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Russie et ex-URSS : une influence qui s'effrite

L'Arménie quitte l'alliance militaire russe, l'Asie centrale diversifie ses armes : empêtrée en Ukraine, Moscou voit son emprise sur l'ex-URSS reculer en 2025.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux des États membres d'organisations post-soviétiques, illustrant les relations entre la Russie et les anciennes républiques de l'URSS.
Drapeaux des États membres d'organisations post-soviétiques, illustrant les relations entre la Russie et les anciennes républiques de l'URSS. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Arménie a gelé sa participation à l'OTSC dès 2024 et se considère désormais hors de l'alliance militaire dirigée par la Russie.
  2. La guerre en Ukraine a affaibli Moscou : Vladimir Poutine l'a reconnu lors du sommet de l'OTSC de novembre 2025.
  3. L'Asie centrale est devenue la principale zone d'influence russe dans l'ex-URSS, mais elle diversifie ses partenaires.
  4. L'Union économique eurasienne fête ses dix ans avec un commerce en hausse, mais reste dominée par la Russie et concurrencée par la Chine.

Pendant trente ans, Moscou a considéré l’ex-URSS comme sa chasse gardée. En 2025, ce glacis se fissure. Une alliée historique claque la porte de son alliance militaire, l’Asie centrale achète ses armes ailleurs, et le Kremlin lui-même reconnaît à demi-mot que la guerre en Ukraine lui coûte son influence. Le récit d’un empire qui se contracte.

Le divorce arménien

Le symbole le plus éclatant vient du Caucase. L’Arménie, longtemps pilier de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’alliance militaire dirigée par la Russie, s’en est détachée. Erevan a gelé sa participation dès février 2024, cessé ses contributions financières en mai, et son Premier ministre Nikol Pachinian a déclaré avoir « franchi le point de non-retour »1. Fin 2024, il affirmait : « Nous nous considérons déjà comme hors de l’OTSC »1.

La cause de cette rupture est précise. Lors de l’offensive azerbaïdjanaise au Haut-Karabakh de septembre 2023, les forces russes déployées sous le cessez-le-feu de 2020 ne sont pas intervenues2. Pour Erevan, c’était une trahison. Le basculement est aussi populaire que diplomatique : un sondage de 2024 montrait que seuls 31 % des Arméniens jugeaient positives les relations avec Moscou, contre 93 % en 20193. Et le 26 mars 2025, le Parlement arménien a adopté un texte endossant le processus d’adhésion à l’Union européenne3. Un revirement géopolitique majeur, qui prive Moscou d’un point d’ancrage dans le Caucase.

L’aveu de faiblesse du Kremlin

Le cas arménien n’est pas isolé : il révèle une tendance de fond. Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, la Russie a vu son influence reculer dans une large part de l’espace post-soviétique4. Plus frappant encore, le Kremlin l’admet. Lors du sommet de l’OTSC de novembre 2025, Vladimir Poutine a reconnu que la guerre en Ukraine pesait négativement sur les capacités russes au sein de l’alliance4.

Cet aveu en dit long. L’OTSC, dont la cohésion reposait largement sur la dépendance de ses membres à l’aide sécuritaire russe, montre ses fragilités4. Le boycott du sommet par l’Arménie a mis au grand jour ses fractures internes5. Or une alliance militaire qui ne peut plus garantir la sécurité de ses membres perd sa raison d’être. C’est tout le paradoxe de la posture russe : la même armée engagée en Ukraine, dont nous analysons les mutations dans la doctrine militaire russe, n’a plus les moyens de jouer les gendarmes du voisinage.

L’Asie centrale, dernier bastion convoité

Tout n’est pas perdu pour Moscou. Un espace résiste : l’Asie centrale, devenue la principale zone d’influence russe dans l’ex-URSS, à la fois tampon sécuritaire et corridor de transit4. Le Kazakhstan en est la pièce maîtresse : la Russie y demeure le premier investisseur, avec près de 25 milliards d’euros déjà engagés6.

Mais même ce bastion se diversifie. La guerre en Ukraine a poussé les États d’Asie centrale membres de l’OTSC à élargir leurs achats d’armes vers la France, l’Espagne et la Turquie4. Et la Chine est désormais omniprésente, captant environ un tiers du commerce extérieur du bloc eurasien6. Moscou se retrouve ainsi à partager une zone qu’il croyait sienne, contraint à un délicat numéro d’équilibriste que détaille l’expansion de l’influence russe en Asie centrale. La région reste fidèle par intérêt, non par allégeance — une nuance lourde de conséquences.

L’Union eurasienne, vitrine et limites

Sur le plan économique, l’instrument central de Moscou est l’Union économique eurasienne (UEE), qui réunit Russie, Biélorussie, Arménie, Kazakhstan et Kirghizistan. En 2025, elle a fêté ses dix ans avec un bilan en apparence flatteur : le commerce intérieur a dépassé 80 milliards d’euros, le PIB cumulé est passé de 1 600 à 2 500 milliards de dollars en une décennie, et près de 90 % des règlements se font désormais en monnaies nationales7.

