Russie-Corée du Nord : l'alliance scellée par la guerre
Traité de défense mutuelle, troupes nord-coréennes à Koursk, millions d'obus : comment la guerre en Ukraine a transformé un partenariat ancien en alliance militaire.

À retenir
- Le traité de partenariat stratégique global de juin 2024 inscrit une clause d'assistance militaire mutuelle entre Moscou et Pyongyang.
- La Corée du Nord a déployé environ 15 000 soldats en Russie, surtout dans la région de Koursk, avec de lourdes pertes.
- Pyongyang a livré des millions d'obus et plus d'une centaine de missiles balistiques, devenant un fournisseur essentiel de l'armée russe.
- En échange, la Corée du Nord obtient pétrole, devises et, surtout, des technologies militaires sensibles.
- Les deux capitales préparent un plan de coopération militaire pluriannuel qui institutionnalise l'alliance.
En octobre 2024, l’OTAN confirmait ce que les images satellites laissaient deviner : des milliers de soldats nord-coréens venaient d’arriver dans la région russe de Koursk1. Pour la première fois depuis la guerre de Corée, des troupes de Pyongyang allaient combattre sur un front européen. En quelques mois, un partenariat resté largement symbolique pendant trois décennies s’est mué en alliance militaire active, soudée par le sang versé en Ukraine.
Un traité qui change la nature de la relation
Le tournant porte une date : le 19 juin 2024. Ce jour-là, Vladimir Poutine et Kim Jong-un signent à Pyongyang un traité de partenariat stratégique global dont la clause centrale engage chaque pays à porter « une assistance militaire immédiate par tous les moyens » si l’autre est attaqué2. La Douma russe le ratifie le 6 novembre, Kim Jong-un quelques jours plus tard3. Le Royal United Services Institute britannique y voit le passage d’une relation opportuniste à un véritable engagement de sécurité, comparable dans son esprit aux pactes de l’époque soviétique4.
L’enjeu dépasse la symbolique. Pendant des décennies, Moscou avait soutenu les sanctions de l’ONU contre le programme nucléaire nord-coréen. En quelques mois, le Kremlin a au contraire fait de Pyongyang un partenaire militaire de premier plan, brisant le consensus international qui isolait le régime de Kim.
Le rapprochement n’est pourtant pas né de rien. Héritière de l’Union soviétique, la Russie avait toujours considéré la péninsule coréenne comme une zone d’influence, et la Corée du Nord, depuis Kim Il-sung, avait appris à naviguer entre Moscou et Pékin pour assurer sa survie. Ce qui a changé, c’est le contexte : l’invasion de l’Ukraine a placé la Russie en situation de besoin urgent — d’hommes, de munitions, de soutiens diplomatiques. Deux États mis au ban de la communauté internationale ont alors trouvé un intérêt convergent à s’épauler, transformant une vieille proximité idéologique en partenariat de circonstance devenu stratégique.
Des soldats nord-coréens sur le front de Koursk
Le déploiement militaire constitue la rupture la plus spectaculaire. Selon les évaluations convergentes de Séoul, de l’OTAN et des services occidentaux, environ 15 000 soldats nord-coréens ont été envoyés en Russie depuis l’automne 20245. Leur mission première : aider l’armée russe à reprendre la région de Koursk, partiellement occupée depuis l’offensive surprise lancée par Kyiv en août 2024.
Le bilan humain est lourd. Dès janvier 2025, le président ukrainien Volodymyr Zelensky affirmait que près d’un tiers du contingent nord-coréen était hors de combat6. En septembre 2025, le service national de renseignement sud-coréen estimait à plus de 2 000 le nombre de soldats nord-coréens tués, soit plus du double des chiffres avancés au printemps7. Pyongyang, longtemps muet, a fini par reconnaître l’envoi de troupes en avril 2025, qualifiant ses soldats de « héros »8. Au-delà des combattants, la Corée du Nord prévoyait à l’été 2025 d’envoyer un millier de démineurs et 5 000 ouvriers militaires pour reconstruire les infrastructures de Koursk9.
