La stratégie russe au Japon : Kouriles gelées, gaz qui résiste
Traité de paix bloqué, intrusions aériennes records, mais gaz de Sakhaline préservé : la stratégie russe au Japon mêle pression militaire et dépendance énergétique.

À retenir
- La dispute des îles Kouriles bloque toujours la signature d'un traité de paix entre Moscou et Tokyo depuis 1945.
- La Russie a gelé les pourparlers de paix après les sanctions japonaises de 2022 et classé le Japon parmi les pays « inamicaux ».
- Les intrusions aériennes russes se sont multipliées : le Japon a effectué 704 décollages d'urgence sur l'exercice 2024-2025.
- Malgré les tensions, le Japon conserve ses parts dans le gaz de Sakhaline-2, qui fournit près de 10 % de ses importations de GNL.
Quatre petites îles bloquent la paix depuis quatre-vingts ans. Entre la Russie et le Japon, le contentieux des Kouriles empêche toujours la signature d’un traité mettant officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale. En 2025, alors que des bombardiers russes longent les côtes japonaises, Tokyo continue pourtant d’acheter du gaz russe. Toute la stratégie de Moscou tient dans ce grand écart.
Les Kouriles, verrou de quatre-vingts ans
Le cœur du différend est territorial. À la fin de la guerre, les troupes soviétiques se sont emparées de quatre îles au large de Hokkaido — les Kouriles pour Moscou, les « territoires du Nord » pour Tokyo — et ne les ont jamais rendues1. Faute d’accord sur leur souveraineté, aucun traité de paix formel n’a été conclu depuis 1945. Le Japon réclame leur retour au nom de son intégrité territoriale ; la Russie y voit un maillon de sa défense dans le Pacifique Nord et renforce sa présence militaire sur place, suscitant des protestations répétées de Tokyo2.
Cette posture s’inscrit dans une logique plus large de présence russe sur ses marges maritimes orientales, complémentaire de la présence russe dans l’Arctique. Pour Moscou, céder du terrain au Japon reviendrait à fragiliser l’ensemble de son flanc Pacifique, à un moment où la rivalité des grandes puissances se déplace précisément vers cette zone. La question des Kouriles n’est donc pas un vestige du passé, mais un enjeu de sécurité actuel pour le Kremlin.
Un dialogue gelé par la guerre en Ukraine
La guerre en Ukraine a fait voler en éclats le mince espoir de compromis. Après l’invasion de février 2022, le Japon a imposé à la Russie gels d’avoirs, interdictions d’exportation de biens stratégiques et restrictions financières, en alignement avec le G7, tout en suspendant les pourparlers sur le traité1. Moscou a riposté en classant le Japon parmi les pays « inamicaux », en intensifiant ses activités militaires autour des îles disputées et en limitant les droits de pêche japonais1.
Depuis, le ton reste glacial. Fin octobre 2025, la Russie a posé ses conditions : aucun dialogue sur un traité de paix tant que Tokyo n’aura pas abandonné sa « ligne anti-russe »3. Côté japonais, la nouvelle Première ministre Sanae Takaichi a condamné « l’agression contre l’Ukraine » tout en réaffirmant la volonté de son pays de régler la question territoriale et de conclure un traité3. Deux positions figées, sans terrain d’entente visible.
La pression militaire monte d’un cran
Dans ce climat, Moscou parle surtout le langage de la force. Les intrusions d’avions russes près du Japon se sont multipliées : sur l’exercice allant d’avril 2024 à mars 2025, Tokyo a procédé à 704 décollages d’urgence, la part dirigée contre des appareils russes augmentant sensiblement2. La plupart de ces vols longent la mer du Japon, parallèlement aux côtes de Hokkaido et Honshu2.
Les incidents se durcissent. En septembre 2025, un avion russe a violé l’espace aérien japonais à trois reprises en une seule journée, poussant pour la première fois la chasse nippone à tirer une fusée d’avertissement2. Fin octobre, deux avions de renseignement électronique russes ont effectué des vols de surveillance autour de l’archipel en l’espace d’une semaine4. Surtout, en décembre 2025, bombardiers russes et chinois ont mené une patrouille conjointe au large du Japon, contraignant Tokyo et Séoul à faire décoller leurs chasseurs5. Cette coordination illustre combien la stratégie russe au Japon s’adosse désormais à la relation stratégique Russie-Chine.
Le gaz, dernier fil qui tient
Et pourtant, un canal résiste à toutes les tensions : l’énergie. Malgré ses sanctions, le Japon a choisi de conserver ses parts dans le projet gazier Sakhaline-2 — Mitsui détient 12,5 % et Mitsubishi 10 % — jugé crucial pour sa sécurité d’approvisionnement6. Ce projet fournit près de 10 % des importations japonaises de gaz naturel liquéfié7. Tokyo a même salué, en décembre 2025, la décision américaine de prolonger jusqu’au 18 juin 2026 le permis autorisant ces importations7.
Le geste n’allait pas de soi : Washington avait pressé le Japon, en octobre 2025, de réduire ses achats de GNL à Sakhaline pour durcir la pression sur Moscou7. Pour la Russie, ce maintien est une aubaine : il préserve un débouché précieux en Asie et illustre les limites de l’isolement, un enjeu central de la stratégie russe du gaz et du GNL. Le besoin énergétique japonais offre à Moscou un levier que la politique ne parvient pas à couper.
