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La stratégie russe pour le changement climatique

Émissions, neutralité carbone 2060, forêts et pétrole : comment la Russie articule climat et puissance énergétique, entre promesses tièdes et Arctique qui fond.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Forêt boréale russe en bordure de l'Arctique, symbole des enjeux climatiques du pays.
Forêt boréale russe en bordure de l'Arctique, symbole des enjeux climatiques du pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Russie est le quatrième émetteur mondial de gaz à effet de serre et vise la neutralité carbone en 2060.
  2. Son objectif 2035, signé par Vladimir Poutine en août 2025, est jugé « critiquement insuffisant » par les analystes.
  3. L'Arctique russe se réchauffe quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, multipliant feux et dégel du pergélisol.
  4. Sakhaline a revendiqué la neutralité carbone en août 2025, vitrine d'une stratégie fondée sur les forêts plutôt que sur la sortie des énergies fossiles.

Le pays le plus vaste de la planète se réchauffe plus vite que presque tous les autres. Pendant que l’Arctique russe fond à un rythme quatre fois supérieur à la moyenne mondiale1, le Kremlin tire encore près de 254 milliards de dollars par an de la vente de pétrole, de gaz et de charbon2. Toute la stratégie climatique russe tient dans cette tension : reconnaître le danger sans renoncer à la rente qui finance l’État.

Un quatrième émetteur qui promet beaucoup et bouge peu

La Russie est le quatrième émetteur mondial de gaz à effet de serre, derrière la Chine, les États-Unis et l’Inde, et pèse à elle seule entre 2 et 4 % des rejets de la planète3. Ses choix comptent donc pour l’effort global. Sur le papier, Moscou s’est dotée d’objectifs ambitieux : neutralité carbone visée pour 2060, et réduction de 80 % des émissions sous le niveau de 1990 d’ici 2050, en misant lourdement sur la capacité d’absorption de ses immenses forêts4.

En août 2025, Vladimir Poutine a signé par décret un objectif intermédiaire pour 2035 : ramener les émissions, secteur forestier compris, à 65-67 % des niveaux de 1990, soit une baisse d’un tiers. La cible a été transmise aux Nations unies fin septembre 20254. Le problème ? Les analystes du Climate Action Tracker la jugent « critiquement insuffisante » : la Russie atteindrait déjà ce seuil sans aucun effort supplémentaire, au fil de l’eau. L’objectif n’ajoute donc pratiquement aucune ambition au-delà du scénario tendanciel4.

Cette prudence n’est pas un accident. Elle découle directement du poids des hydrocarbures dans l’économie, un levier que Moscou manie aussi comme outil de puissance, comme le montre la stratégie russe du gaz et du GNL.

L’ombre des hydrocarbures sur chaque décision

Difficile de décarboner quand les fossiles paient les factures. En 2024, les exportations de pétrole, gaz et charbon ont rapporté à la Russie environ 254 milliards de dollars, portant le total engrangé depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 à quelque 887 milliards2. Les revenus tirés du pétrole brut ont même progressé de 6 % sur l’année, malgré un léger recul des volumes2. Cette dépendance structurelle explique pourquoi le renouvelable reste marginal et pourquoi les technologies de capture du carbone peinent à se déployer.

Une note récente va plus loin : la nouvelle stratégie énergétique russe, tournée vers la maximisation de la production et de l’export d’hydrocarbures, pourrait à terme rendre incompatible le maintien dans l’Accord de Paris5. Le pays joue ainsi sur deux tableaux — affirmer son attachement à la diplomatie climatique tout en sécurisant ses débouchés fossiles, une logique au cœur de l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques.

Le contraste est saisissant sur le terrain des renouvelables. En 2024, l’éolien et le solaire combinés ont représenté moins de 1 % de la production d’électricité russe6. Le pays s’appuie certes sur un parc hydroélectrique ancien, qui assure l’essentiel de son électricité bas carbone, mais les filières neuves restent embryonnaires : à peine plus de 2 % de la capacité installée à la mi-20246. Même les projections officielles tablent sur une part de renouvelables modeste à l’horizon 2035. Autrement dit, la Russie possède l’argument forestier mais pas la dynamique industrielle qui ferait basculer son modèle énergétique.

