Armes russes : une influence mondiale en fort recul
Longtemps numéro deux mondial, la Russie a vu ses exportations d'armes s'effondrer de 64 % en cinq ans. Entre guerre, sanctions et clients qui partent, état des lieux 2025-2026.

À retenir
- La part de la Russie dans les exportations mondiales d'armes est tombée de 21 % (2016-20) à 6,8 % (2021-25), selon le SIPRI.
- Ses ventes d'armes majeures ont chuté de 64 % en cinq ans, la reléguant au 3e rang derrière les États-Unis et la France.
- L'Inde, son premier client, a réduit la part russe de ses importations de 58 % à 36 %.
- Moscou revendique néanmoins 15 milliards de dollars d'exportations en 2025, avec un pivot affiché vers l'Afrique.
- La guerre en Ukraine détourne la production vers l'armée russe et fragilise la fiabilité de Moscou comme fournisseur.
Pendant des décennies, l’armement russe a été un pilier de la puissance de Moscou : une rentrée de devises, un réseau d’alliances, un levier diplomatique. Aujourd’hui, ce pilier vacille. Les derniers chiffres du SIPRI, l’institut de référence basé à Stockholm, dressent un constat sans appel — la part russe du marché mondial des armes s’est effondrée. La question n’est plus de savoir si la Russie domine, mais ce qu’il lui reste de son influence d’antan.
Une chute que les chiffres rendent brutale
Les données du SIPRI publiées en mars 2026 sont implacables. La part de la Russie dans les exportations mondiales d’armes est tombée de 21 % sur la période 2016-2020 à 6,8 % sur 2021-20251. En cinq ans, ses ventes d’armes majeures ont reculé de 64 %, la reléguant au troisième rang mondial, désormais derrière les États-Unis et la France1. À titre de comparaison, les seuls États-Unis concentrent 43 % du marché.
Le déclassement est historique. Le pays qui disputait la première place aux Américains est désormais distancé par Paris. Le quotidien indépendant The Moscow Times résume la trajectoire d’une formule : des exportations en baisse de 64 % en cinq ans, un effondrement qui prive Moscou d’une rente longtemps stratégique2. Et la concentration de ses débouchés trahit sa fragilité : sur 2021-2025, près des trois quarts des exportations russes (74 %) se sont dirigées vers trois pays seulement — l’Inde (48 %), la Chine (13 %) et le Bélarus (13 %)1. Une clientèle aussi resserrée expose Moscou au moindre revirement de l’un de ces partenaires.
Surtout, ce recul n’est pas qu’un accident de guerre. Plusieurs analystes y voient l’accélération d’un déclin structurel amorcé bien avant 2022 : vieillissement de certaines gammes, concurrence accrue, difficulté à intégrer l’électronique de pointe sous embargo. La guerre en Ukraine n’aurait fait qu’amplifier une tendance de fond, transformant un fléchissement progressif en chute spectaculaire3.
La guerre, accélérateur du déclin
Comment expliquer une telle dégringolade ? Le SIPRI identifie trois causes qui se renforcent1. D’abord, la guerre en Ukraine : l’industrie de défense russe doit désormais servir en priorité sa propre armée, au détriment des contrats à l’export. Ensuite, les sanctions occidentales, qui compliquent l’accès aux composants et aux circuits financiers. Enfin, la pression diplomatique des États-Unis et de leurs alliés sur les pays tentés d’acheter russe.
À cela s’ajoute un problème de réputation. Comme le souligne le CSIS dans une analyse au titre éloquent — « Le remords du vendeur » —, Moscou peine à honorer ses engagements, ce qui met en doute sa fiabilité4. Un fournisseur qui ne livre pas à temps perd sa valeur, surtout quand ses armes sont éprouvées sur un champ de bataille qui révèle leurs limites. Cette crédibilité écornée pèse aussi sur les systèmes phares comme les défenses aériennes S-400 et S-500, dont certaines livraisons ont pris du retard.
Le client indien s’émancipe
Aucun cas n’illustre mieux ce basculement que celui de l’Inde. Premier acheteur historique d’armement russe, New Delhi prend ses distances. La part russe de ses importations d’armes est passée de 58 % à 36 %, et continue de décliner5. L’Inde a refusé de signer plusieurs nouveaux contrats — chasseurs Su-30MKI, chars T-90, hélicoptères Ka-226T, sous-marins conjoints —, et des problèmes de paiement ont conduit à suspendre une partie de la livraison des S-4004.
Ce désengagement progressif est lourd de sens. Si même le partenaire le plus fidèle, lié à Moscou par un partenariat stratégique de longue date, diversifie ses fournisseurs vers les États-Unis, la France ou Israël, c’est tout le modèle d’exportation russe qui se trouve fragilisé. La dépendance, autrefois à sens unique, devient réversible.
Le paradoxe est que la guerre, qui aurait pu servir de vitrine, joue contre Moscou. Les pertes massives d’équipements russes en Ukraine, largement documentées, écornent l’image de fiabilité de matériels jadis réputés robustes. Un char ou un système de défense filmé en train d’être détruit fait plus de tort à un argumentaire commercial que n’importe quelle campagne de dénigrement. À l’inverse, les rares succès — comme la performance revendiquée du S-400 indien — sont aussitôt mis en avant par Moscou. La réputation, sur ce marché, se construit et se défait sur le champ de bataille autant que dans les salons d’armement.
