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Russie-Turquie : l'alliance des rivaux qui se rééquilibre

Gaz, nucléaire, Syrie, Caucase : la relation russo-turque mêle coopération et rivalité. En 2025, le rapport de force bascule peu à peu en faveur d'Ankara.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux russe et turc côte à côte, illustrant une relation entre coopération et rivalité.
Drapeaux russe et turc côte à côte, illustrant une relation entre coopération et rivalité. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Turquie reste un partenaire énergétique majeur de la Russie via TurkStream et la centrale nucléaire d'Akkuyu.
  2. La part russe dans les importations de gaz turc est tombée à 37 % au premier semestre 2025, contre plus de 60 % il y a vingt ans.
  3. En octobre 2025, Ankara a écarté Rosatom de la centrale de Sinop au profit des États-Unis et de la Corée du Sud.
  4. La chute du régime Assad fin 2024 et le recul russe dans le Caucase ont inversé le rapport de force au profit d'Ankara.

Ils s’arment l’un contre l’autre et commercent l’un avec l’autre. La Russie et la Turquie incarnent ce que les analystes de Carnegie appelaient des « rivaux flexibles » : deux puissances qui s’affrontent en Syrie et au Caucase tout en signant gazoducs et centrales nucléaires. En 2025, cet équilibre vacille — et c’est Ankara qui prend l’ascendant.

Le gaz, ciment et fissure de la relation

L’énergie reste le socle du lien russo-turc. Le gazoduc TurkStream, qui achemine le gaz russe vers la Turquie et l’Europe du Sud-Est, a livré 18,2 milliards de mètres cubes à fin février 2025, en hausse de 9 % par rapport à 2023, absorbant une partie des volumes autrefois transités par l’Ukraine1. Ankara y trouve son compte : le transit gazier lui a rapporté 1,5 milliard de dollars en 2024, un montant que la Turquie espère doubler d’ici 2028 en y ajoutant des volumes turkmènes et irakiens1.

Mais la dépendance s’effrite. La part du gaz russe dans les importations turques est tombée à 37 % au premier semestre 2025, contre plus de 60 % il y a vingt ans2. Ankara multiplie les contrats de GNL et les interconnexions pour diversifier ses sources, une dynamique qui contraint Moscou à composer, comme le détaille la stratégie russe du gaz et du GNL. Signe révélateur : Gazprom a discrètement abandonné mi-2025 son projet de hub de distribution en Turquie1. Le levier gazier russe, longtemps déterminant dans l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques, perd de sa force face à un partenaire qui apprend à dire non.

Nucléaire et armement : la coopération sous tension

Le nucléaire civil illustre la même bascule. Rosatom, l’agence russe, construit et finance la centrale d’Akkuyu, premier réacteur turc et vitrine de la coopération bilatérale2. Mais le projet de deuxième centrale, à Sinop, longtemps promis aux Russes, a changé de mains : après la visite d’Erdogan à Washington fin septembre 2025, la Turquie a signé un mémorandum nucléaire avec les États-Unis et associé la Corée du Sud à Sinop, écartant de fait Rosatom3. Le rééquilibrage a toutefois ses limites : en novembre 2025, le ministre de l’Énergie a reconnu devant le Parlement que la Turquie dépendait à 100 % de Rosatom pour l’uranium qui alimentera Akkuyu4. Diversifier prend du temps.

Côté militaire, l’achat des systèmes de défense aérienne S-400 russes par Ankara, en 2017, avait provoqué une crise durable avec les États-Unis et l’OTAN5. Cette acquisition illustrait l’autonomie revendiquée par la Turquie et constituait pour Moscou une percée commerciale, sujet exploré dans l’expansion des capacités de défense aérienne de la Russie avec les systèmes S-400 et S-500. Mais le dossier est aujourd’hui gelé, symbole d’une relation qui ne progresse plus aussi vite.

Syrie et Caucase : le rapport de force s’inverse

C’est sur le terrain géopolitique que la bascule est la plus nette. Pendant des années, Moscou soutenait le régime de Bachar al-Assad et Ankara les rebelles, les deux capitales gérant leurs différends via le « format d’Astana ». La chute du régime Assad, fin 2024, a tout changé : elle a fortement réduit l’influence russe en Syrie et, par ricochet, dans l’ensemble du Moyen-Orient, la Turquie en étant la grande bénéficiaire6. Ankara planifie désormais bases militaires et reconstruction économique dans une Syrie devenue zone d’influence turque6.

Le Caucase du Sud raconte une histoire parallèle. Affaiblie par la guerre en Ukraine, la Russie peine à peser face à un axe Turquie-Azerbaïdjan renforcé depuis la reprise du Haut-Karabakh en 20237. L’implication de Washington dans une déclaration de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan a encore consolidé les positions américaine et turque au détriment de Moscou7. Russes, Turcs et Iraniens tentent bien de verrouiller la région via le format « 3+3 », censé exclure les puissances extérieures7 — un réflexe que Moscou applique aussi à ses partenariats, à l’image de la coopération militaire et énergétique entre la Russie et l’Iran. Mais la Russie demeure militairement la première puissance régionale, même diminuée.

Une relation déséquilibrée mais durable

Le constat des analystes de Carnegie est net : la coopération russo-turque s’est nettement affaiblie en trois ans, minée par les dépenses russes en Ukraine, la dérive d’Ankara vers Washington, la fin du format d’Astana et la diversification du commerce turc8. Désormais, c’est la Turquie qui tient le manche6.

