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Russie-Chine : un axe stratégique sous tension

Gazoduc Force de Sibérie 2, commerce à 228 milliards, traité d'amitié prolongé : Moscou et Pékin resserrent leurs liens. Mais l'asymétrie penche de plus en plus vers la Chine.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux russe et chinois côte à côte lors d'une rencontre officielle, illustrant le partenariat stratégique entre Moscou et Pékin.
Drapeaux russe et chinois côte à côte lors d'une rencontre officielle, illustrant le partenariat stratégique entre Moscou et Pékin. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En mai 2026, à Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont signé plus de 40 accords et prolongé le traité d'amitié de 2001.
  2. Le commerce bilatéral a atteint environ 228 milliards de dollars en 2025, mais a reculé de 6,9 % sur un an.
  3. Le 2 septembre 2025, Gazprom et la Chine ont signé un accord pour le gazoduc Force de Sibérie 2, via la Mongolie.
  4. Les marines russe et chinoise ont mené l'exercice Joint Sea-2025 près de Vladivostok ; 113 manœuvres communes depuis 2003.
  5. L'asymétrie se creuse : la Chine fournit une bouée économique à une Russie sous sanctions, en position de partenaire dominant.

En mai 2026, dans le Grand Palais du Peuple à Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont scellé une nouvelle étape de leur alliance : plus de quarante accords signés et la prolongation du traité d’amitié conclu en 20011. « Le plus haut niveau de l’histoire », a proclamé Xi1. Derrière les sourires de façade et la rhétorique de l’amitié éternelle, une réalité plus crue se dessine : un partenariat de plus en plus inégal, où Moscou a besoin de Pékin bien plus que l’inverse.

Un axe affiché contre l’Occident

Le socle de la relation est politique. Russie et Chine se présentent comme les architectes d’un monde multipolaire, opposé à ce qu’elles décrivent comme un ordre dominé par les États-Unis. Poutine a qualifié leur coopération en politique étrangère de « l’un des principaux facteurs de stabilité sur la scène internationale »2. Lors du sommet de Pékin, les deux dirigeants ont vanté leur amitié et promis d’accélérer la coopération dans l’intelligence artificielle, l’économie numérique et l’innovation technologique2.

Le lien n’est pourtant pas sans passé tumultueux. Après l’alliance communiste des années 1950, les deux puissances se sont brouillées dans les années 1960, sur fond de rivalités idéologiques et nationalistes. C’est la fin de la guerre froide, puis le traité de bon voisinage de 2001, qui ont rebâti une relation pragmatique, aujourd’hui présentée comme une amitié sans bornes.

Ce rapprochement s’est surtout nourri de la guerre en Ukraine. Frappée par les sanctions occidentales, la Russie s’est tournée vers Pékin, qui lui a offert un débouché commercial et une bouée économique3. Mais cette dépendance a un revers : elle place Moscou en position de demandeur. C’est l’angle mort du discours officiel, que prolonge notre analyse de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions — une adaptation qui passe massivement par la Chine.

Le pari énergétique : Force de Sibérie 2

L’énergie reste le ciment le plus solide de l’alliance. Le 2 septembre 2025, après des années d’atermoiements, Gazprom et la partie chinoise ont signé un accord pour le gazoduc Force de Sibérie 24. Le projet doit acheminer le gaz de Sibérie occidentale vers le nord de la Chine en transitant par la Mongolie, sur quelque 963 kilomètres, avec une capacité pouvant atteindre 50 milliards de mètres cubes par an pendant 30 ans4.

Pour Moscou, privé du marché européen, c’est une issue vitale : rediriger vers l’est le gaz que l’Europe ne veut plus. Pour Pékin, c’est une carte maîtresse de sécurité énergétique4. La Mongolie, par où transitera le tube, en sort gagnante elle aussi : il aura fallu trente ans de visites et de négociations au plus haut niveau pour qu’Oulan-Bator s’installe à la table4. Mais le diable est dans les détails : à ce jour, les deux parties n’ont tranché ni la question du prix, ni celle de savoir si la Chine s’engagera à enlever la totalité du volume4. Autrement dit, l’accord est signé, mais le rapport de force commercial reste ouvert — et Pékin, en position d’acheteur quasi unique, dispose d’un levier considérable. Cette dépendance énergétique est au cœur de l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques, désormais largement réorientée vers l’Asie. Elle s’inscrit aussi dans une recomposition plus vaste, analysée dans la position stratégique de la Russie dans les transitions énergétiques mondiales.

Le commerce plafonne, Pékin durcit le ton

Les chiffres confirment l’intensité du lien — et ses limites. Le commerce bilatéral a atteint environ 228 milliards de dollars en 2025, un niveau historique5. Mais l’élan s’essouffle : sur l’année, les échanges ont reculé de 6,9 %, malgré des pics mensuels records en fin de période5. Xi a présenté les échanges énergétiques comme des « piliers stabilisateurs » de la relation2, mais Pékin commence à monnayer plus cher son soutien.

C’est tout le paradoxe de cette alliance : la Russie est devenue dépendante d’un partenaire qui n’hésite pas à durcir ses conditions. La Chine reste prudente sur les sanctions secondaires américaines et avance ses pions sans s’enchaîner à Moscou. Pékin achète le pétrole et le gaz russes à prix décoté, écoule ses propres biens manufacturés sur un marché privé d’alternatives occidentales, et engrange un partenaire docile sur la scène diplomatique — le tout en gardant les mains libres dans ses relations avec Washington et l’Europe. Pour Moscou, l’enjeu est de ne pas troquer une dépendance européenne contre une dépendance chinoise — un équilibre que la Russie cherche aussi à préserver en cultivant d’autres partenariats, du partenariat stratégique avec l’Inde à ses relations avec la Corée du Nord.