Ce qu’il reste de l’influence russe
Faut-il pour autant enterrer la Russie comme puissance armurière ? Ce serait aller trop vite. Moscou conserve des atouts réels. Ses prix restent compétitifs, ses conditions de paiement souples — paiements échelonnés, échanges contre des ressources naturelles — séduisent les budgets contraints. Et son héritage soviétique lui assure des relations établies et un immense parc d’équipements à entretenir, moderniser et munitionner dans des dizaines de pays. Cette « rente de maintenance » survit même lorsque les commandes neuves se tarissent : un acheteur équipé de matériel russe reste, des années durant, dépendant des pièces détachées de Moscou.
Surtout, la Russie redéploie ses efforts. Elle revendique 15 milliards de dollars d’exportations d’armes en 2025, avec un pivot affiché vers l’Afrique6. Le patron de Rosoboronexport, l’agence d’exportation russe, affirme que la coopération militaro-technique avec les pays africains a retrouvé un niveau inédit depuis l’ère soviétique6. Sur ce continent, les ventes d’armes s’articulent souvent avec une présence militaire via des sociétés paramilitaires et nourrissent une influence russe en expansion. Le marché change de nature : moins de contrats prestigieux avec de grandes puissances, davantage de partenariats avec des États en quête d’équipements abordables et sans conditions politiques. Ce repositionnement, s’il génère des revenus, ne compense ni en volume ni en prestige les marchés perdus auprès des grands acheteurs traditionnels. La Russie troque des contrats lucratifs et structurants contre une multitude d’accords plus modestes, souvent dans des pays à la solvabilité incertaine.
Une influence qui se recompose plus qu’elle ne s’effondre
Le récit d’une Russie « maintenant son influence malgré les sanctions » mérite donc d’être nuancé. Sur les chiffres bruts, le recul est massif et incontestable. Mais l’influence ne se résume pas aux parts de marché : elle se loge aussi dans les dépendances héritées, les prix imbattables et les nouveaux terrains de jeu où l’Occident est moins présent. La Russie ne domine plus, elle se replie sur des marchés de niche où elle reste incontournable. Le signal à surveiller en 2026 : la capacité de Moscou à transformer son offensive africaine en contrats durables. C’est là, et non plus en Inde ou en Chine, que se jouera l’avenir de l’arme russe comme instrument de puissance.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
La Russie est-elle toujours un grand exportateur d'armes ?
Elle reste le troisième mondial, derrière les États-Unis et la France, mais sa position s'est fortement érodée. Selon le SIPRI, sa part du marché mondial est tombée de 21 % en 2016-20 à 6,8 % en 2021-25, et ses ventes d'armes majeures ont chuté de 64 % en cinq ans.
Pourquoi les exportations d'armes russes s'effondrent-elles ?
Trois facteurs se conjuguent : la priorité donnée à l'approvisionnement de sa propre armée engagée en Ukraine, l'effet des sanctions occidentales, et la pression diplomatique américaine sur les pays acheteurs. La fiabilité de Moscou comme fournisseur en pâtit directement.
L'Inde achète-t-elle encore des armes russes ?
Oui, elle reste le premier client, mais elle diversifie. La part russe de ses importations d'armes est passée de 58 % à 36 %. New Delhi a refusé plusieurs nouveaux contrats et des problèmes de paiement ont suspendu une partie de la livraison des S-400.
Sur quels atouts la Russie peut-elle encore compter ?
Des prix compétitifs, des conditions de paiement souples, des relations héritées de l'ère soviétique et un pivot vers l'Afrique, où la coopération militaro-technique aurait retrouvé un niveau inédit depuis cette époque. Ces leviers atténuent le recul sans l'inverser.
Sources
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SIPRI, « Trends in International Arms Transfers, 2025 », Stockholm International Peace Research Institute, mars 2026. https://www.sipri.org/sites/default/files/2026-03/fs_2603_at_2025.pdf ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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The Moscow Times, « Russian Arms Exports Fall 64% in 5 Years », The Moscow Times, 9 mars 2026. https://www.themoscowtimes.com/2026/03/09/russian-arms-exports-fall-64-in-5-years-a92160 ↩
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Russia.Post, « Ukraine War only Accelerating Long-Term Decline in Russian Defense Exports », Russia.Post, 2025. https://russiapost.info/economy/defense_exports ↩
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CSIS, « Seller’s Remorse: The Challenges Facing Russia’s Arms Exports », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/sellers-remorse-challenges-facing-russias-arms-exports ↩ ↩2
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Kyiv Independent, « Russia’s arms exports plunge by 47% since full-scale invasion’s start, SIPRI reports », Kyiv Independent, 2025. https://kyivindependent.com/russias-arms-exports-plunge-by-47-since-full-scale-invasion-sipri-reports/ ↩
-
Defense News, « Russia claims $15 billion in 2025 arms exports, with focus on Africa », Defense News, 2 février 2026. https://www.defensenews.com/global/europe/2026/02/02/russia-claims-15-billion-in-2025-arms-exports-with-focus-on-africa/ ↩ ↩2
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