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Russie-Iran : une alliance scellée, mais sans garantie de défense

Traité sur 20 ans, drones Shahed, Su-35 et gaz : Moscou et Téhéran se rapprochent. Mais les frappes de juin 2025 ont révélé les limites de ce partenariat.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Poignée de main diplomatique devant les drapeaux russe et iranien, illustration de la coopération militaire et énergétique.
Poignée de main diplomatique devant les drapeaux russe et iranien, illustration de la coopération militaire et énergétique. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le 17 janvier 2025, Poutine et Pezeshkian ont signé à Moscou un traité de partenariat stratégique global de 47 articles, couvrant 20 ans.
  2. L'Iran a fourni des drones Shahed produits en masse en Russie : 2 700 unités par mois début septembre 2025 et plus de 1 000 lancements hebdomadaires contre l'Ukraine.
  3. En retour, la Russie construit 48 chasseurs Su-35 pour l'Iran, dans le cadre d'un contrat estimé à 6,5 milliards de dollars.
  4. Sur l'énergie, Moscou prévoit de livrer à terme jusqu'à 55 milliards de m³ de gaz par an à l'Iran via l'Azerbaïdjan.
  5. Mais le traité exclut toute défense mutuelle : lors des frappes israéliennes et américaines de juin 2025, la Russie n'a apporté aucune aide militaire.

Le 17 janvier 2025, à Moscou, Vladimir Poutine et le président iranien Massoud Pezeshkian apposent leur signature au bas d’un traité de partenariat stratégique global. Quarante-sept articles, vingt ans d’engagement, et une mise en scène soigneusement calée quelques jours avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Sur le papier, c’est l’acte de naissance d’un axe Moscou-Téhéran. Cinq mois plus tard, des bombes israéliennes et américaines s’abattent sur l’Iran — et la Russie reste l’arme au pied. L’alliance proclamée se heurte à sa première vérité.

Un traité qui couvre presque tout

Le document signé en janvier 2025 est d’une ampleur inédite. Il vise à renforcer les relations bilatérales sur deux décennies et couvre, selon les autorités des deux pays, toutes les sphères : défense, lutte antiterroriste, énergie, finance, transports, industrie, agriculture, culture, science et ingénierie1. Les 47 articles incluent les technologies de pointe, la cybersécurité, le nucléaire civil pacifique, la coopération militaro-défensive et la lutte contre le blanchiment d’argent2.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Le traité, retardé par la mort du président Ebrahim Raïssi en mai 2024 et des désaccords sur les détails, intervient à un moment de tensions géopolitiques aiguës pour les deux capitales, célébré de part et d’autre comme le signe d’un alignement stratégique croissant1. Deux puissances sous sanctions y voient un moyen de mutualiser leur résistance à la pression occidentale — une logique qui n’est pas sans rappeler la relation stratégique entre la Russie et la Corée du Nord, autre partenariat forgé dans l’isolement.

Les drones, monnaie d’échange de la guerre

C’est sur le champ de bataille ukrainien que la coopération est la plus tangible — et le flux va d’abord de Téhéran vers Moscou. Les drones Shahed-136, conçus en Iran, sont désormais produits en masse en Russie. Le site d’Alabouga, au Tatarstan, en a livré 4 500 dès avril 2024 et atteint son objectif de 6 000 unités à la mi-août 20243. La cadence n’a cessé de croître : début septembre 2025, le renseignement militaire ukrainien évaluait la production russe à 2 700 drones de type Shahed par mois3.

L’usage a suivi. À partir de septembre 2024, la Russie est passée d’environ 200 lancements hebdomadaires à plus de 1 000 par semaine en mars 2025, dans une campagne de pression continue4. Moscou a affiné ses tactiques — leurres pour saturer les défenses, variantes améliorées comme le Shahed-238 — faisant grimper le taux de réussite des frappes de 6 % fin 2024 à près de 50 % certaines nuits de 20254. Un drone récupéré en Ukraine contenait une plateforme de calcul avancée, une caméra haute résolution et une technologie anti-brouillage iranienne4. Le transfert ne s’est donc pas limité à des livraisons clés en main : il a permis à la Russie d’internaliser une chaîne de production entière, puis de la faire évoluer. C’est sans doute le bénéfice le plus durable que Moscou ait tiré de Téhéran — une capacité industrielle qui survivra au conflit, bien au-delà des lots de drones eux-mêmes.

L’aviation et l’énergie, le retour d’ascenseur

En échange, la Russie solde sa dette en matériel de prestige. Des documents fuités confirment qu’elle construit pour l’Iran 48 chasseurs Su-35, dans le cadre d’un contrat estimé à 6,5 milliards de dollars, les seize premiers appareils étant assemblés à Komsomolsk-sur-l’Amour pour des livraisons échelonnées jusqu’en 20275. Des avions d’entraînement Yak-130 ont déjà été remis en 2023, notamment pour former les futurs pilotes de Su-35, et Téhéran lorgne désormais les systèmes de défense antiaérienne S-4005. L’ensemble découle, selon les analystes, d’arrangements de troc — drones et pétrole iraniens contre technologie russe — noués depuis 20225.

