Russie : bâtir un monde sans l'Occident
BRICS élargi, sommet de Kazan, OCS de Tianjin, dédollarisation : comment Moscou tisse des institutions alternatives pour contourner l'ordre occidental, et où le bât blesse.

À retenir
- Marginalisée par l'Occident, la Russie investit les BRICS, l'OCS et l'Union économique eurasienne pour contourner les institutions dominantes.
- Le sommet de Kazan d'octobre 2024 a consacré un succès diplomatique pour Moscou, avec plus de 30 délégations.
- Le sommet de l'OCS à Tianjin, fin août 2025, a affiché un projet d'ordre « post-occidental » porté par Pékin et Moscou.
- La dédollarisation patine : l'Inde et le Brésil freinent toute rupture avec le dollar et le système financier occidental.
Octobre 2024, Kazan. Sous les ors d’une métropole de la Volga, Vladimir Poutine accueille plus de trente délégations, dont le secrétaire général des Nations unies. Onze mois plus tard, à Tianjin, c’est Xi Jinping qui orchestre le plus grand sommet de l’histoire de l’Organisation de coopération de Shanghai. Deux scènes, un même message : la Russie n’est pas isolée, elle bâtit un autre monde. Reste à savoir si ces architectures alternatives tiendront leurs promesses.
La logique du contournement
Le projet n’est pas conjoncturel. Depuis la fin de la Guerre froide, Moscou estime que les grandes institutions — ONU, OTAN, FMI — servent d’abord les intérêts occidentaux. Les sanctions massives qui ont suivi l’annexion de la Crimée en 2014, puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ont durci cette conviction et transformé une posture en nécessité.
La réponse russe tient en un mot : diversifier. Plutôt que d’affronter frontalement des organisations qu’elle ne contrôle pas, la Russie investit des structures parallèles où sa voix pèse davantage. Trois ensembles structurent cette stratégie. Les BRICS, d’abord, club des grandes économies émergentes devenu vitrine d’un monde non aligné. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), ensuite, plateforme de sécurité et d’économie centrée sur l’Eurasie. L’Union économique eurasienne, enfin, qui regroupe plusieurs anciennes républiques soviétiques autour de Moscou et vise à intégrer leurs marchés. Tous partagent un objectif commun : réduire la dépendance à l’égard des marchés et du système financier occidentaux, un enjeu central de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions. Cette démarche ne relève pas seulement de l’économie : elle porte une ambition politique, celle de légitimer un récit où l’Occident ne dicte plus seul les règles.
Kazan, le sacre diplomatique des BRICS
Le sommet de Kazan, du 22 au 24 octobre 2024, a marqué un tournant symbolique. Les BRICS y ont confirmé leur élargissement spectaculaire, passant de cinq à neuf membres depuis le début de l’année avec l’arrivée de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran et des Émirats arabes unis1. Avec plus de trente délégations, vingt-deux chefs d’État ou de gouvernement et la présence du secrétaire général de l’ONU António Guterres, le rendez-vous a constitué un succès diplomatique pour la Russie, censée isolée2.
Le think tank européen Bruegel y a vu le signe que « les BRICS deviennent une construction plus solide »3. Au cœur des discussions : la dédollarisation. Moscou pousse pour un système de paiement indépendant et une « remise à zéro monétaire » mondiale2. Le projet BRICS Clear envisage une infrastructure de règlement et de dépôt transfrontalière, alternative au dollar et au système SWIFT4. Le groupe a créé une commission pour étudier ces pistes4. L’Iran, sanctionné comme la Russie, voit dans ce club un débouché précieux, prolongeant leur coopération militaire et énergétique.
Tianjin, l’OCS et l’horizon « post-occidental »
À Tianjin, les 31 août et 1er septembre 2025, l’OCS a franchi un cap. Le sommet, présenté par Pékin comme le plus vaste de son histoire, a réuni une vingtaine de chefs d’État et une dizaine de dirigeants d’organisations internationales5. Chine et Russie y ont exposé leur vision d’un nouvel ordre mondial, que plusieurs analystes ont qualifié de « post-occidental »6.
Xi Jinping y a déployé les moyens : appel à créer une banque de développement de l’OCS, annonce de 2 milliards de yuans de dons et de 10 milliards de yuans de prêts pour les membres5. La Russie, elle, a proposé l’émission d’obligations communes et une infrastructure conjointe de paiement et de dépôt, pour réduire la dépendance aux systèmes financiers occidentaux5. L’organisation a aussi simplifié ses statuts, fusionnant « partenaire de dialogue » et « observateur » en un statut unique de « partenaire de l’OCS »5. Un sommet de suivi s’est tenu à Moscou les 17 et 18 novembre 2025, sous présidence russe5. Cet axe sino-russe, pilier de l’ensemble, reflète l’approfondissement de la relation stratégique entre Moscou et Pékin.
