L'industrie nucléaire russe : la puissance qui échappe aux sanctions
Rosatom domine l'enrichissement mondial et engrange un carnet de commandes record. Comment l'atome civil russe résiste aux sanctions et étend son influence en 2025.

À retenir
- Rosatom assure environ 44 % de la capacité mondiale d'enrichissement d'uranium et affiche un carnet de commandes d'environ 206 milliards de dollars.
- L'agence russe construit 7 réacteurs sur son sol et une vingtaine à l'étranger, dont la centrale d'Akkuyu en Turquie.
- Largement épargné par les sanctions, le nucléaire russe reste un fournisseur clé, y compris des États-Unis et de l'Union européenne.
- La Russie mène la course aux petits réacteurs modulaires, mais ses revenus à l'export ont légèrement reculé en 2025.
Pendant que les sanctions occidentales frappent le pétrole, le gaz, les banques et l’armement russes, un secteur traverse la tempête presque intact : l’atome civil. Rosatom, le géant nucléaire d’État, construit des réacteurs sur quatre continents, enrichit près de la moitié de l’uranium de la planète et vend son combustible jusqu’aux États-Unis. C’est l’arme la plus discrète, et peut-être la plus durable, de l’influence russe.
Un quasi-monopole sur l’enrichissement
Le cœur de la puissance russe n’est pas le réacteur, c’est le combustible. Rosatom détient environ 44 % de la capacité mondiale d’enrichissement d’uranium, soit quelque 27,1 millions d’unités de travail de séparation1. Cette emprise se prolonge en aval : environ un tiers du combustible enrichi et un cinquième de l’uranium naturel utilisés dans l’Union européenne passent par des entreprises russes2. Plus de 80 % des centrales de certains pays reposent sur des conceptions soviétiques ou russes, alimentées par un combustible enrichi selon des procédés russes — un verrou difficile à faire sauter2.
Cette domination s’appuie sur une ressource abondante et une chaîne intégrée, prolongement naturel de l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques. Là où l’Occident a laissé filer ses capacités d’enrichissement après la guerre froide, Moscou a investi sans relâche, transformant une expertise héritée de l’ère soviétique en avantage commercial durable. Le combustible nucléaire est ainsi devenu un point de dépendance que peu de clients peuvent contourner à court terme.
Un carnet de commandes record à l’export
L’autre pilier, c’est l’export de centrales. Rosatom affiche le plus gros carnet de commandes de la planète, estimé à environ 206 milliards de dollars, avec 41 unités à divers stades de réalisation dans 11 pays3. L’agence construit sept réacteurs sur le sol russe et une vingtaine à l’étranger, et prévoit de raccorder 25 réacteurs de type VVER au réseau avant 20304. Sa méthode est redoutable : financer, construire, posséder et exploiter la centrale, tout en fournissant le combustible.
La centrale d’Akkuyu, en Turquie, en est la vitrine. Ce projet à 20 milliards de dollars, achevé à 90 %, illustre la formule : Rosatom finance et gère, et sa filiale TVEL fournit l’intégralité du combustible — ce qui rend presque impossible pour Ankara de s’approvisionner ailleurs sans l’aval de Moscou5. En octobre 2025, Rosatom a expédié l’ultime cuve de réacteur, et la Turquie a annoncé en décembre que la Russie avait apporté 9 milliards de dollars de financement5. Cette diplomatie de l’atome ouvre des marchés durables, notamment dans les économies émergentes, comme le montre l’expansion de l’influence russe en Afrique.
L’arme qui a échappé aux sanctions
Pourquoi ce secteur a-t-il été si peu touché ? Parce que l’Occident en dépend lui-même. Malgré une loi américaine interdisant l’achat d’uranium enrichi russe à partir de 2028, la Russie demeurait en 2024 le premier fournisseur étranger des réacteurs américains, avec 20 % de leurs achats6. Moscou a d’ailleurs pris les devants en imposant, mi-novembre 2024, un embargo temporaire sur ses exportations d’uranium enrichi vers les États-Unis6. Les analystes du World Nuclear Industry Status Report l’expliquent sans détour : sanctionner brutalement le nucléaire russe perturberait l’approvisionnement des pays occidentaux eux-mêmes7.
Cette résilience fait du nucléaire un cas d’école de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions : un domaine où la dépendance mutuelle protège Moscou. Tant que les solutions de rechange n’existent pas à l’échelle nécessaire, l’arme reste intacte.
Petits réacteurs : la nouvelle frontière
La Russie ne se contente pas de défendre ses positions ; elle innove. Rosatom occupe la première place mondiale sur le segment des petits réacteurs modulaires (SMR)4. En 2024, Moscou et l’Ouzbékistan ont signé le tout premier contrat d’exportation d’une centrale SMR : un projet incluant des réacteurs RITM-200N de 55 mégawatts, dérivés de la technologie des brise-glaces nucléaires russes et conçus pour soixante ans de service8. La seule centrale nucléaire flottante au monde, l’Akademik Lomonosov, alimente déjà la ville reculée de Pevek, en Tchoukotka8.
Cette avance technologique conforte la place de la Russie dans la recomposition énergétique mondiale, sujet exploré dans la position stratégique de la Russie dans les transitions énergétiques mondiales. Les SMR, plus rapides à déployer et adaptés aux sites isolés, pourraient devenir un argument décisif auprès des pays émergents. Rosatom a élargi son empreinte à 29 économies en développement, et nombre de ses réacteurs VVER sont conçus pour fonctionner jusqu’à soixante ans, garantissant des décennies de dépendance au combustible et aux services russes4.