Une coopération militaire réelle mais bridée

Sur le plan militaire, les signaux sont spectaculaires mais trompeurs. En août 2025, les marines des deux pays ont mené l’exercice Joint Sea-2025 près de Vladivostok, travaillant sauvetage sous-marin, lutte anti-sous-marine et défense antimissile6. Selon le CSIS, Pékin et Moscou ont conduit 113 exercices conjoints depuis 2003, dont la moitié sur les six dernières années seulement6 — preuve d’une accélération nette.

Pourtant, l’alliance militaire a ses limites. Des analystes soulignent que ces manœuvres exposent la supériorité technique de l’armée chinoise au détriment de son partenaire russe6. Surtout, des différences doctrinales et une méfiance héritée de l’histoire — les deux pays se sont brouillés dans les années 1960 — bornent la profondeur opérationnelle de leur coopération6. Sans alliance formelle, une action militaire unifiée en temps de crise reste improbable6. Le partenariat impressionne davantage par sa valeur symbolique que par sa solidité en cas de conflit. Cet axe sino-russe n’est d’ailleurs qu’une facette d’un rapprochement plus large entre régimes contestataires, dont témoigne aussi la relation stratégique Russie-Corée du Nord.

Un mariage de raison déséquilibré

L’axe Moscou-Pékin est bien réel : il pèse sur l’ordre mondial, complique l’isolement de la Russie et inquiète l’Occident. Mais il repose sur un déséquilibre croissant. La Chine y gagne une énergie bon marché, un partenaire diplomatique et un arrière-cour stratégique ; la Russie, elle, y joue sa survie économique au prix d’une subordination grandissante. Le signal à surveiller sera le prix final du gaz de Force de Sibérie 2 : il dira, mieux que tous les discours, qui mène vraiment la danse. Car dans ce mariage de raison, l’un des époux tient désormais le portefeuille.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Où en est la relation Russie-Chine en 2025-2026 ?

Elle est au plus haut, selon les deux dirigeants. En mai 2026, à Pékin, Poutine et Xi ont signé plus de 40 accords et prolongé le traité d'amitié de 2001. Xi a évoqué des liens « au plus haut niveau de l'histoire ». L'énergie et la technologie en sont les piliers, dans un contexte de défi commun à l'ordre occidental.

Qu'est-ce que le gazoduc Force de Sibérie 2 ?

C'est un projet de gazoduc reliant la Sibérie occidentale au nord de la Chine via la Mongolie, sur environ 963 km. L'accord, signé le 2 septembre 2025, prévoit jusqu'à 50 milliards de m³ de gaz par an sur 30 ans. Mais le prix et l'obligation pour la Chine d'enlever tout le volume restent à négocier.

Le commerce sino-russe progresse-t-il encore ?

Il a atteint un sommet historique mais commence à plafonner. Les échanges bilatéraux ont avoisiné 228 milliards de dollars en 2025, en recul de 6,9 % sur un an malgré des pics mensuels records. Pékin reste le principal débouché de Moscou, mais durcit ses conditions, signe d'un rapport de force qui penche en sa faveur.

Russie et Chine sont-elles des alliées militaires ?

Pas formellement. Elles multiplient les exercices conjoints — 113 depuis 2003 selon le CSIS, dont la moitié ces six dernières années — comme Joint Sea-2025 près de Vladivostok. Mais des différences doctrinales et une méfiance historique limitent la profondeur de cette coopération : une action militaire unifiée en cas de crise reste improbable.

Qui domine dans le partenariat sino-russe ?

De plus en plus, la Chine. Les sanctions occidentales ont rendu la Russie dépendante de Pékin, devenu sa bouée économique. Les exercices eux-mêmes exposent la supériorité technique de l'armée chinoise. Moscou conserve des atouts — énergie, armement, matières premières — mais glisse vers une position de partenaire junior.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ABC News / Associated Press, « Xi and Putin meet to reaffirm China-Russia ties days after Trump’s visit to Beijing », ABC News, mai 2026. https://abcnews.com/amp/Business/wireStory/xi-putin-meet-reaffirm-china-russia-ties-days-133138463 2

  2. PBS NewsHour / Associated Press, « Putin and Xi hail their friendship and growing energy trade at their meeting in Beijing », PBS, mai 2026. https://www.pbs.org/newshour/world/putin-and-xi-hail-their-friendship-and-growing-energy-trade-at-their-meeting-in-beijing 2 3

  3. Al Jazeera, « China and Russia begin joint military drills in Sea of Japan », Al Jazeera, 3 août 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/3/china-and-russia-begin-joint-military-drills-in-sea-of-japan

  4. CNBC, « Power of Siberia 2: Russia signs new gas pipeline deal with China », CNBC, 2 septembre 2025. https://www.cnbc.com/2025/09/02/power-of-siberia-2-russia-signs-new-gas-pipeline-deal-with-china.html 2 3 4 5

  5. INSIGHT EU MONITORING, « China–Russia trade boom cools as Beijing raises the price of partnership », IEU Monitoring, 2026. https://ieu-monitoring.com/editorial/china-russia-trade-boom-cools-as-beijing-raises-the-price-of-partnership/1235802 2

  6. ChinaPower Project (CSIS), « China-Russia Joint Military Exercises », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://chinapower.csis.org/data/china-russia-joint-military-exercises/ 2 3 4 5

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