L’arsenal de Pyongyang au service de la machine de guerre russe
Avant même les soldats, ce sont les munitions nord-coréennes qui ont changé le cours du conflit. Selon le centre d’analyse 38 North, Pyongyang a expédié à la Russie au moins 20 000 conteneurs, soit plusieurs millions d’obus de 122 et 152 mm10. Des sources de renseignement occidentales et ukrainiennes estiment que ces munitions ont représenté entre 50 et 70 % des obus tirés par l’armée russe en Ukraine sur certaines périodes11.
Le soutien ne se limite pas à l’artillerie. La Corée du Nord a livré au moins 100 missiles balistiques en 2024, principalement des KN-23 utilisés contre les infrastructures civiles ukrainiennes, et plusieurs dizaines de pièces d’artillerie lourde autopropulsée11. Ce flux fait de Pyongyang un fournisseur stratégique, comparable au rôle joué par l’Iran avec ses drones — un rapprochement que l’on retrouve dans la coopération militaire et énergétique entre la Russie et l’Iran.
Ce que la Corée du Nord obtient en retour
L’alliance n’a rien d’altruiste. En échange de son aide, Pyongyang reçoit des contreparties vitales pour un régime étranglé par les sanctions et abordé dans l’adaptation économique de la Russie aux sanctions. Selon des analyses d’imagerie satellitaire, la Russie aurait livré au moins un million de barils de pétrole à la Corée du Nord en 2024, au-delà des plafonds autorisés par l’ONU10. Cet apport énergétique fait écho au levier décrit dans l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques.
Mais le plus sensible se joue dans le transfert de savoir-faire. Vladimir Poutine a évoqué une aide russe pour construire et lancer des satellites nord-coréens12. Des technologies avancées de reconnaissance offriraient à Pyongyang des données de ciblage qui rendraient ses forces de missiles plus difficiles à détecter et plus efficaces12. Pour la Heritage Foundation, ce risque de « dopage » des programmes nucléaire et balistique nord-coréens constitue la conséquence la plus alarmante de l’alliance à long terme.
À cela s’ajoute un bénéfice moins visible mais réel : l’expérience du combat. Engagée pour la première fois dans un conflit de haute intensité, l’armée nord-coréenne découvre la guerre moderne — drones, artillerie de contre-batterie, manœuvres interarmes. Cette mise à l’épreuve, payée au prix fort en vies humaines, pourrait à terme renforcer une armée jusque-là jamais testée au feu. Pour Séoul, c’est une source d’inquiétude supplémentaire, car les leçons apprises à Koursk pourraient un jour servir bien plus près de la frontière intercoréenne.
Une institutionnalisation sous le regard de Pékin
Loin de se limiter à la guerre, la relation se structure dans la durée. En avril 2026, le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov a annoncé à Pyongyang la préparation d’un plan de coopération militaire pour la période 2027-2031, prévoyant transferts d’armes et de technologies, entraînements conjoints et échanges de personnels12. L’alliance conjoncturelle tend ainsi à devenir un cadre permanent.
Reste une inconnue de taille : la Chine. Pékin demeure le premier soutien économique de Pyongyang et observe avec prudence ce rapprochement qui réduit son influence exclusive sur le régime, un équilibre à trois que l’on retrouve dans la relation stratégique Russie-Chine. La dépendance reste par ailleurs asymétrique et arrimée au conflit ukrainien.
Perspectives
En moins de deux ans, la guerre en Ukraine a fait basculer la relation russo-nord-coréenne dans une dimension qu’aucun observateur n’anticipait : une alliance militaire opérationnelle, scellée par un traité, des obus et des morts. Le signal à surveiller est désormais le degré de technologie sensible que Moscou consentira à céder. Car si le Kremlin franchit le seuil du nucléaire ou des sous-marins, c’est tout l’équilibre stratégique de l’Asie du Nord-Est qui s’en trouverait durablement modifié.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Que prévoit le traité russo-nord-coréen de 2024 ?
