Asie centrale : la Russie joue le gardien face au capital chinois
Bases militaires, migrants et langue d'un côté, milliards d'investissements de l'autre : comment Moscou défend son rang en Asie centrale face à Pékin en 2025.

À retenir
- La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l'Asie centrale, dépassant la Russie partout sauf au Tadjikistan.
- Moscou conserve un atout que Pékin n'a pas : la sécurité, avec 7 000 soldats au Tadjikistan et le pilotage de l'OTSC.
- Les migrants centrasiatiques et la langue russe restent des leviers d'influence, mais le tour de vis migratoire de 2025 les fragilise.
- Les capitales de la région ne choisissent plus un camp : elles cherchent l'équilibre entre Moscou, Pékin et l'Occident.
Astana, juin 2025. Xi Jinping signe avec les cinq présidents d’Asie centrale un partenariat scellant un « avenir partagé ». À quelques mois de là, le Kremlin riposte avec ses propres armes : 30 chars modernisés livrés à sa base du Tadjikistan, des manœuvres militaires grandeur nature, un décret présidentiel honorant ses soldats. Deux puissances, deux registres. La Chine paie ; la Russie protège. Et entre les deux, cinq États jouent leur propre partition.
La Chine a gagné la bataille des chiffres
Sur le terrain économique, la messe est dite. En 2025, les échanges entre la Chine et l’Asie centrale ont atteint 106,3 milliards de dollars, en hausse de 12 % sur un an1. Pékin est désormais le premier partenaire commercial de tous les pays de la région, à la seule exception du Tadjikistan1. Le commerce avec le Kazakhstan a grimpé à 39,8 milliards de dollars, celui avec l’Ouzbékistan à 12,9 milliards, tandis que le Kirghizistan affiche le bond le plus spectaculaire, de 17,4 à 23,6 milliards1.
Les investissements suivent la même courbe. Dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la Chine a engagé environ 25 milliards de dollars en Asie centrale sur le seul premier semestre 2025, faisant de la région le deuxième bénéficiaire régional de ses capitaux2. Le Kazakhstan concentre à lui seul près d’un tiers du portefeuille chinois2.
Ce basculement s’est accéléré après l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui a affaibli l’attractivité russe. Pour beaucoup de capitales, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), pilotée par Pékin, est devenue le lieu où se négocient les contrats d’infrastructure et les engagements diplomatiques3. La montée en puissance chinoise via cette organisation éclipse peu à peu le poids politique de Moscou.
Le contraste avec les outils russes est frappant. L’Union économique eurasienne, censée arrimer la région à Moscou, ne pèse plus grand-chose face aux carnets de commandes chinois. Là où l’OCS offre investissements, infrastructures et engagement diplomatique, les structures héritées du passé soviétique ne disposent plus de ces leviers3. Le Sommet Chine–Asie centrale d’Astana, en juin 2025, a formalisé une coopération de long terme placée sous le signe d’un « avenir partagé » — un langage qui dit l’ambition durable de Pékin.
Mais Moscou tient un atout que Pékin n’a pas : la sécurité
Là où la Chine déploie des milliards, la Russie déploie des soldats. Et ce levier reste, pour l’heure, hors de portée de Pékin. La 201e base militaire russe, dont le quartier général se trouve à Douchanbé, regroupe environ 7 000 hommes sur deux sites au Tadjikistan : c’est le seul pays de la région à accueillir des unités de combat terrestres russes en permanence4.
Moscou en a fait une vitrine. Le 6 décembre 2025, la base a reçu 30 chars T-72B3M modernisés ; le 15 décembre, un décret présidentiel lui a décerné le titre honorifique de « Garde »4. « La base militaire russe stationnée au Tadjikistan est un garant de la sécurité, pour la république comme pour la région au sens large », a déclaré Vladimir Poutine4.
