L'influence russe au Moyen-Orient à l'épreuve de la chute d'Assad
La chute de Bachar al-Assad a ébranlé l'ancrage russe au Moyen-Orient. Entre bases syriennes menacées, pari sur Damas et liens du Golfe, état des lieux d'une puissance fragilisée.

À retenir
- La chute d'Assad en décembre 2024 a privé Moscou de son principal pilier régional et menacé ses bases de Tartous et Hmeimim.
- Après des mois d'incertitude, le nouveau pouvoir syrien a accepté de maintenir la présence militaire russe en échange d'un soutien diplomatique.
- Dans le Golfe, la coopération demeure mais devient plus transactionnelle, autour de l'OPEP+ et du commerce avec les Émirats.
- L'Arabie saoudite se rapproche de Washington, réduisant le levier régional de Moscou.
- La Russie reste un acteur affaibli mais loin d'être éliminé du Moyen-Orient.
En décembre 2024, en quelques jours, l’édifice patiemment bâti par Moscou au Moyen-Orient s’est effondré avec le régime de Bachar al-Assad. Les avions-cargos russes ont quitté la base de Hmeimim, le partenaire arabe qui justifiait dix ans d’engagement militaire a disparu, et la question des bases méditerranéennes s’est soudain posée crûment. La grande stratégie russe dans la région se trouvait, du jour au lendemain, à reconstruire.
Dix ans d’influence patiemment construite
L’ascension de la Russie au Moyen-Orient avait pourtant marqué la décennie précédente. L’intervention militaire en Syrie, lancée en septembre 2015 pour sauver le régime d’Assad, avait constitué un tournant : pour la première fois depuis la fin de l’URSS, Moscou projetait sa puissance hors de son étranger proche et démontrait sa capacité à peser sur un conflit régional majeur.
Sur cette base, le Kremlin avait élargi son jeu. Il s’était posé en médiateur incontournable, dialoguant avec des acteurs aux intérêts opposés — Iran et Israël, Turquie et régime syrien, Arabie saoudite et Qatar. Cette diplomatie tous azimuts, fondée sur le pragmatisme plutôt que sur l’idéologie, avait permis à Moscou de combler le vide laissé par une présence américaine perçue comme intermittente. La Syrie en était la clé de voûte. Sa chute allait donc ébranler bien plus qu’un partenariat bilatéral.
Un séisme stratégique : la perte du pilier syrien
Pendant une décennie, la Syrie avait été la vitrine de la puissance russe retrouvée. L’intervention de 2015 avait sauvé Assad et offert à Moscou une présence militaire permanente en Méditerranée. La chute du régime a brutalement inversé la donne. Pour le Soufan Center, l’effondrement « démantèle l’ancrage russe au Moyen-Orient » et fragilise sa capacité à défier l’influence occidentale1.
Le coup a d’abord visé les installations militaires. Début 2025, le nouveau pouvoir à Damas a dénoncé le bail signé en 2017 accordant à la marine russe l’usage du port de Tartous pour 49 ans, exigeant un retrait2. Dès février 2025, Moscou commençait à relocaliser troupes et matériels3. Pour une analyse parue dans la Middle East Policy, l’épisode a révélé combien la présence russe dépendait d’un seul homme — et combien sa crédibilité régionale en sortait écornée. L’avenir des bases méditerranéennes rejoint ainsi les enjeux de l’expansion militaire russe en Méditerranée.
Le pari russe sur le nouveau pouvoir syrien
Plutôt que de plier bagage, le Kremlin a misé sur la continuité. Le tournant est venu le 15 octobre 2025, lorsque le président syrien de transition Ahmed al-Sharaa s’est rendu à Moscou pour sa première visite officielle. Devant Vladimir Poutine, il a affirmé vouloir « redéfinir » la relation tout en respectant les accords passés — un signal que les deux bases russes étaient, pour l’heure, préservées4.
Al-Sharaa a insisté sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie, mais cherchait aussi auprès de Moscou un soutien diplomatique et le réarmement de sa nouvelle armée5. Fin octobre 2025, les avions militaires russes faisaient leur retour à Hmeimim après des mois de suspension6. Le pari russe semblait, au moins partiellement, gagné : conserver un pied en Méditerranée orientale en s’accommodant du régime qui avait renversé son protégé.
Le Golfe : une coopération qui se fait plus prudente
Loin du théâtre syrien, la relation de Moscou avec les monarchies du Golfe a mieux résisté, mais elle a changé de nature. Selon Chatham House, les liens avec les pays du Conseil de coopération du Golfe restent « prudents et transactionnels », articulés autour de cadres comme l’OPEP+, tandis que la perte de la Syrie a entamé le levier régional russe7.
Le commerce illustre cette résilience sélective. Les Émirats arabes unis sont devenus le premier partenaire commercial arabe de la Russie, avec plus de 12 milliards de dollars d’échanges en 2025, et demeurent une plaque tournante pour contourner les sanctions occidentales7. Ce rôle d’intermédiaire rejoint les mécanismes décrits dans l’expansion de l’influence russe en Afrique, où Moscou cultive aussi des partenariats échappant à la tutelle occidentale.
L’arme pétrolière : l’axe Moscou-Riyad tient bon
S’il est un domaine où la coopération russo-saoudienne perdure, c’est l’énergie. En août 2025, l’OPEP+ — Arabie saoudite, Russie et six autres producteurs — a convenu d’un ajustement de production de 547 000 barils par jour pour septembre, dans le cadre d’un retour graduel des coupes décidées en 20248. Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine ont réaffirmé par téléphone l’importance de cette « alliance stratégique »8.
