La Russie à l'offensive dans la guerre électromagnétique
Brouillage GPS sur 123 000 vols baltes, drones ukrainiens aveuglés, Krasukha-4 : enquête sur la guerre électromagnétique russe et l'angle mort de l'OTAN en 2026.

À retenir
- Près de 123 000 vols au-dessus de la Baltique ont subi un brouillage des signaux de navigation sur les quatre premiers mois de 2025.
- Selon le RUSI, l'Ukraine perdrait environ 10 000 drones par mois, surtout à cause du brouillage.
- Le système Krasukha-4 peut perturber les radars aéroportés au-delà de 200 kilomètres.
- L'OTAN reconnaît un angle mort : la guerre électromagnétique pourrait décider du prochain conflit.
À l’été 2025, un avion transportant la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, voit son GPS brouillé alors qu’il approche de la Bulgarie1. L’incident, spectaculaire, n’est que la partie émergée d’un phénomène massif : la Russie a fait de la guerre électromagnétique l’une de ses armes maîtresses, capable d’aveugler les drones sur le front ukrainien comme de désorienter l’aviation civile au-dessus de l’Europe. Un combat invisible, mené dans le spectre des ondes, dont l’Occident découvre tardivement l’ampleur.
Le spectre comme champ de bataille
La guerre électromagnétique consiste à dominer les ondes : brouiller communications, radars et signaux de navigation, ou les leurrer par du « spoofing » qui fait croire à un récepteur qu’il se trouve ailleurs. La Russie y excelle, fruit d’investissements anciens et constants. Son système emblématique, le Krasukha-4, peut perturber les radars aéroportés au-delà de 200 kilomètres, brouiller des satellites en orbite basse et, dans certains cas, endommager durablement l’électronique visée2.
L’arsenal est dense et gradué. Le R-330Zh Jitel cible GPS, communications satellitaires et réseaux cellulaires, créant une zone de suppression large de plusieurs dizaines de kilomètres où les récepteurs ne renvoient plus que des données inutilisables2. À cela s’ajoutent des brouilleurs portables ou montés sur véhicules, capables d’étouffer le GPS dans un rayon de 24 kilomètres — peu coûteux, nombreux et difficiles à localiser3. Cette profondeur capacitaire complète les autres piliers de la puissance militaire russe, comme les systèmes de défense aérienne S-400 et S-500.
Le laboratoire ukrainien
C’est en Ukraine que cette arme révèle sa puissance, après un premier rodage en Syrie. Le brouillage russe y fait des ravages : selon l’institut britannique RUSI, l’Ukraine perdrait environ 10 000 drones par mois, principalement à cause des interférences électroniques3. Sur certains secteurs du front, jusqu’à 60 % des drones FPV ukrainiens sont neutralisés par la guerre électronique russe3. Les drones de reconnaissance Bayraktar, qui avaient brillé au début du conflit, ont vu leurs opérations perturbées par le spoofing GPS des systèmes Krasukha-4 et Borisoglebsk-22.
Mais la guerre est une course à l’adaptation. Pour échapper au brouillage, les deux camps se sont rués sur les drones à fibre optique, reliés à leur opérateur par un fil et donc insensibles aux ondes. Dès septembre 2025, la Russie en produirait plus de 50 000 par mois4. Une bobine de fibre ne coûte que quelques dizaines de dollars et offre une portée de 10 à 20 kilomètres, suffisante pour les attaques rapprochées qui dominent la ligne de front4. Cette guerre d’innovation prolonge, sur le terrain, les conséquences militaires de la guerre en Ukraine pour la Russie.
L’épidémie de brouillage en Europe
L’onde de choc déborde largement le théâtre ukrainien. Le ciel européen est devenu une zone de turbulences électromagnétiques. Près de 123 000 vols au-dessus de la Baltique ont été affectés par le brouillage des signaux de navigation sur les quatre premiers mois de 20255. La Lituanie a recensé plus de 1 000 cas d’interférence en juin, soit vingt-deux fois plus qu’un an plus tôt ; en Estonie, 85 % des vols ont été touchés5.
L’escalade est documentée : depuis le début de 2025, la Russie aurait fait passer ses antennes de spoofing de trois à trente-six5. L’enclave de Kaliningrad, coincée entre la Pologne et la Lituanie, est devenue l’une des zones de brouillage les plus actives d’Europe6. Le procédé s’apparente à la guerre hybride : nuire sans frapper, sous le seuil du conflit ouvert, exactement comme la doctrine qui inspire aussi la préparation russe à une déconnexion des réseaux mondiaux.
Du Grand Nord au cœur du continent
Le brouillage ne connaît pas de frontière. L’extension de la guerre russo-ukrainienne au Grand Nord pose des défis électromagnétiques inédits à l’OTAN, dont les régions nordiques, baltes et arctiques ont vu les opérations de brouillage et de spoofing russes se multiplier par cinq à dix5. L’Arctique, théâtre où s’affirme déjà l’expansion militaire de la Russie, devient ainsi un nouveau front du spectre, où la navigation par satellite — vitale pour l’aviation, la marine et les forces terrestres — peut être réduite au silence.