L’argument sécuritaire passe aussi par les manœuvres conjointes. En octobre 2025, l’exercice « Fraternité indéfectible 2025 » de l’Organisation du traité de sécurité collective a réuni environ 1 500 militaires de Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, de Russie et du Tadjikistan, avec la 201e base en appui principal5. Aux côtés des fantassins de montagne, l’exercice a mobilisé spécialistes des communications, experts en guerre électronique, opérateurs de drones et équipes de protection chimique, radiologique et biologique5. La proximité de l’Afghanistan — trafics, infiltrations, risques sanitaires — donne à cette présence une justification que les dirigeants centrasiatiques acceptent encore largement5.
C’est tout le paradoxe russe en Asie centrale : économiquement distancé, le Kremlin reste indispensable sur le plan sécuritaire. Aucun investissement chinois, si massif soit-il, ne fournit aujourd’hui de parapluie militaire équivalent. Pékin ne dispose ni de bases, ni de division mécanisée, ni de tradition d’exercices conjoints dans la région. Cette asymétrie explique pourquoi Moscou peut afficher avec ostentation ses livraisons d’armes : c’est sur ce terrain qu’il garde une longueur d’avance.
Les migrants et la langue, leviers historiques qui s’effritent
Le troisième pilier russe est humain. Des millions de Centrasiatiques travaillent en Russie, et leurs transferts d’argent irriguent leurs pays d’origine. En 2024, ces envois représentaient 48 % du PIB du Tadjikistan — le ratio le plus élevé au monde —, 24 % de celui du Kirghizistan et 14 % de celui de l’Ouzbékistan6. En 2025, la Russie restait la première destination des migrants de la région6.
Mais ce levier se retourne. Depuis 2025, Moscou a durci sa politique : une échéance fixée au 10 septembre menaçait d’expulsion quelque 670 000 personnes classées « illégales », interdites de conduire, de se marier ou de transférer plus de 30 000 roubles par mois, ce qui revient à bloquer leurs envois d’argent6. Human Rights Watch a dénoncé une « répression xénophobe » visant les migrants centrasiatiques7. Le centre Carnegie observe que cette « migrantophobie » abîme désormais les relations de la Russie avec la région8.
La conséquence est tangible : les travailleurs se détournent. En 2025, environ 330 000 personnes sont parties travailler au Kazakhstan, contre moins de 200 000 par an avant le tour de vis russe6. Quant à la langue russe, longtemps ciment commun, elle devient un point de friction : Douchanbé a dû organiser un sommet après l’instauration, au 1ᵉʳ avril 2025, de tests de russe conditionnant l’inscription des enfants de migrants à l’école russe6.
Cinq États qui refusent de choisir leur camp
Le plus grand changement n’est ni russe ni chinois : il est centrasiatique. Pour la première fois depuis l’indépendance, les capitales fixent elles-mêmes les termes de leurs relations extérieures plutôt que de subir les pressions extérieures, selon une analyse du paysage régional3. Le principe directeur n’est l’alignement sur aucune puissance, mais l’équilibre3.
Cette quête d’autonomie ouvre la porte à d’autres acteurs. L’Inde cherche elle aussi à étendre son influence, tandis que les États-Unis et l’Union européenne tentent de se ménager des partenariats, notamment autour du « corridor médian » qui contourne le territoire russe. Pékin, prudent, évite jusqu’ici de rerouter brutalement les flux commerciaux loin de la Russie, par préférence pour la stabilité3. L’enjeu énergétique reste central : la Russie conserve des cartes via les hydrocarbures et les réseaux, sujet que nous explorons dans notre analyse de l’influence stratégique de Moscou sur les ressources énergétiques.
