ban.

Le tournant est venu de plusieurs côtés à la fois. Les Émirats arabes unis avaient ouvert la voie dès 2018 en rouvrant leur ambassade à Damas2. Surtout, les séismes de février 2023, qui ont tué plus de 6 000 personnes dans le nord-ouest, ont brisé l’isolement par l’afflux d’aide étrangère3. Le rapprochement entre Riyad et Téhéran, scellé en mars 2023, a achevé de lever les blocages. Le 19 mai, au sommet de Djeddah, la Syrie retrouvait sa place — une décision adoptée à l’unanimité des treize États présents, deux jours avant que l’Arabie saoudite ne rétablisse ses relations avec Damas4.

Le Captagon, monnaie d’échange d’un marchandage

Derrière la diplomatie des sourires se cachait un calcul très concret. La Syrie d’Assad était devenue le premier producteur mondial de Captagon, une amphétamine bon marché dont le Golfe constitue la principale destination5. Ce commerce illicite rapportait des milliards aux caisses du régime, au point d’en faire un instrument de pression.

La normalisation de 2023 reposait largement sur un échange : un allègement de l’isolement contre l’engagement de Damas à endiguer le trafic6. Pour Riyad, ce dossier figurait en tête des priorités, tant la drogue ravageait sa jeunesse et défiait ses services de sécurité. Mais le régime n’avait guère intérêt à tarir une source de revenus aussi précieuse, devenue l’un des piliers d’une économie de guerre exsangue. Le Captagon est ainsi resté un levier dans les mains d’Assad, et une épine persistante dans la relation avec l’Arabie saoudite7. La normalisation, censée acheter la stabilité, n’a acheté qu’un répit : les saisies n’ont pas faibli et la production a continué de prospérer dans les zones tenues par le régime et ses alliés.

Des monarchies divisées, des intérêts convergents

Tous les acteurs du Golfe ne lisaient pas la situation de la même manière. Les Émirats, pionniers de la réouverture, visaient les opportunités d’investissement liées à la reconstruction et cherchaient à diluer l’influence iranienne2. L’Arabie saoudite partageait cet objectif, tout en plaçant le Captagon au sommet de son agenda. À l’inverse, la Jordanie, le Koweït et le Qatar s’étaient opposés à la présence d’Assad au sommet tant qu’aucun plan de paix n’était négocié4.

Ces divergences traduisaient une même réalité : l’isolement de la Syrie n’avait rien résolu et alimentait des problèmes communs — drogue, réfugiés, instabilité. La logique du « pied dans la porte » l’a emporté : mieux valait, pour les capitales du Golfe, peser sur Damas de l’intérieur que de laisser le champ libre à l’Iran. Ce pragmatisme assumé tranchait avec la fermeté affichée au début du conflit, quand les mêmes États finançaient l’opposition armée. La diplomatie régionale s’est ainsi déplacée du registre moral vers celui des intérêts. La normalisation s’imbriquait avec les enjeux plus larges de la sécurité régionale et de la rivalité avec la Turquie, elle aussi engagée en Syrie. Restait un obstacle de taille : la survie d’Assad reposait sur l’appui de Moscou et de Téhéran, fruit notamment de l’intervention russe de 2015, ce qui limitait toute marge de manœuvre arabe.

Décembre 2024 : le pari balayé

Le calcul du Golfe s’est effondré en quelques jours. Le 8 décembre 2024, une offensive éclair de groupes rebelles menés par Hayat Tahrir al-Cham renversait le régime, et Assad fuyait vers la Russie8. La normalisation patiemment construite autour de sa personne devenait sans objet. Loin de se figer, les monarchies du Golfe ont pivoté avec pragmatisme vers le nouveau pouvoir.

Le président de transition Ahmad al-Charaa a réservé sa première visite officielle à l’Arabie saoudite, en février 2025, avant des déplacements aux Émirats, au Qatar, à Oman et à Bahreïn9. Riyad et Doha ont réglé la dette syrienne envers la Banque mondiale, financé des salaires du secteur public et promis des investissements massifs9. Le Qatar s’est engagé à doubler la fourniture d’électricité pour soulager les pénuries d’énergie héritées de la guerre9. Après la levée des sanctions, l’Arabie saoudite a annoncé 6,4 milliards de dollars pour le tourisme, la santé, les télécommunications et le divertissement9. La logique stratégique demeure inchangée : réduire l’influence de Téhéran, longtemps prépondérante, et façonner un ordre régional sous leadership du Golfe10. Là où l’Iran avait verrouillé le terrain pendant quatre décennies, les monarchies entrevoient enfin une brèche.

Une page tournée, des incertitudes intactes

L’épisode de la normalisation avec Assad restera un cas d’école de realpolitik : des États qui réintègrent un dirigeant qu’ils combattaient, par lassitude et par intérêt, avant que l’histoire ne les prenne de vitesse. Le Golfe a su rebondir, transformant l’échec de 2023 en opportunité de 2025.