Cette diffusion géographique transforme un avantage tactique en levier stratégique. Brouiller un drone sur le Donbass relève du champ de bataille ; perturber 40 % du trafic aérien européen, selon certaines estimations, relève de la pression sur tout un continent5. La Russie a su faire d’une capacité militaire un instrument d’intimidation diffuse, dont le coût pour elle reste dérisoire.
L’angle mort de l’OTAN
L’Occident accuse un retard préoccupant. Un rapport de la RAND, en novembre 2025, qualifie sans détour la guerre électromagnétique d’« angle mort » de l’OTAN, susceptible de décider de l’issue du prochain conflit7. Habituées à une supériorité technologique tenue pour acquise, les forces alliées découvrent que leurs systèmes de communication et de navigation peuvent être compromis avec une facilité déconcertante.
La riposte s’organise, lentement. L’Organisation de l’aviation civile internationale a condamné les interférences, franchissant le pas inhabituel de désigner nommément deux responsables : la Russie et la Corée du Nord5. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a affirmé que l’Alliance travaillait à contrer le brouillage des vols civils5. Mais les solutions — antennes anti-brouillage, navigation par IA, durcissement des protocoles — demandent du temps et des moyens. Le risque, lui, est immédiat : un accident aérien majeur n’est plus exclu.
La prochaine guerre se jouera dans les ondes
La montée en puissance électromagnétique russe illustre une vérité dérangeante : la technologie la plus décisive n’est pas toujours la plus visible. Pas de panache, pas d’explosions spectaculaires, mais des écrans qui s’éteignent, des drones qui chutent et des avions qui volent à l’aveugle. La Russie a compris avant d’autres que paralyser vaut parfois mieux que détruire.
Le signal à surveiller n’est pas le prochain missile, mais l’issue de la course entre brouillage et contre-mesures — entre le fil de fibre optique et l’algorithme de navigation autonome. Celui qui maîtrisera le spectre, et l’IA qui le rend intelligent, tiendra une clé du champ de bataille de demain. L’Europe, brouillée jusque dans son ciel civil, n’a plus le luxe de l’ignorer.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la guerre électromagnétique ?
C'est l'usage du spectre électromagnétique pour aveugler l'adversaire : brouiller ses communications, ses radars et ses signaux de navigation comme le GPS, voire les leurrer (spoofing). Discrète et peu coûteuse, elle est devenue un pilier des conflits modernes, en particulier en Ukraine.
Quelle est l'ampleur du brouillage GPS russe ?
Considérable. Près de 123 000 vols au-dessus de la Baltique ont été affectés sur les quatre premiers mois de 2025. La Lituanie a recensé plus de 1 000 cas d'interférence en un seul mois, et l'avion d'Ursula von der Leyen a été brouillé en septembre 2025.
L'IA et les drones changent-ils la donne ?
Oui. Face au brouillage qui détruit jusqu'à 60 % des drones FPV ukrainiens, les deux camps déploient massivement des drones à fibre optique, insensibles au brouillage. La Russie en produirait plus de 50 000 par mois, tandis que l'Ukraine développe la navigation autonome par IA.
Comment réagit l'OTAN ?
L'Alliance reconnaît un retard. Un rapport de la RAND qualifie la guerre électromagnétique d'« angle mort » qui pourrait décider du prochain conflit. L'OACI a condamné les interférences en désignant nommément la Russie et la Corée du Nord, et l'OTAN cherche à mieux protéger l'aviation civile.
Sources
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PBS News, « What to know about Russia’s GPS jamming of a European official’s plane », septembre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/what-to-know-about-russias-gps-jamming-of-a-european-officials-plane ↩
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National Security Journal, « Russian Ground-Based Electronic Warfare: Assessing the Real Threat Versus the Hype », 2025. https://nationalsecurityjournal.org/russian-ground-based-electronic-warfare-assessing-the-real-threat-versus-the-hype/ ↩ ↩2 ↩3
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Military Machine, « How Russia’s Electronic Warfare Blinded Ukrainian Drones, and How Ukraine Fought Back », 2025. https://militarymachine.com/russia-electronic-warfare-ukraine-drones ↩ ↩2 ↩3
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IEEE Spectrum, « Ukraine’s Autonomous Killer Drones Defeat Electronic Warfare », 2025. https://spectrum.ieee.org/ukraine-killer-drones ↩ ↩2
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Euronews, « What can Europe do to better defend against GPS interference from Russia? », 2 septembre 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/09/02/what-can-europe-do-to-better-defend-against-gps-interference-from-russia ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
-
Spire Global, « GNSS interference report: Russia 2024/2025 — Part 1: Kaliningrad & the Baltic Sea », 2025. https://spire.com/blog/space-reconnaissance/gnss-interference-report-russia/ ↩
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RAND Corporation, « Electromagnetic Warfare: NATO’s Blind Spot Could Decide the Next Conflict », novembre 2025. https://www.rand.org/pubs/commentary/2025/11/electromagnetic-warfare-natos-blind-spot-could-decide.html ↩
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