Les limites d’un front commun
Derrière les images de cohésion, les fractures sont réelles. Sur la dédollarisation, le frein vient de l’intérieur : l’Inde et le Brésil n’ont aucun intérêt marqué à rompre avec le dollar, ce qui a limité la portée des accords de Kazan3. Le Conseil des relations étrangères américain (CFR) souligne qu’un bloc aussi hétérogène peine à parler d’une seule voix2. Quant à l’OCS, ses rivalités internes — notamment entre l’Inde et le Pakistan, ou entre New Delhi et Pékin — bornent son efficacité.
Pour la Russie, ces alliances comportent aussi un risque : une dépendance croissante à l’égard de la Chine, partenaire de plus en plus dominant dans la relation. À mesure que Pékin déploie ses capitaux et ses infrastructures, Moscou risque de glisser du rang de partenaire à celui de fournisseur de matières premières. Le Kremlin cherche donc à équilibrer ses appuis, en cultivant ses propres réseaux de sécurité comme l’Organisation du traité de sécurité collective, sa réponse à l’élargissement de l’OTAN, et en multipliant les partenariats bilatéraux pour ne dépendre d’aucun pôle unique. L’enjeu, pour Moscou, est de ne pas troquer une tutelle occidentale supposée contre une dépendance asiatique bien réelle.
Une alternative en construction
La stratégie russe des structures alternatives a indéniablement gagné en consistance. Kazan et Tianjin ont montré que l’Occident ne pouvait plus isoler Moscou à sa guise, et que la demande d’un ordre multipolaire dépasse largement le seul Kremlin : de nombreux pays du Sud global cherchent des marges de manœuvre face aux institutions héritées de 1945. Mais l’écart reste grand entre l’affichage et les résultats. Ces ensembles excellent dans la mise en scène diplomatique et la production de déclarations communes ; ils peinent davantage à traduire ces ambitions en mécanismes contraignants. Aucune de ces institutions n’a, à ce jour, créé d’alternative pleinement opérationnelle au système financier dominant. Le signal à surveiller sera concret : le jour où BRICS Clear ou une infrastructure de paiement de l’OCS traitera des volumes significatifs, l’ordre alternatif cessera d’être une promesse pour devenir une réalité.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelles institutions alternatives la Russie privilégie-t-elle ?
Moscou s'appuie principalement sur trois ensembles : les BRICS, élargis à neuf membres en 2024 ; l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), centrée sur l'Eurasie ; et l'Union économique eurasienne, qui regroupe d'anciennes républiques soviétiques. Ces structures visent à offrir un contrepoids aux institutions dominées par l'Occident.
Qu'a produit le sommet de Kazan en 2024 ?
Réuni du 22 au 24 octobre 2024, le sommet des BRICS à Kazan a rassemblé plus de 30 délégations et 22 chefs d'État ou de gouvernement, dont le secrétaire général de l'ONU. Il a discuté de dédollarisation et du projet BRICS Clear, un système de règlement transfrontalier indépendant, sans pour autant trancher sur une rupture monétaire.
Qu'est-ce que la dédollarisation des BRICS ?
Il s'agit de réduire la dépendance au dollar américain dans les échanges, via le commerce en monnaies locales, une infrastructure de paiement commune et des alternatives au système SWIFT. Le projet reste limité : l'Inde et le Brésil n'ont pas d'intérêt fort à « dédollariser » l'économie mondiale, ce qui restreint la portée des accords.
L'OCS est-elle une alliance dirigée contre l'Occident ?
L'Organisation de coopération de Shanghai se présente comme une plateforme de sécurité et d'économie eurasiatique. Lors du sommet de Tianjin en 2025, la Chine et la Russie y ont défendu un ordre international « post-occidental ». Mais sa cohérence reste limitée par les rivalités internes, notamment entre membres comme l'Inde et le Pakistan.
Sources
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« BRICS is becoming a more solid construction », Bruegel, novembre 2024. https://www.bruegel.org/first-glance/brics-becoming-more-solid-construction ↩
-
« The BRICS Summit 2024: An Expanding Alternative », Council of Councils (CFR), 2024. https://backend-live-coc.cfr.org/councilofcouncils/global-memos/brics-summit-2024-expanding-alternative ↩ ↩2 ↩3
-
« Outcome of the 16th BRICS Summit in Kazan, Russia », European Parliament (EPRS), 8 novembre 2024. https://epthinktank.eu/2024/11/08/outcome-of-the-16th-brics-summit-in-kazan-russia/ ↩ ↩2
-
« BRICS Summit 2024 in Russia: Advancing De-Dollarization and Cooperative Initiatives », Egypt Oil & Gas, 2024. https://egyptoil-gas.com/features/brics-summit-2024-in-russia-advancing-de-dollarization-and-cooperative-initiatives/ ↩ ↩2
-
« China, Russia pledge new global order at Shanghai Cooperation summit », Al Jazeera, 2 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/2/china-russia-pledge-new-global-order-at-shanghai-cooperation-summit ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
« Tianjin SCO Summit 2025: Key Takeaways and Emerging Trends », Observer Research Foundation, septembre 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/tianjin-sco-summit-2025-key-takeaways-and-emerging-trends ↩
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