La Chine, partenaire et concurrent
Le tableau n’est pas sans nuage. Si l’Occident peine à se passer du nucléaire russe, c’est aussi parce que la Chine prend le relais comme acheteur : Pékin importe des quantités record de combustible enrichi russe, ce qui amortit pour Moscou la perte progressive des marchés occidentaux9. Cette interdépendance prolonge la logique du rapprochement sino-russe, mais elle comporte un risque pour le Kremlin : devenir le fournisseur d’un partenaire qui développe en parallèle sa propre filière. Les projets russes connaissent par ailleurs des retards, à l’image d’Akkuyu dont la mise en service, initialement prévue en 2024, a glissé5. La domination reste réelle, mais elle se gère désormais sous contrainte.
Une domination qui s’effrite à la marge
L’industrie nucléaire russe reste une réussite stratégique : quasi-monopole sur l’enrichissement, carnet de commandes record, immunité relative aux sanctions, leadership sur les SMR. Mais les premières fissures apparaissent. Les revenus étrangers de Rosatom ont reculé à environ 16,5 milliards de dollars en 2025, contre plus de 18 milliards un an plus tôt, et les États-Unis investissent des milliards pour reconstruire leur propre enrichissement9. Le signal à surveiller en 2026 : la vitesse à laquelle l’Occident parviendra à bâtir des capacités alternatives. Tant qu’il n’y arrive pas, l’atome restera le levier d’influence le plus solide de Moscou.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'industrie nucléaire russe a-t-elle échappé aux sanctions ?
Parce que le monde en dépend trop. Rosatom fournit environ 44 % de la capacité mondiale d'enrichissement et le combustible de nombreuses centrales de conception soviétique. Sanctionner brutalement le secteur perturberait l'approvisionnement de pays occidentaux eux-mêmes, ce qui explique sa relative immunité jusqu'ici.
Quelle est la place de Rosatom dans le monde ?
Dominante. L'agence russe affiche le plus gros carnet de commandes de la planète pour la construction de centrales, avec environ 41 unités à divers stades dans 11 pays, et construit une vingtaine de réacteurs à l'étranger. Elle exporte aussi massivement combustible et services nucléaires.
Qu'est-ce que la centrale d'Akkuyu ?
C'est la première centrale nucléaire de Turquie, construite, financée et exploitée par Rosatom dans le cadre d'un accord de 2010, pour environ 20 milliards de dollars. Achevée à 90 %, elle crée une dépendance stratégique : la filiale russe TVEL fournit tout le combustible, rendant difficile tout approvisionnement alternatif.
La domination nucléaire russe est-elle menacée ?
Elle s'effrite à la marge. Les États-Unis investissent des milliards pour reconstruire leur enrichissement et réduire leur dépendance, et les revenus étrangers de Rosatom ont reculé en 2025. Mais la Russie garde une avance considérable, notamment sur les petits réacteurs modulaires et auprès des économies émergentes.
Sources
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Pravda.ru (citant Rosatom), « Russia’s Uranium Advantage: Why the West Cannot Replace It », Pravda.ru, 2025. https://english.pravda.ru/world/165706-russia-global-uranium-industry-strategic-dominance/ ↩
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Habtoor Research Centre, « Transformations in the Uranium Enrichment Market and the Future of Global Energy », Al Habtoor Research Centre, 2025. https://www.habtoorresearch.com/programmes/uranium-future-global-energy/ ↩ ↩2
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Real Tribune, « Atomic Renaissance: Rosatom’s order book reaches $206 billion », Real Tribune, 2025. https://english.realtribune.ru/atomic-renaissance-rosatom-s-order-book-reaches-206-billion ↩
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Eurasianet, « Commentary: Russia winning contest over nuclear energy sector and supply chains », Eurasianet, 2025. https://eurasianet.org/commentary-russia-winning-contest-over-nuclear-energy-sector-and-supply-chains ↩ ↩2 ↩3
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Turkish Minute, « Turkey says Russia provided $9 billion for Akkuyu nuclear plant: report », Turkish Minute, 26 décembre 2025. https://www.turkishminute.com/2025/12/26/turkey-says-russia-provided-9-billion-for-akkuyu-nuclear-plant-report/ ↩ ↩2 ↩3
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The Moscow Times, « Enriched Uranium Fuels Russia’s War Machine. But the U.S. Still Imports It », The Moscow Times, 13 mars 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/03/13/enriched-uranium-fuels-russias-war-machine-but-the-us-still-imports-it-a88274 ↩ ↩2
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World Nuclear Industry Status Report, « Explainer: Why Russia’s nuclear industry has escaped major sanctions », WNISR, 2025. https://www.worldnuclearreport.org/Explainer-Why-Russia-s-nuclear-industry-has-escaped-major-sanctions ↩
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World Nuclear News, « Uzbekistan and Russia mark SMR construction progress », World Nuclear News, 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/uzbekistan-russia-mark-smr-construction-progress ↩ ↩2
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Bellona, « Rosatom’s exports slip, China buys up Russian fuel, and the US boosts enrichment », Bellona, mars 2026. https://bellona.org/news/nuclear-issues/2026-03-rosatoms-exports-slip-china-buys-up-russian-fuel-and-the-us-boosts-enrichment-the-new-nuclear-digest-is-out ↩ ↩2
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