Cela ne signe pas la rupture. Les importations turques de produits russes ont atteint quelque 31,8 milliards de dollars de janvier à septembre 2025, tandis que les exportations turques vers la Russie ne dépassaient pas 4,8 milliards sur la même période2. Le déséquilibre est patent : la Turquie achète bien plus à la Russie qu’elle ne lui vend, principalement de l’énergie. Mais Ankara reste un débouché précieux pour Moscou comme un médiateur utile.

Car la Turquie a fait de l’entre-deux une stratégie. Elle a accueilli des cycles de négociations entre Kiev et Moscou, a contribué à l’accord céréalier et joué les intermédiaires dans des échanges de prisonniers, s’imposant comme un acteur diplomatique dans un monde devenu multipolaire9. Cet équilibrisme, entre appartenance à l’OTAN et liens avec le Kremlin, est précisément ce qui rend la Turquie indispensable aux deux camps — et ce qui lui permet, aujourd’hui, de négocier en position de force. La relation se poursuit donc, mais sur des bases plus inégales : un partenaire qui monte, un autre qui doit ménager ses appuis.

Qui mène la danse ?

La relation russo-turque entre dans une phase nouvelle où Ankara fixe de plus en plus le tempo. La Turquie engrange les dividendes de la chute d’Assad, diversifie son énergie et se rapproche de Washington, sans pour autant claquer la porte à Moscou. Le signal à surveiller en 2026 : le sort de Sinop et la capacité turque à réduire sa dépendance à l’uranium russe diront jusqu’où va réellement ce rééquilibrage — ou s’il restera, comme souvent entre ces deux voisins, un théâtre d’ombres.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La Turquie est-elle alliée à la Russie ?

Non. La Turquie est membre de l'OTAN mais entretient des liens économiques et énergétiques étroits avec la Russie. Ankara pratique un équilibrisme assumé : elle coopère avec Moscou sur le gaz et le nucléaire tout en restant ancrée à l'Occident et en se rapprochant de Washington depuis 2025.

Quelle place occupe le gaz russe en Turquie ?

Le gaz russe représentait 37 % des importations turques au premier semestre 2025, contre plus de 60 % il y a vingt ans. Le gazoduc TurkStream demeure central, et la Turquie monnaie sa position de transit vers l'Europe, mais Ankara diversifie activement ses fournisseurs.

Pourquoi la Turquie a-t-elle écarté Rosatom à Sinop ?

En octobre 2025, après la visite d'Erdogan à Washington, Ankara a signé un mémorandum nucléaire avec les États-Unis et inclus la Corée du Sud dans le projet de centrale de Sinop, longtemps promis à la Russie. C'est un signal de rééquilibrage stratégique vers l'Occident.

Comment la chute d'Assad a-t-elle changé la relation ?

La chute du régime de Bachar al-Assad fin 2024 a fortement réduit l'influence russe en Syrie et au Moyen-Orient, la Turquie en étant la principale bénéficiaire. Le rapport de force régional a basculé, donnant désormais l'avantage à Ankara face à un Kremlin accaparé par l'Ukraine.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Institude / IEEFA, « Geopolitical Constraints of Turkey’s Energy Hub Ambitions », Institude.org, 2025. https://www.institude.org/report/geopolitical-constraints-of-turkeys-energy-hub-ambitions 2 3

  2. Nordic Monitor, « Turkey tries to reduce reliance on Russia while Erdogan seeks stronger ties with the West », Nordic Monitor, novembre 2025. https://nordicmonitor.com/2025/11/turkey-tries-to-reduce-reliance-on-russia-while-erdogan-seeks-stronger-ties-with-the-west-for-political-future/ 2 3

  3. Nordic Monitor, « Turkey shifts to US partnership for second nuclear plant once promised to Russia », Nordic Monitor, octobre 2025. https://nordicmonitor.com/2025/10/turkey-shifts-to-us-partnership-for-second-nuclear-plant-once-promised-to-russia/

  4. Nordic Monitor, « Turkish gov’t voices first concern over uranium reliance on Russia amid new US nuclear partnership », Nordic Monitor, novembre 2025. https://nordicmonitor.com/2025/11/turkish-govt-voices-first-concern-over-uranium-reliance-on-russia-amid-new-us-nuclear-partnership/

  5. Anadolu Agency, « Turkey, Russia agree on early delivery of S-400 systems », AA, 2017. https://www.aa.com.tr/en/politics/turkey-russia-agree-on-early-delivery-of-s-400-systems/1107433

  6. Stimson Center, « Russo-Turkish Cooperation After Assad », Stimson Center, 2025. https://www.stimson.org/2025/russo-turkish-cooperation-after-assad/ 2 3

  7. The Soufan Center, « Türkiye and Iran Battle for Influence in the South Caucasus », The Soufan Center, 1er avril 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-april-1/ 2 3

  8. Carnegie Endowment, « Russia-Türkiye Ties Falter Amid Stresses of Ukraine War », Carnegie Endowment for International Peace, novembre 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/11/rossiya-turciya-otdalyayutsya?lang=en

  9. Atlas Institute for International Affairs, « Türkiye’s Balancing Act: How Erdoğan Navigates Between NATO, Russia and the Gulf », Atlas Institute, 2024. https://atlasinstitute.org/turkiyes-balancing-act-how-erdogan-navigates-between-nato-russia-and-the-gulf/

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