Signé le 19 juin 2024 et ratifié à l'automne, le traité de partenariat stratégique global engage chaque pays à fournir une assistance militaire immédiate par tous les moyens si l'autre est attaqué. C'est l'accord de défense le plus contraignant entre les deux États depuis l'ère soviétique.
Combien de soldats nord-coréens combattent pour la Russie ?
Selon l'OTAN, Séoul et plusieurs services de renseignement, environ 15 000 soldats nord-coréens ont été déployés en Russie depuis fin 2024, principalement dans la région frontalière de Koursk pour repousser l'incursion ukrainienne lancée en août 2024.
Que reçoit la Corée du Nord en échange de son soutien ?
Pyongyang obtient du pétrole, des devises et une aide alimentaire, mais surtout l'accès à des technologies militaires russes : missiles, satellites de reconnaissance, défense aérienne. Ces transferts inquiètent les services occidentaux car ils pourraient accélérer les programmes nucléaire et balistique nord-coréens.
Cette alliance est-elle durable ?
Les deux capitales préparent un plan de coopération militaire pour 2027-2031, signe d'une institutionnalisation. La dépendance reste toutefois asymétrique et liée à la guerre en Ukraine : une fin du conflit pourrait rééquilibrer une relation que la Chine observe avec prudence.
Sources
-
Foreign Policy, « North Korean Troops Deploy to Russia’s Kursk Region, NATO Confirms », Foreign Policy, 29 octobre 2024. https://foreignpolicy.com/2024/10/29/north-korea-troops-russia-kursk-nato-ukraine-us/ ↩
-
NPR, « North Korea confirms it sent troops to Russia to support its war against Ukraine », NPR, 28 avril 2025. https://www.npr.org/2025/04/28/nx-s1-5379436/north-korea-russia-ukraine-troops-putin-kim ↩
-
Al Jazeera, « North Korea ratifies landmark mutual defence treaty with Russia », Al Jazeera, 12 novembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/11/12/north-korea-ratifies-landmark-mutual-defence-treaty-with-russia ↩
-
Royal United Services Institute, « The Meaning and Significance of North Korean Troops’ Deployment to Russia », RUSI, 2024. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/meaning-and-significance-north-korean-troops-deployment-russia ↩
-
NPR, « Kim Jong Un vows full support for Russia », NPR, 2025. https://www.npr.org/2024/11/15/nx-s1-5188400/russia-north-korea-treaty ↩
-
Stars and Stripes, « Nearly a third of North Korean troops in Russia are already casualties, Zelenskyy says », Stars and Stripes, 8 janvier 2025. https://www.stripes.com/theaters/asia_pacific/2025-01-08/north-korea-ukraine-troop-casualties-16415306.html ↩
-
The Korea Herald, « Over 2,000 North Korean troops killed in Ukraine war: NIS », The Korea Herald, 2025. https://www.koreaherald.com/article/10567021 ↩
-
NBC News, « North Korea confirms it sent troops to Russia, calling them ‘heroes’ », NBC News, 28 avril 2025. https://www.nbcnews.com/world/asia/north-korea-confirms-sent-troops-russia-calling-heroes-rcna203245 ↩
-
NPR, « North Korea plans to send military construction workers and deminers to Russia », NPR, 18 juin 2025. https://www.npr.org/2025/06/18/g-s1-73276/north-korea-send-military-workers-to-russia ↩
-
38 North, « North Korea’s Lethal Aid to Russia: Current State and Outlook », 38 North, février 2025. https://www.38north.org/2025/02/north-koreas-lethal-aid-to-russia-current-state-and-outlook/ ↩ ↩2
-
The Washington Times, « North Korea sent 100 ballistic missiles to Russia along with 11,000 troops, report reveals », The Washington Times, 3 juin 2025. https://www.washingtontimes.com/news/2025/jun/3/north-korea-sent-100-ballistic-missiles-russia-along-11000-troops/ ↩ ↩2
-
The Korea Herald, « N. Korea, Russia signal next step in military ties with 5-year plan », The Korea Herald, 2026. https://www.koreaherald.com/article/10726547 ↩ ↩2 ↩3
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


