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L'approche russe dans les Balkans : gaz, foi et récits

Gaz via TurkStream, crise en Republika Srpska, propagande de RT Belgrade : décryptage des leviers d'influence russes dans les Balkans occidentaux en 2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux serbe et russe côte à côte devant un bâtiment officiel dans les Balkans.
Drapeaux serbe et russe côte à côte devant un bâtiment officiel dans les Balkans. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Serbie et la Bosnie-Herzégovine reçoivent 100 % de leur gaz de Russie via le gazoduc TurkStream.
  2. En 2025, le dirigeant serbe de Bosnie Milorad Dodik a été condamné mais a refusé de quitter ses fonctions, relançant la crise.
  3. Moscou s'appuie sur RT Belgrade et Sputnik Srbija pour diffuser ses récits dans toute la région.
  4. Belgrade joue l'équilibre entre Bruxelles et Moscou, mais voit son adhésion à l'UE bloquée depuis quatre ans.

En juin 2025, à Belgrade, une « Assemblée pan-serbe » se réunit sous un slogan lourd de sens : « Un peuple, une assemblée »1. L’événement, soutenu par Moscou, dit l’essentiel de la stratégie russe dans les Balkans. Pas de chars ni de bases, mais des récits, des tuyaux de gaz et des affinités cultivées de longue date. Trente ans après les guerres yougoslaves, la région reste un terrain où le Kremlin avance ses pions sans tirer un coup de feu — et où l’Europe peine à répondre.

Le gaz, premier cordon ombilical

La dépendance énergétique est l’arme la plus tangible. La Serbie et la Bosnie-Herzégovine reçoivent 100 % de leur gaz naturel de Russie, acheminé par le gazoduc TurkStream qui traverse la mer Noire, la Turquie puis la Bulgarie2. Cette emprise quasi totale donne à Moscou un levier permanent sur deux capitales aux portes de l’Union européenne.

Belgrade tente d’en sortir, mais lentement. La Serbie n’a pas réussi à signer de contrat de long terme depuis l’expiration de son accord triennal et survit grâce à des prolongations à court terme : la dernière, annoncée en décembre, court jusqu’à fin mars 20263. En parallèle, le pays bâtit des interconnexions vers la Roumanie et la Macédoine du Nord pour diversifier ses sources2. Mais, comme le résument les analystes du secteur, la diversification reste « émergente plutôt qu’établie ». Cette dépendance s’inscrit dans la logique plus large de la stratégie russe du gaz et du GNL, où l’énergie est d’abord un instrument politique.

Le paradoxe est que ce cordon profite aussi à Moscou côté revenus. Loin de tarir, les flux de gaz russe vers l’Europe via TurkStream se sont maintenus à un niveau élevé début 2026, faisant de ce corridor balkanique l’un des derniers points d’entrée du gaz russe sur le continent3. Le gazoduc ralentit ainsi le « découplage » énergétique que l’UE appelle de ses vœux : tant que la Serbie et la Hongrie restent branchées sur TurkStream, le sevrage européen demeure incomplet.

Republika Srpska : la ligne de faille rouverte

Le levier le plus explosif se trouve en Bosnie. Milorad Dodik, président de l’entité serbe Republika Srpska et allié revendiqué de Vladimir Poutine, multiplie les voyages à Moscou et les appels à la sécession1. En 2025, il a été condamné à un an de prison et à six ans d’inéligibilité pour avoir défié les institutions de l’État bosnien — un verdict qu’il a balayé, refusant de démissionner et redoublant d’ambitions sécessionnistes, jusqu’à évoquer le rattachement de son entité à la Serbie voisine1.

Pour Moscou, entretenir cette crise est doublement utile : cela bloque l’intégration euro-atlantique de la Bosnie et maintient un foyer d’instabilité aux frais de l’Occident. Plusieurs analystes décrivent désormais la Republika Srpska comme « le prochain point de rupture potentiel en Europe »4. La méthode rappelle celle déployée par Moscou dans son voisinage proche, analysée dans la politique russe envers les anciens États soviétiques : exploiter les fractures internes plutôt que les créer.

Le ciment de cette influence n’est pas seulement géopolitique, il est identitaire. La Russie mobilise des liens historiques profonds, une parenté slave et une fraternité orthodoxe avec les populations serbes de Serbie, de Bosnie et du Monténégro5. Se poser en « protectrice des Slaves orthodoxes » coûte peu et résonne fort : c’est un capital symbolique qu’aucune sanction ne peut effacer et que l’Union européenne, par nature laïque et technocratique, peine à concurrencer sur le terrain de l’émotion.

La machine à récits

Le troisième levier est informationnel, et il prospère sur un terreau local. La Serbie est identifiée comme la rampe de lancement des opérations de désinformation russes dans la région, portée par un paysage médiatique très perméable à l’influence politique5. Les médias progouvernementaux y présentent systématiquement la Russie en protectrice et alliée historique, relayant directement les contenus des médias d’État russes5.

Le Parlement européen s’en est ému : dans son rapport 2025 sur la Serbie, il condamne l’ouverture d’un bureau de RT à Belgrade, le lancement de la version serbe de RT en ligne et la poursuite des activités de Sputnik Srbija, utilisés pour propager les récits prorusses dans tous les Balkans occidentaux6. Un rapport britannique souligne d’ailleurs que ce sont souvent des acteurs domestiques — élites, médias, Églises — qui amplifient la désinformation russe, ce qui la rend bien plus efficace et difficile à contrer7. On retrouve là les mécanismes de la stratégie russe de l’information globale, où le message étranger se fond dans une voix locale.