Cette entente reste toutefois une alliance d’intérêts. Pour le Wilson Center, la coopération russo-saoudienne « commence et s’arrête avec les prix du pétrole » : les Saoudiens ont besoin d’un grand producteur partenaire pour peser sur le marché, et Moscou voit dans la discipline de l’OPEP+ un moyen commode de préserver un rôle régional9. Cette dimension est centrale dans l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques.
Une recomposition au détriment de Moscou
La tendance de fond reste néanmoins défavorable à la Russie. L’Arabie saoudite consolide son partenariat stratégique avec Washington et s’affirme comme garant arabe de la réintégration syrienne après Assad. La visite de Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche a scellé ce rapprochement, reléguant Moscou au rang d’acteur secondaire dans l’architecture sécuritaire régionale7.
L’Iran, lui aussi affaibli par la chute d’Assad et par les frappes de 2025, ne peut plus servir de relais aussi efficace, ce qui complique la coopération militaire et énergétique entre la Russie et l’Iran. L’« axe de la résistance » sur lequel Moscou s’appuyait indirectement s’est largement délité.
Perspectives
La chute d’Assad a fait passer la Russie du statut de puissance montante à celui d’acteur fragilisé mais tenace au Moyen-Orient. Moscou a sauvé l’essentiel de ses bases et préservé ses liens pétroliers, sans retrouver l’influence d’avant 2024. Le signal à surveiller tient en une question : le nouveau pouvoir syrien laissera-t-il durablement la marine russe à Tartous ? Si Damas finit par préférer les capitaux du Golfe et l’appui occidental, c’est le dernier point d’appui méditerranéen de Moscou qui vacillerait.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quel a été l'effet de la chute d'Assad sur la Russie ?
La chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 a privé Moscou de son principal allié arabe et a mis en péril ses deux bases militaires syriennes. L'événement a exposé les limites de la puissance russe et affaibli sa capacité à contester l'influence occidentale dans la région.
La Russie conserve-t-elle ses bases en Syrie ?
Après des mois d'incertitude et un retrait partiel d'équipements début 2025, le nouveau président syrien Ahmed al-Sharaa s'est engagé en octobre 2025 à respecter les accords existants. Moscou conserve donc, pour l'heure, l'accès aux installations de Tartous et de la base aérienne de Hmeimim.
Quels liens la Russie garde-t-elle avec le Golfe ?
La coopération persiste, surtout autour de l'OPEP+ et du commerce. Les Émirats arabes unis sont devenus le premier partenaire commercial arabe de Moscou, avec plus de 12 milliards de dollars d'échanges en 2025. Mais la relation est devenue plus prudente et transactionnelle.
L'Arabie saoudite s'éloigne-t-elle de la Russie ?
Riyad maintient la coordination pétrolière avec Moscou via l'OPEP+, mais consolide en parallèle son partenariat stratégique avec Washington. Ce rééquilibrage réduit le levier régional russe, l'Arabie saoudite s'affirmant comme garant arabe de la réintégration de la Syrie après Assad.
Sources
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The Soufan Center, « Russia’s Departure from Syria Upends Regional Geopolitics », The Soufan Center, 4 février 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-february-4/ ↩
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The Moscow Times, « Syria Terminates Russian Naval Base Deal – Reports », The Moscow Times, 22 janvier 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/01/22/syria-terminates-russian-naval-base-deal-reports-a87690 ↩
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Caspian News, « Russia Begins Withdrawal of Military Equipment from Key Syrian Naval Base », Caspian News, 1er février 2025. https://caspiannews.com/news-detail/russia-begins-withdrawal-of-military-equipment-from-key-syrian-naval-base-2025-2-1-0/ ↩
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The Times of Israel, « Syria’s Sharaa, in first Russia visit, says he’ll respect all past deals with Moscow », The Times of Israel, 15 octobre 2025. https://www.timesofisrael.com/syrias-sharaa-in-first-russia-visit-says-hell-respect-all-past-deals-with-moscow/ ↩
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Al Jazeera, « Syria seeks to ‘redefine’ Russia ties, al-Sharaa tells Putin in Moscow », Al Jazeera, 15 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/15/syria-seeks-to-redefine-russia-ties-al-sharaa-tells-putin-in-moscow ↩
-
Euromaidan Press, « Russia reactivates Syrian airbase in high-stakes gamble on post-Assad leadership », Euromaidan Press, 31 octobre 2025. https://euromaidanpress.com/2025/10/31/russia-reactivates-syrian-airbase-in-high-stakes-gamble-on-post-assad-leadership/ ↩
-
Chatham House, « Russia is weakened, but its influence in the Middle East should not be underestimated », Chatham House, décembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/12/russia-weakened-its-influence-middle-east-should-not-be-underestimated ↩ ↩2 ↩3
-
OPEC, « OPEC+ statement on production adjustment », OPEC, 3 août 2025. https://www.opec.org/pr-detail/572-03-august-2025.html ↩ ↩2
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Wilson Center, « The OPEC+ Puzzle: Why Russian-Saudi Cooperation Starts - and Stops - with Oil Prices », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/article/opec-puzzle-why-russian-saudi-cooperation-starts-and-stops-oil-prices ↩
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