Un enjeu qui dépasse les deux pays
La stratégie russe au Japon ne se joue pas seulement entre Moscou et Tokyo : elle s’inscrit dans la recomposition de l’Asie-Pacifique. En maintenant la pression sur un allié clé des États-Unis, la Russie cherche à compliquer le dispositif américain dans la région et à tester la solidité du parapluie de Washington. Les patrouilles conjointes avec Pékin, comme celle de décembre 2025, envoient un message clair : Moscou n’agit plus seul mais en tandem avec la Chine, ce qui démultiplie la portée de chaque démonstration de force5.
Côté économique, le potentiel reste largement gelé. Le Japon dispose de la technologie et des capitaux que la Russie convoite, et Moscou offre les hydrocarbures dont l’archipel manque. Mais tant que les sanctions liées à l’Ukraine demeurent et que le contentieux des Kouriles bloque le traité de paix, cette complémentarité ne peut se déployer. La relation reste prisonnière d’un dossier vieux de quatre-vingts ans, que ni la pression militaire ni les besoins énergétiques ne suffisent à débloquer.
Une relation suspendue
La stratégie russe au Japon ressemble à un équilibre instable : geler le dossier territorial, faire monter la pression militaire, mais préserver le lien énergétique qui rapporte. Tant que Tokyo a besoin du gaz de Sakhaline et que Moscou a besoin de débouchés asiatiques, la rupture totale reste improbable. Le signal à surveiller en 2026 : le sort du permis d’importation au-delà du 18 juin, et la trajectoire d’une Première ministre Takaichi tiraillée entre fermeté envers la Russie et impératifs énergétiques. C’est là que se jouera la suite.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la Russie et le Japon n'ont-ils pas de traité de paix ?
À cause des îles Kouriles du Sud, occupées par l'URSS à la fin de la Seconde Guerre mondiale et revendiquées par Tokyo comme ses « territoires du Nord ». Faute d'accord sur leur souveraineté, aucun traité de paix formel n'a été signé depuis 1945, malgré des décennies de négociations intermittentes.
Où en sont les relations en 2025-2026 ?
Au plus bas depuis longtemps. La Russie a gelé les pourparlers après les sanctions japonaises de 2022 et classé le Japon parmi les pays « inamicaux ». Moscou exige que Tokyo abandonne sa « ligne anti-russe » avant tout dialogue, tandis que la nouvelle Première ministre Sanae Takaichi maintient l'objectif d'un traité.
Le Japon achète-t-il encore du gaz russe ?
Oui. Malgré son alignement sur les sanctions du G7, le Japon conserve ses parts dans le projet Sakhaline-2 via Mitsui et Mitsubishi, qui assure près de 10 % de ses importations de GNL. Washington a prolongé le permis d'importation jusqu'au 18 juin 2026, jugeant l'énergie cruciale pour la sécurité de son allié.
La pression militaire russe sur le Japon augmente-t-elle ?
Nettement. Les intrusions d'avions russes près du Japon se multiplient, poussant Tokyo à 704 décollages d'urgence en 2024-2025. En septembre 2025, un appareil russe a violé trois fois l'espace japonais en un jour, déclenchant un premier tir de fusée d'avertissement, et des patrouilles conjointes russo-chinoises se sont intensifiées.
Sources
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Newsweek, « US Ally in Conflict With Russia Since World War II Offers Truce », Newsweek, 2025. https://www.newsweek.com/japan-russia-wwii-kuril-islands-northern-territories-peace-2056641 ↩ ↩2 ↩3
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USNI News, « Russian Incursions Drive Increase in Japanese Fighter Scrambles, Officials Say », USNI News, 11 avril 2025. https://news.usni.org/2025/04/11/russian-incursions-drive-increase-in-japanese-fighter-scrambles-officials-say ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
The Japan Times, « Russia says peace talks with Japan only possible if Tokyo abandons ‘anti-Russian course’ », The Japan Times, 31 octobre 2025. https://www.japantimes.co.jp/news/2025/10/31/japan/politics/russia-japan-peace-talks/ ↩ ↩2
-
USNI News, « Russian Surveillance Aircraft Spotted Twice Near Japan », USNI News, 30 octobre 2025. https://news.usni.org/2025/10/30/russian-surveillance-aircraft-spotted-twice-near-japan ↩
-
The Japan Times, « Chinese and Russian bombers hold joint drill near Japan in ‘show of force’ », The Japan Times, 10 décembre 2025. https://www.japantimes.co.jp/news/2025/12/10/japan/china-russia-joint-air-patrol/ ↩ ↩2
-
Business & Human Rights Resource Centre, « Mitsui & Co. & Mitsubishi Corp. to keep stakes in Sakhalin 2 », business-humanrights.org, 2025. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/russia-mitsui-co-mitsubishi-corp-to-keep-stakes-in-sakhalin-2-following-japanese-govt-plan-to-maintain-investment-in-energy-project/ ↩
-
The Japan Times, « Japan hails U.S. extension of Sakhalin-2 LNG import permit », The Japan Times, 18 décembre 2025. https://www.japantimes.co.jp/news/2025/12/18/japan/japan-us-extension-sakhalin-permit/ ↩ ↩2 ↩3
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