L’Arctique qui dégèle : la facture climatique russe

Le réchauffement n’est pas une abstraction lointaine pour la Russie : c’est une menace physique immédiate. L’Arctique russe connaît certaines des évolutions climatiques les plus brutales de la planète, avec des températures qui montent environ quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, un phénomène appelé amplification arctique1. Les conséquences s’accumulent. Le pergélisol — ce sol gelé en permanence qui stocke un volume colossal de carbone, de l’ordre de 1 600 milliards de tonnes — commence à fondre, fragilisant routes, immeubles et pipelines7.

Les incendies suivent la même courbe. En Sibérie centrale, le nombre de feux a triplé et la superficie brûlée a plus que doublé entre les décennies 2000-2010 et 2010-20201. La Sibérie orientale et les zones au nord du cercle polaire ont connu une activité record en 2019, 2020, 2021 puis de nouveau en 2024, liée à la fonte précoce des neiges et à des dynamiques atmosphériques bouleversées1. Or chaque incendie qui consume le pergélisol libère son carbone et accélère le dégel : un cercle vicieux qui transforme un puits naturel en source d’émissions. La sécurité de l’agriculture, des infrastructures arctiques et même de la présence russe dans l’Arctique s’en trouve directement engagée.

Sakhaline : vitrine verte ou village Potemkine ?

Face à ces critiques, Moscou met en avant une réussite : l’île de Sakhaline, dans l’Extrême-Orient. Lancée en 2022, son expérience climatique visait la neutralité carbone fin 2025 ; le ministère du Développement économique a annoncé l’objectif atteint dès août 2025, faisant de Sakhaline la première région russe à revendiquer ce statut8. Le dispositif combine quotas, marché du carbone embryonnaire, passage du charbon au gaz pour le chauffage, renouvelables et surtout absorption forestière9. Le gouverneur Valery Limarenko a affirmé que l’absorption de gaz à effet de serre y dépassait désormais les émissions8.

L’idée séduisante consiste à appliquer ce modèle à tout le pays : la Russie possède la plus grande surface forestière du monde, et Moscou espère que la croissance des arbres compensera les rejets9. Mais les experts restent sceptiques. Le CSIS s’interroge ouvertement : « darling du climat ou village Potemkine ? »10. Compter sur les forêts plutôt que réduire les émissions à la source revient à parier sur un puits de carbone que les incendies, justement, fragilisent chaque été. Le risque est de bâtir une comptabilité verte séduisante sans transformation industrielle réelle.

Le climat comme levier diplomatique et économique

Derrière la prudence affichée se cache aussi un calcul d’opportunité. Une transition mieux pilotée pourrait diversifier une économie trop dépendante du baril : efficacité énergétique, hydrogène, nucléaire civil et marché du carbone offrent des relais de croissance que Moscou cite volontiers dans ses documents stratégiques. Le marché du carbone naissant de Sakhaline, qui a vu émettre ses premiers crédits, esquisse ce que pourrait être une finance climatique russe9. Sur la scène internationale, la Russie défend par ailleurs une ligne constante : les pays développés portent la responsabilité historique des émissions et doivent en assumer le coût, tandis que les producteurs d’énergie réclament une transition « réaliste ». Cette rhétorique lui permet de se poser en porte-parole d’un Sud global méfiant envers les contraintes occidentales, un registre que l’on retrouve dans sa diplomatie énergétique vers l’Asie, jusque dans la stratégie russe au Japon.