Derrière la vitrine, les limites sont réelles. Le marché commun ne fonctionne toujours pas pleinement, miné par des frictions récurrentes entre tous les membres7. L’asymétrie est écrasante : l’économie russe est près de dix fois supérieure à celle du Kazakhstan, son plus gros partenaire8. Surtout, l’attractivité du projet plafonne : en octobre, l’Ouzbékistan a officiellement refusé d’en devenir membre, son responsable parlementaire ne voyant « aucun bénéfice » à l’adhésion8. Un camouflet pour une union censée fédérer l’espace post-soviétique. Cette logique d’influence économique se retrouve d’ailleurs jusque dans l’approche russe dans les Balkans, autre théâtre où Moscou avance ses pions.

Une emprise en recul, pas un effondrement

La politique russe envers l’ex-URSS est entrée dans une phase de reflux. L’Arménie s’émancipe, l’Asie centrale diversifie, l’Ouzbékistan refuse, et le Kremlin lui-même concède ses limites. Mais reflux n’est pas effondrement : la Russie conserve des leviers puissants — l’énergie, les diasporas, les liens militaires, et une UEE qui, malgré ses ratés, brasse des milliards. La guerre en Ukraine accélère un mouvement que Moscou peine à enrayer, tout en mobilisant des ressources qu’il devrait consacrer à son voisinage, comme l’illustre la ponction subie jusque dans la présence russe dans l’Arctique. Le signal à surveiller en 2026 : la trajectoire arménienne. Si Erevan concrétise son virage européen sans subir de représailles décisives, d’autres capitales pourraient être tentées de tester, elles aussi, les marges d’autonomie qu’offre une Russie affaiblie.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Arménie s'éloigne-t-elle de la Russie ?

La rupture remonte à l'offensive azerbaïdjanaise au Haut-Karabakh de septembre 2023, durant laquelle les forces russes n'ont pas protégé Erevan. L'Arménie a gelé sa participation à l'OTSC, cessé ses contributions financières et engagé en 2025 un processus d'adhésion à l'Union européenne.

Qu'est-ce que l'OTSC et qui en fait partie ?

L'Organisation du traité de sécurité collective est une alliance militaire dirigée par la Russie, regroupant notamment la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. Affaiblie par la guerre en Ukraine et par le retrait de fait de l'Arménie, sa cohésion est aujourd'hui fragilisée.

L'Union économique eurasienne fonctionne-t-elle vraiment ?

Elle progresse : le commerce intérieur a dépassé 80 milliards d'euros en 2025 et a presque doublé en dix ans. Mais le marché commun reste imparfait, miné par des frictions récurrentes, dominé par la Russie et concurrencé par la Chine, premier partenaire extérieur du bloc.

La Russie perd-elle toute son influence dans l'ex-URSS ?

Non, mais elle recule. En dehors de l'Asie centrale, devenue sa zone prioritaire, son emprise s'érode depuis 2022. Les anciennes républiques diversifient leurs partenaires économiques et militaires, profitant de l'affaiblissement de Moscou pour accroître leur autonomie.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Eurasianet, « Armenian PM insists country has irrevocably broken with the Russia-led CSTO », Eurasianet, 2025. https://eurasianet.org/armenian-pm-insists-country-has-irrevocably-broken-with-the-russia-led-csto 2

  2. Special Eurasia, « CSTO and Armenia’s Membership: A Strategic Look », Special Eurasia, 10 mars 2025. https://www.specialeurasia.com/2025/03/10/armenia-csto-analysis/

  3. Second Line of Defense, « Armenia’s Geopolitical Realignment: From Russia’s Orbit to Western Partnership », Second Line of Defense, août 2025. https://sldinfo.com/2025/08/armenias-geopolitical-realignment-from-russias-orbit-to-western-partnership/ 2

  4. Special Eurasia, « CSTO in Central Asia: Perspectives and Challenges », Special Eurasia, 20 février 2025. https://www.specialeurasia.com/2025/02/20/csto-central-asia-report/ 2 3 4 5

  5. The Times of Central Asia, « CSTO Summit in Bishkek: Armenia’s Boycott, Russia’s Agenda, and a New Secretary General », The Times of Central Asia, 2025. https://timesca.com/csto-summit-in-bishkek-armenias-boycott-russias-agenda-and-a-new-secretary-general/

  6. ECAEF, « Eurasian Economic Union at 10: Between goals and realities », ECAEF, 2025. https://ecaef.org/eurasian-economic-union/ 2

  7. Euronews, « Trade turnover in Eurasian Economic Union exceeds €80 billion last year », Euronews Business, 29 mai 2026. https://www.euronews.com/business/2026/05/29/trade-turnover-in-eurasian-economic-union-exceeds-80-billion-last-year 2

  8. GIS Reports, « Eurasian Economic Union at 10: Between goals and realities », GIS Reports Online, 2025. https://www.gisreportsonline.com/r/eaeu-goals-realities/ 2

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