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Partenariat Russie-Inde : l'amitié sous tension

Sommet Modi-Poutine de décembre 2025, pétrole, S-400 et pression américaine : où en est le partenariat stratégique Russie-Inde, entre fidélité historique et autonomie revendiquée.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Poignée de main symbolique entre représentants russes et indiens devant les drapeaux des deux pays.
Poignée de main symbolique entre représentants russes et indiens devant les drapeaux des deux pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le 23e sommet annuel, en décembre 2025, a confirmé le « partenariat stratégique spécial et privilégié » entre New Delhi et Moscou.
  2. La Russie est restée le premier fournisseur de pétrole brut de l'Inde, à prix décoté depuis 2022.
  3. Washington a imposé des droits de douane atteignant 50 % sur l'Inde, en représailles à ses achats de pétrole russe.
  4. New Delhi défend une autonomie stratégique : ni rupture avec Moscou, ni alignement total sur les États-Unis.

Décembre 2025, New Delhi. Vladimir Poutine déroule le tapis rouge d’une amitié vieille de sept décennies, tandis que Narendra Modi salue une relation « éprouvée par le temps ». Mais derrière les sourires du 23e sommet annuel se joue un numéro d’équilibriste périlleux : à Washington, l’administration américaine sanctionne l’Inde pour ses achats de pétrole russe. Le partenariat Russie-Inde n’a jamais paru aussi solide — ni aussi sous tension.

Une amitié héritée de la Guerre froide

La relation plonge ses racines loin dans le XXe siècle. Dès les années 1950 et 1960, l’Inde non alignée s’est rapprochée de l’Union soviétique pour contrebalancer l’influence américaine et faire face à ses voisins, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan. Moscou a longtemps soutenu New Delhi sur ses dossiers sécuritaires sensibles, et l’Inde a, en retour, gardé une réserve prudente sur les positions russes les plus contestées. Cette histoire commune a survécu à la chute de l’URSS, qui avait pourtant temporairement distendu les liens dans les années 1990, avant un nouvel élan au début des années 2000. Elle s’est institutionnalisée en 2010 sous la forme d’un « partenariat stratégique spécial et privilégié », statut que peu de pays partagent avec Moscou.

Le sommet de décembre 2025 l’a reconduit avec emphase. Modi y a qualifié les liens indo-russes d’« étoile directrice » de la politique étrangère indienne, fondée sur « le respect mutuel et une confiance profonde » ayant « résisté à l’épreuve du temps »1. La rencontre a débouché sur seize accords intergouvernementaux et quinze protocoles d’entente — un signe de profondeur institutionnelle plutôt que d’effets d’annonce2.

Le pétrole, ciment et point de friction

Le carburant de cette relation est, littéralement, le pétrole. Depuis 2022, la Russie vend son brut à prix décoté, et l’Inde en est devenue l’un des premiers acheteurs : la part russe a grimpé à environ 36 % des importations pétrolières indiennes en 2023-2024 comme en 2024-20253. Poutine a assuré à New Delhi des « approvisionnements ininterrompus en carburant »4. Pour Moscou, ce débouché est vital, prolongeant l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques et son adaptation aux sanctions occidentales.

Mais cette dépendance mutuelle a un prix diplomatique. En août 2025, Washington a imposé des droits de douane supplémentaires portant le total à 50 % sur certains produits indiens, en représailles à ces achats3. Des sanctions visant Rosneft et Lukoil — qui fournissent 60 % du pétrole russe importé par l’Inde — ont suivi en novembre3. New Delhi a dû explorer d’autres sources, sans pour autant rompre : début novembre, ses importations de brut russe ont même rebondi à près de 5 millions de barils par jour3.

La défense, pilier ancien en mutation

L’autre socle est militaire. La Russie reste le principal fournisseur d’armes de l’Inde, et le dossier des systèmes de défense antiaérienne S-400 a dominé le sommet. New Delhi a réclamé la livraison accélérée des deux derniers systèmes : trois ont déjà été reçus sur les cinq prévus par un contrat de 2018 d’environ 5,4 milliards de dollars, les retards étant liés aux perturbations logistiques de la guerre en Ukraine5.

La coopération évolue toutefois vers plus d’autonomie indienne. Les deux pays ont convenu d’encourager la fabrication conjointe, en Inde, de pièces détachées pour l’entretien des équipements d’origine russe1. Cette inflexion répond à la doctrine du « Make in India » et à la volonté de New Delhi de ne pas rester un simple acheteur. Elle illustre aussi un partenariat qui se rééquilibre, moins vertical qu’autrefois.