Une stratégie de l’attente

La stratégie climatique russe ressemble à un pari sur le temps : promettre la neutralité pour 2060, exhiber une vitrine régionale, mais préserver la rente fossile tant qu’elle rapporte. Ce calcul a ses limites. L’Arctique ne négocie pas, et le coût des infrastructures fissurées par le dégel grimpera quoi qu’il advienne. Le signal à surveiller en 2026 : la Russie utilisera-t-elle son marché du carbone naissant et ses forêts pour amorcer une vraie bascule, ou simplement pour habiller un statu quo ? La réponse dira si Sakhaline était un laboratoire ou un décor.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est l'objectif climatique officiel de la Russie ?

Moscou vise la neutralité carbone d'ici 2060 et a fixé en août 2025 un objectif intermédiaire : ramener ses émissions à 65-67 % des niveaux de 1990 à l'horizon 2035, soit une baisse d'un tiers, en s'appuyant largement sur l'absorption de ses forêts.

La Russie respecte-t-elle l'Accord de Paris ?

La Russie est partie à l'Accord de Paris, mais le Climate Action Tracker juge sa politique « critiquement insuffisante ». Son objectif 2035 serait atteint sans effort supplémentaire, au fil de l'eau, sans accélérer la décarbonation réelle de l'économie.

Pourquoi le climat est-il un enjeu vital pour la Russie ?

L'Arctique russe se réchauffe environ quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. Le dégel du pergélisol menace routes, bâtiments et pipelines, tandis que les feux de forêt sibériens ont doublé en deux décennies, libérant d'énormes quantités de carbone.

Qu'est-ce que l'expérience de Sakhaline ?

Lancée en 2022, l'expérience climatique de l'île de Sakhaline, dans l'Extrême-Orient russe, a revendiqué la neutralité carbone en août 2025. Elle combine quotas, marché du carbone, passage du charbon au gaz et absorption forestière, et sert de vitrine nationale.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Eos / AGU, « Arctic Warming Is Driving Siberian Wildfires », Eos.org, 2024. https://eos.org/research-spotlights/arctic-warming-is-driving-siberian-wildfires 2 3 4

  2. Straight Arrow News, « Russia made $254B from fossil fuel exports, the West contributed to that total », SAN, 2025. https://san.com/cc/russia-made-254b-from-fossil-fuel-exports-the-west-contributed-to-that-total/ 2 3

  3. Rhodium Group, « Global Greenhouse Gas Emissions: 1990-2023 and Preliminary 2024 Estimates », Rhodium Group, 2025. https://rhg.com/research/global-greenhouse-gas-emissions-2024/

  4. Climate Action Tracker, « Russian Federation — Targets », Climate Action Tracker, 2025. https://climateactiontracker.org/countries/russian-federation/targets/ 2 3

  5. A. Makarov et al., « Russia’s New Energy Strategy Could Lead to Withdrawal from the Paris Agreement », Thermal Engineering / Springer, 2025. https://link.springer.com/article/10.1134/S004060152570048X

  6. Enerdata, « Wind & Solar Share in Electricity Production », Enerdata Yearbook, 2025. https://yearbook.enerdata.net/renewables/wind-solar-share-electricity-production.html 2

  7. ScienceDaily, « Thawing permafrost threatens up to three million people in Arctic regions », ScienceDaily, 16 janvier 2025. https://www.sciencedaily.com/releases/2025/01/250116133819.htm

  8. The Moscow Times, « Sakhalin Becomes First Russian Region to Reach Carbon Neutrality, Officials Say », The Moscow Times, 4 août 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/08/04/sakhalin-becomes-first-russian-region-to-reach-carbon-neutrality-officials-say-a90086 2

  9. PBS News, « Russia launches forest plan as testing ground for climate action », PBS NewsHour, 2022. https://www.pbs.org/newshour/world/russia-launches-forest-plan-as-testing-ground-for-climate-action 2 3

  10. CSIS, « Climate Darling or Potemkin Village? Russia’s Carbon-Neutral Experiment in Sakhalin », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/climate-darling-or-potemkin-village-russias-carbon-neutral-experiment-sakhalin

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