L’équilibrisme serbe à bout de souffle

Reste la question centrale : jusqu’où Belgrade peut-il tenir son grand écart ? Candidate à l’UE, la Serbie refuse de s’aligner sur les sanctions occidentales contre la Russie, et n’a ouvert aucun nouveau chapitre majeur de négociation depuis quatre ans8. Fin 2025, le président Aleksandar Vučić se retrouvait en froid avec presque tous ses partenaires — l’UE, les États-Unis et Moscou —, signe d’une perte de crédibilité internationale8.

Le symbole le plus parlant fut le voyage de Vučić à Moscou pour le défilé du 9 mai 2025. Le président du Conseil européen, António Costa, s’était déplacé à Belgrade pour « clarifier » cette visite, rappelant la nécessité d’un « plein alignement » sur la politique étrangère commune de l’UE8. Quelques semaines plus tard, Vučić boycottait le sommet UE-Balkans occidentaux, une première en quatorze ans.

L’Europe, elle, avance en ordre dispersé. Des sanctions de Bruxelles contre Belgrade restent improbables, plusieurs États membres comme la Hongrie, la Slovaquie, l’Italie, la France ou la Grèce soutenant la Serbie8. Cette désunion offre à Moscou exactement l’espace dont il a besoin pour prospérer, comme en Méditerranée où s’affirme aussi l’expansion militaire russe.

Une partie qui se joue sur le temps long

L’approche russe dans les Balkans ne vise pas la conquête, mais la prévention : empêcher que la région ne bascule pleinement dans l’orbite euro-atlantique. Le gaz, la foi orthodoxe et les médias y suffisent, à moindre coût, tant que les vulnérabilités locales demeurent. C’est une stratégie patiente, qui mise sur la lassitude européenne autant que sur la fidélité serbe.

Le signal à surveiller n’est pas le prochain sommet, mais le dénouement de la crise bosnienne et le calendrier gazier de l’après-mars 2026. Si Belgrade parvient à diversifier ses approvisionnements sans rompre avec Moscou, l’équilibre tiendra. Sinon, les Balkans pourraient redevenir, comme un siècle plus tôt, la poudrière de l’Europe.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quels leviers la Russie utilise-t-elle dans les Balkans ?

Trois principaux : l'énergie, via le gaz acheminé par TurkStream dont dépendent la Serbie et la Bosnie ; l'information, via RT Belgrade et Sputnik Srbija ; et les liens politiques et religieux avec les populations serbes orthodoxes, mobilisés par des dirigeants locaux.

Qui est Milorad Dodik et pourquoi est-il important ?

Dodik dirige la Republika Srpska, l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine, et est un allié déclaré de Vladimir Poutine. Condamné en 2025 à un an de prison et six ans d'inéligibilité, il a refusé de partir et prône la sécession de l'entité, fragilisant l'État bosnien.

La Serbie va-t-elle rejoindre l'Union européenne ?

Son adhésion est candidate mais bloquée : Belgrade n'a ouvert aucun nouveau chapitre majeur depuis quatre ans. Le refus de sanctionner la Russie, les questions d'État de droit, de liberté des médias et le dialogue avec le Kosovo restent les principaux obstacles.

La Serbie dépend-elle entièrement du gaz russe ?

Pour l'essentiel, oui : la Serbie et la Bosnie reçoivent la totalité de leur gaz de Russie via TurkStream. Belgrade développe des interconnexions avec la Roumanie et la Macédoine du Nord, mais la diversification reste émergente plutôt qu'effective en 2026.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Diplomat / Ryan J. Hite, « Republika Srpska, Russia, and the Balkans: The Crisis That Could Break Bosnia Again », 15 août 2025. https://www.ryanjhite.com/2025/08/15/republika-srpska-russia-and-the-balkans-the-crisis-that-could-break-bosnia-again/ 2 3

  2. Serbia Energy, « From TurkStream to interconnectors: Serbia’s gas map in 2025 », 2025. https://serbia-energy.eu/from-turkstream-to-interconnectors-serbias-gas-map-in-2025-a-financial-and-strategic-infrastructure-reality-check-for-investors/ 2

  3. Gas Processing & LNG, « TurkStream gas pipeline could slow EU, Russia decoupling », mai 2025. https://gasprocessingnews.com/news/2025/05/turkstream-gas-pipeline-could-slow-eu-russia-decoupling/ 2

  4. Small Wars Journal (Arizona State University), « Republika Srpska: the Next Potential Flashpoint in Europe », 17 mars 2025. https://smallwarsjournal.com/2025/03/17/republika-srpska-the-next-potential-flashpoint-in-europe/

  5. Institute for Strategic Dialogue, « Monitoring Influence & Disinformation Campaigns in the Western Balkans », décembre 2024. https://www.isdglobal.org/wp-content/uploads/2024/12/Monitoring-Influence-and-Disinformation-Campaigns-in-the-Western-Balkans.pdf 2 3

  6. Parlement européen, « Report on the 2023 and 2024 Commission reports on Serbia », 2025. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2025-0072_EN.html

  7. Bloomsbury Intelligence and Security Institute, « Domestic Actors Fuel Russian Disinformation in the Western Balkans », 2025. https://bisi.org.uk/reports/domestic-actors-fuel-russian-disinformation-in-the-western-balkans

  8. European Western Balkans, « EC 2025 Progress Report on Serbia — Harshest ever but harsh enough? », 10 novembre 2025. https://europeanwesternbalkans.com/2025/11/10/ec-2025-progress-report-on-serbia-harshest-ever-but-harsh-enough/ 2 3 4

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