Une coexistence sous surveillance
L’Asie centrale n’est plus une chasse gardée russe, mais elle n’est pas non plus une dépendance chinoise. Moscou a perdu la bataille du portefeuille ; il garde celle des fusils et, pour l’instant, une partie du terrain culturel. Pékin avance masqué, sans heurter frontalement son partenaire. Cette répartition tacite des rôles — Pékin l’argent, Moscou les armes — fonctionne tant que les intérêts des deux géants ne se croisent pas. Le signal à surveiller : le jour où la Chine voudra sécuriser elle-même ses investissements, par ses propres moyens. Ce jour-là, l’équilibre que nous décrivons dans notre dossier sur l’expansion de l’influence russe au Moyen-Orient pourrait basculer aussi en Asie centrale.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
La Russie est-elle encore la première puissance en Asie centrale ?
Plus sur le plan économique : la Chine domine désormais les échanges commerciaux et les investissements. Moscou garde l'avantage dans un seul domaine, mais décisif : la sécurité militaire, via ses bases et l'Organisation du traité de sécurité collective.
Pourquoi le Tadjikistan reste-t-il proche de Moscou ?
Le pays abrite la 201e base russe, forte d'environ 7 000 hommes, et dépend des transferts de ses migrants en Russie, soit 48 % de son PIB en 2024. Sa frontière avec l'Afghanistan en fait aussi un partenaire sécuritaire clé pour le Kremlin.
La Chine cherche-t-elle à évincer la Russie de la région ?
Pékin avance prudemment. Il évite de défier ouvertement Moscou, préférant l'intégration économique progressive à la confrontation. Mais ses sommets et ses milliards d'investissements érodent de fait le poids politique russe, sans heurt frontal pour l'instant.
Qu'est-ce que la politique migratoire russe a changé en 2025 ?
Moscou a durci les contrôles, menaçant d'expulsion des centaines de milliers de migrants et restreignant leurs transferts d'argent. Résultat : des travailleurs se détournent de la Russie vers le Kazakhstan, fragilisant un levier d'influence historique du Kremlin.
Sources
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Euronews, « China set new records in trade and investment in Central Asia in 2025 », Euronews, 15 avril 2026. https://www.euronews.com/2026/04/15/china-set-new-records-in-trade-and-investment-in-central-asia-in-2025 ↩ ↩2 ↩3
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Euronews, « China set new records in trade and investment in Central Asia in 2025 », Euronews, 15 avril 2026. https://www.euronews.com/2026/04/15/china-set-new-records-in-trade-and-investment-in-central-asia-in-2025 ↩ ↩2
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Caspian Post, « Central Asia’s Strategic Balancing: Russia, China, and the West in Competition », Caspianpost.com, 2025. https://caspianpost.com/analytics/central-asia-s-strategic-balancing-russia-china-and-the-west-in-competition ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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ASIA-Plus, « Putin: Russian military base in Tajikistan a key pillar of regional security », Asia-Plus, 10 octobre 2025. https://www.asiaplustj.info/en/news/tajikistan/security/20251010/putin-russian-military-base-in-tajikistan-a-key-pillar-of-regional-security ↩ ↩2 ↩3
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GlobalSecurity.org, « CSTO’s Unbreakable Brotherhood 2025 and Barrier 2025 exercises commence in Tajikistan », GlobalSecurity.org, 20 octobre 2025. https://www.globalsecurity.org/military/library/news/2025/10/mil-251020-russia-mod01.htm ↩ ↩2 ↩3
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The Times of Central Asia, « Russia’s Crackdown Forces Central Asia to Rethink Labor Migration », The Times of Central Asia, 2025. https://timesca.com/russias-crackdown-forces-central-asia-to-rethink-labor-migration/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Human Rights Watch, « Russia: Xenophobic Crackdown on Central Asian Migrants », Human Rights Watch, 17 mars 2025. https://www.hrw.org/news/2025/03/17/russia-xenophobic-crackdown-central-asian-migrants ↩
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Carnegie Endowment for International Peace, « Moscow’s Xenophobic Migration Policy Is Impacting Relations With Central Asia », Carnegie Endowment, octobre 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/10/russia-migrantophobia-rise?lang=en ↩
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