L’énergie complète le tableau. Lors de la visite de janvier 2025, les deux pays ont finalisé un accord pour un gazoduc passant par l’Azerbaïdjan6. Poutine a esquissé la trajectoire : « commencer par des volumes modestes, jusqu’à 2 milliards de m³ », puis monter « jusqu’à 55 milliards de m³ par an »6 — soit environ un tiers de ce que la Russie exportait vers l’Europe avant 2022. L’accord prolonge un mémorandum de 40 milliards de dollars signé en 2022 entre Gazprom et la compagnie pétrolière nationale iranienne6. Ce pivot illustre la manière dont le levier énergétique de la Russie se déplace vers l’Asie, à mesure que les marchés européens se ferment. Le paradoxe n’échappe pas aux analystes : l’Iran, deuxième détenteur mondial de réserves gazières, importerait du gaz russe. La logique tient à la géographie iranienne — le nord du pays, mal relié aux champs du Sud, peut être approvisionné plus simplement par Moscou, qui y gagne un débouché et un levier d’influence supplémentaire.

La grande limite : pas de pacte de défense

Reste le point que les deux capitales préfèrent taire. Malgré sa portée, le traité de 2025 n’est pas une alliance militaire : les responsables russes ont martelé que Moscou n’était pas tenu d’apporter une assistance militaire à l’Iran en cas d’attaque7. Cette nuance, longtemps théorique, est devenue brutalement concrète en juin 2025.

Lors des frappes israéliennes et américaines contre l’Iran, la Russie est restée en retrait. Téhéran aurait sollicité une aide concrète, selon des sources iraniennes citées par Reuters, mais les deux gouvernements ont démenti7. Le Kremlin s’est dit prêt à un « soutien humanitaire » et a proposé de travailler à l’amélioration des défenses antiaériennes iraniennes, sans rencontrer « beaucoup d’intérêt »7. Le CSIS résume le fond du dossier : Moscou et Téhéran ont évité tout pacte de défense mutuelle, et « ni l’un ni l’autre ne risquera sa peau pour l’autre »7. L’amitié russo-iranienne n’est pas, contrairement au partenariat sino-russe, « sans limites ».

Un axe transactionnel plus que stratégique

La coopération russo-iranienne est réelle, dense, et elle pèse déjà lourd sur la guerre en Ukraine comme sur l’équilibre du Moyen-Orient. Mais elle relève davantage du transactionnel que de l’alliance scellée : chacun y prend ce dont il a besoin — des drones et du pétrole pour Moscou, des avions, du gaz et une couverture diplomatique pour Téhéran — sans signer de chèque en blanc sécuritaire. Les frappes de juin 2025 ont mis cette logique à nu. Le signal à surveiller : la livraison effective des premiers Su-35 et la concrétisation du gazoduc via l’Azerbaïdjan diront si le traité produit des effets durables, ou s’il reste une vitrine. Dans le Moyen-Orient recomposé que décrit aussi l’expansion de l’influence russe dans la région, Moscou veille surtout à ne pas se laisser enfermer dans le camp d’un seul partenaire.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que contient le traité Russie-Iran de janvier 2025 ?

Signé le 17 janvier 2025 par Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian, ce traité de partenariat stratégique global compte 47 articles et couvre 20 ans. Il englobe la défense, l'énergie, le nucléaire civil, la cybersécurité, la finance, les transports, l'agriculture, la science et la lutte antiterroriste.

Le traité prévoit-il une défense mutuelle ?

Non. Les responsables russes ont explicitement souligné que le traité ne constituait pas une alliance militaire et que Moscou n'était pas tenu de porter assistance à l'Iran en cas d'attaque. Cette absence a été confirmée lors des frappes de juin 2025.

Quel rôle jouent les drones Shahed dans la guerre en Ukraine ?

Conçus par l'Iran, les Shahed-136 sont désormais produits en masse en Russie, notamment sur le site d'Alabouga. Début septembre 2025, la production atteignait 2 700 unités par mois, et les lancements dépassaient 1 000 par semaine, dans une campagne de saturation des défenses ukrainiennes.

Que reçoit l'Iran en échange de son soutien à la Russie ?

La Russie construit pour l'Iran 48 chasseurs Su-35, dans le cadre d'un contrat estimé à 6,5 milliards de dollars, avec des livraisons échelonnées jusqu'en 2027. Des avions d'entraînement Yak-130 ont déjà été livrés, et Téhéran convoite les systèmes de défense antiaérienne S-400.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Russia and Iran presidents sign partnership treaty in Moscow », Al Jazeera, 17 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/17/russia-and-iran-presidents-sign-partnership-treaty-in-moscow 2

  2. « Russia signs Comprehensive Strategic Partnership with Iran », Breaking Defense, janvier 2025. https://breakingdefense.com/2025/01/russia-signs-comprehensive-strategic-partnership-with-iran/

  3. « From Tehran to Alabuga: The Evolution of Shahed Drones into Russia’s Strategic Asset », Adapt Institute, 26 septembre 2025. https://www.adaptinstitute.org/from-tehran-to-alabuga-the-evolution-of-shahed-drones-into-russias-strategic-asset/26/09/2025/ 2

  4. « Drone Saturation: Russia’s Shahed Campaign », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/drone-saturation-russias-shahed-campaign 2 3

  5. « Leaked files confirm that Russia is producing the first 16 Su-35 fighter jets for Iran », Army Recognition, 2025. https://www.armyrecognition.com/news/aerospace-news/2025/leaked-files-confirm-that-russia-is-producing-the-first-16-su-35-fighter-jets-for-iran 2 3

  6. « Iran Eyes Russian Gas », Arab Gulf States Institute (AGSI), 2025. https://agsi.org/analysis/iran-eyes-russian-gas/ 2 3

  7. « The Limits of Russia’s Friendship: How Moscow Sees the Iran Crisis », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/limits-russias-friendship-how-moscow-sees-iran-crisis 2 3 4

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