Mais les incertitudes demeurent. L’orientation islamiste du nouveau pouvoir inquiète certaines capitales, à commencer par Abou Dhabi, hostile aux mouvances panislamistes10. Le dossier du Captagon, l’ampleur des besoins de reconstruction et la stabilité du nouveau régime restent autant d’inconnues. Plane aussi la question de la justice internationale : la chute du régime rouvre l’espoir de poursuites pour les crimes commis, un sujet que la normalisation de 2023 avait soigneusement contourné. Le signal à surveiller : la capacité du Golfe à convertir ses milliards en influence durable, là où ni l’ostracisme ni la normalisation avec Assad n’avaient produit les résultats escomptés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quand la Syrie a-t-elle été réadmise à la Ligue arabe ?

Le 19 mai 2023, lors du 32e sommet de la Ligue arabe à Djeddah, en Arabie saoudite. Bachar al-Assad y a retrouvé son siège après plus d'une décennie de boycott régional, consécutif à sa répression des manifestations de 2011. La décision de réintégration avait été adoptée à l'unanimité quelques jours plus tôt.

Quel rôle a joué le Captagon dans la normalisation ?

Le Captagon, amphétamine produite massivement en Syrie sous Assad, inonde les marchés du Golfe. La normalisation de 2023 s'est accompagnée d'un marchandage : levée partielle de l'isolement contre coopération pour endiguer ce trafic. Le sujet est resté un point de friction majeur entre Damas et Riyad.

Comment la chute d'Assad a-t-elle changé la donne ?

Le 8 décembre 2024, le régime s'est effondré et Assad a fui vers la Russie. Le pari de la normalisation avec lui était caduc. Les monarchies du Golfe ont rapidement engagé le dialogue avec le nouveau pouvoir, voyant dans la transition une occasion de réduire l'influence iranienne et de peser sur la reconstruction.

Que fait le Golfe en Syrie depuis 2025 ?

Riyad et Doha ont réglé la dette syrienne à la Banque mondiale, financé des salaires publics et promis des milliards d'investissements dans l'énergie, les télécommunications et le tourisme. L'objectif affiché est de stabiliser la Syrie post-Assad tout en supplantant durablement l'influence de Téhéran dans le pays.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Assad gets warm reception as Syria welcomed back into Arab League », Al Jazeera, 19 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/19/assad-gets-warm-welcome-as-syria-welcomed-back-into-arab-league

  2. Arab Center Washington DC, « Captagon: Assad’s Ticket to Normalization in the Arab World? », Arab Center DC, 2023. https://arabcenterdc.org/resource/captagon-assads-ticket-to-normalization-in-the-arab-world/ 2

  3. Arab Reform Initiative, « The Arab Regional Order and Assad: From Ostracism to Normalization », Arab Reform Initiative, 2023. https://www.arab-reform.net/publication/the-arab-regional-order-and-assad-from-ostracism-to-normalization/

  4. Al-Monitor, « Arab League readmits Syria, paving the way for Assad to attend Saudi summit », Al-Monitor, mai 2023. https://www.al-monitor.com/originals/2023/05/arab-league-readmits-syria-paving-way-assad-attend-saudi-summit 2

  5. CNN, « A little-known drug brought billions to Syria’s coffers. Now it’s a bargaining chip », CNN, 10 avril 2023. https://www.cnn.com/2023/04/10/middleeast/syria-drugs-bargaining-chip-mime-intl/index.html

  6. Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « A balancing act: Normalizing Syrian relations amid the Captagon trade », Global Initiative. https://globalinitiative.net/analysis/syria-arab-league-captagon/

  7. Carnegie Endowment for International Peace, « Border Traffic: How Syria Uses Captagon to Gain Leverage Over Saudi Arabia », Carnegie, août 2024. https://carnegieendowment.org/research/2024/08/border-traffic-how-syria-uses-captagon-to-gain-leverage-over-saudi-arabia

  8. CNN, « Timeline of how rebels toppled Assad’s regime in less than two weeks », CNN, 9 décembre 2024. https://edition.cnn.com/2024/12/09/middleeast/timeline-syria-assad-regime-toppled-intl

  9. Gulf International Forum, « The Gulf Showers Syria with Aid—in Return for Stability and Interests », Gulf International Forum, 2025. https://gulfif.org/the-gulf-showers-syria-with-aid-in-return-for-stability-and-interests/ 2 3 4

  10. Arab Gulf States Institute, « Recasting Syria After Assad: Saudi Arabia’s Bid to Shape a Gulf-Led Regional Order », AGSI, 2025. https://agsi.org/analysis/recasting-syria-after-assad-saudi-arabias-bid-to-shape-a-gulf-led-regional-order/ 2

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