L’autonomie stratégique en ligne de mire

C’est là que réside la singularité indienne : New Delhi refuse de choisir un camp. Tout en cultivant Moscou, l’Inde a renforcé ses liens avec les États-Unis, le Japon et l’Australie au sein du Quad, censé contrebalancer la Chine. Cette diplomatie à plusieurs fers au feu n’est pas une contradiction, mais une stratégie assumée d’autonomie.

Le Carnegie Endowment souligne que la pression tarifaire américaine, loin de détacher New Delhi de Moscou, a renforcé le récit indien d’une souveraineté à défendre6. Le Council on Foreign Relations relève de son côté le « casse-tête russe » qui complique la relation indo-américaine sans la rompre7. L’Inde joue ainsi sa propre partition, distincte de l’axe sino-russe : sa méfiance ancienne envers Pékin la distingue nettement de la relation stratégique de plus en plus étroite entre la Russie et la Chine, même si les trois pays se retrouvent dans des enceintes comme les structures internationales alternatives à l’Occident.

Un équilibre à surveiller

Le partenariat Russie-Inde reste robuste, porté par l’histoire, l’énergie et la défense. Le sommet de 2025 a confirmé une « feuille de route 2030 » visant à doubler le commerce bilatéral, d’environ 65 à 100 milliards de dollars1. Mais l’équilibre est plus fragile qu’il n’y paraît : la pression américaine s’intensifie, la dépendance énergétique pourrait devenir un fardeau, et l’Inde tient à sa liberté de manœuvre. Le signal à surveiller sera la trajectoire des achats de pétrole russe sous sanctions américaines : c’est là, plus que dans les déclarations de sommet, que se mesurera la capacité de New Delhi à concilier fidélité à Moscou et rapprochement avec l’Occident.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle est la nature du partenariat Russie-Inde ?

Il s'agit d'un « partenariat stratégique spécial et privilégié », établi en 2010 et reconduit lors du 23e sommet annuel de décembre 2025. Hérité de la Guerre froide, il repose sur la défense, l'énergie et une vision commune d'un monde multipolaire. New Delhi le décrit comme une « étoile directrice » de sa politique étrangère.

Pourquoi l'Inde achète-t-elle autant de pétrole russe ?

Depuis 2022, la Russie vend son brut à prix décoté, ce qui en fait le premier fournisseur de l'Inde. La part russe a atteint environ 36 % des importations pétrolières indiennes en 2023-2024. Pour New Delhi, c'est une question de sécurité énergétique et de coût pour une économie en forte croissance.

Comment les États-Unis ont-ils réagi à ces achats ?

Washington a imposé en août 2025 des droits de douane supplémentaires, portant le total à 50 % sur certains produits indiens, en représailles aux achats de pétrole russe. Des sanctions visant Rosneft et Lukoil ont suivi en novembre 2025. New Delhi a néanmoins maintenu, au moins en partie, ses importations.

L'Inde est-elle un allié de la Russie contre l'Occident ?

Non. L'Inde pratique une autonomie stratégique : elle entretient des liens étroits avec Moscou tout en développant ses relations avec les États-Unis, le Japon et l'Australie au sein du Quad. Elle refuse de choisir un camp et défend ses intérêts propres, sans s'aligner ni sur Moscou ni sur Washington.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Putin Modi Summit: India, Russia unveil vision 2030, deepen energy & security partnership », Business Today, 5 décembre 2025. https://www.businesstoday.in/india/story/putin-modi-summit-india-russia-unveil-vision-2030-deepen-energy-security-partnership-505288-2025-12-05 2 3

  2. « The New Trajectory of India-Russia Relations », Vivekananda International Foundation, 9 décembre 2025. https://www.vifindia.org/article/2025/december/09/The-New-Trajectory-of-India-Russia-Relations

  3. « The Impact of U.S. Sanctions and Tariffs on India’s Russian Oil Imports », Carnegie Endowment for International Peace, novembre 2025. https://carnegieendowment.org/posts/2025/11/the-impact-of-us-sanctions-and-tariffs-on-indias-russian-oil-imports?lang=en 2 3 4

  4. « Putin and Modi announce expansion of Russia-India trade ties », PBS NewsHour, 5 décembre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/putin-and-modi-announce-expansion-of-russia-india-trade-ties

  5. « How India plans to continue buying Russian oil despite sanctions », Al Jazeera, 9 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/9/how-india-plans-to-continue-buying-russian-oil-despite-sanctions

  6. « Putin’s 2025 India Visit: Context, Signals, and Strategic Implications », India’s World, décembre 2025. https://indiasworld.in/putins-2025-india-visit-context-signals-and-strategic-implications/

  7. « Oil Energy, India-U.S. Relations, and the Russia Conundrum », Council on Foreign Relations, 2025. https://www.cfr.org/articles/oil-energy-india-u-s-relations-and-the-russia-conundrum

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