L'Alliance des États du Sahel et la contagion jihadiste vers l'Afrique de l'Ouest côtière
Retrait de la CEDEAO, Africa Corps russe et expansion jihadiste : comment l'AES fragilise l'Afrique de l'Ouest côtière jusqu'au Golfe de Guinée.

À retenir
- Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont formalisé leur retrait de la CEDEAO le 29 janvier 2025 et consolidé l'AES en confédération dotée d'une force militaire unifiée de 5 000 hommes.
- L'Africa Corps russe (successeur de Wagner), malgré une présence croissante depuis 2024, accumule les revers : évacuation humiliante de Kidal en avril-mai 2026 après des attaques coordonnées de rebelles touaregs et jihadistes.
- Le JNIM a étendu ses opérations vers le nord du Bénin, du Togo et du Ghana, avec 575 morts au Bénin en 2025 et une attaque d'avril ayant tué 54 soldats béninois.
- Les armées de Bamako et Ouagadougou ont tué davantage de civils que les jihadistes eux-mêmes en 2025, révélant les limites brutales du modèle répressif.
- La CEDEAO, amputée de ses trois membres sahéliens, peine à formuler une réponse régionale cohérente, laissant les États côtiers exposés à la contagion jihadiste.
En avril 2025, l’attaque d’un camp militaire au cœur du Parc W du Bénin tue 54 soldats en une seule nuit. C’est l’opération la plus meurtrière jamais conduite par le JNIM contre les forces béninoises — et ce n’est pas la dernière1. À quelque 1 500 kilomètres au nord, des rebelles touaregs et des combattants jihadistes lancent le 25 avril 2026 leur assaut le plus audacieux depuis plus d’une décennie sur le nord du Mali, forçant l’Africa Corps russe à quitter Kidal dans un retrait que les observateurs qualifient de « coup dur pour le prestige de Moscou »2. Entre ces deux événements, un fil rouge : la fragilisation accélérée d’une région entière, du désert sahélien jusqu’aux côtes du Golfe de Guinée.
Le divorce consommé : l’AES s’installe dans la durée
Le 29 janvier 2025, le retrait de la CEDEAO par le Mali, le Burkina Faso et le Niger est devenu effectif. Ce n’était plus une menace ni une posture : c’était un fait accompli, juridiquement irréversible à court terme3. L’Alliance des États du Sahel (AES), formée en septembre 2023, s’est depuis métamorphosée en confédération dotée d’institutions propres : passeport biométrique commun, banque d’investissement (la BCID), chaîne de télévision confédérale lancée en décembre 2025, et une force militaire unifiée — la FU AES — de 5 000 soldats inaugurée le 20 décembre 2025 à Bamako4.
Les trois États se sont aussi dotés de symboles souverains partagés : un drapeau, un hymne, une présidence tournante. Burkina Faso a pris le relais de la présidence au sommet du 24 décembre 2025. Sur le plan rhétorique, le registre reste celui de la « refondation » et de la « souveraineté retrouvée » face à une CEDEAO présentée comme instrument des intérêts occidentaux. Al Jazeera, dont la ligne éditoriale est sensible aux discours anti-occidentaux, a largement relayé ces récits en les présentant comme une expression légitime de l’autonomie africaine — sans toujours mentionner les répressions internes qui accompagnent cette rhétorique5.
En réalité, la consolidation institutionnelle masque une fragilité profonde. Sur le plan sécuritaire, les trois pays sont en état de guerre larvée permanente et les jihadistes n’ont reculé nulle part depuis les coups d’État. Cette dynamique s’inscrit dans l’instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest dont les ressorts structurels restent profonds.
Tiani au Niger, Goïta au Mali : l’enracinement militaire
Deux actes symboliques, survenus à quelques mois d’intervalle, illustrent la tendance de fond. Le 26 mars 2025, le général Abdourahamane Tiani, chef du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, a été officiellement investi président de la République du Niger pour une transition de cinq ans — un mandat non nécessairement suivi d’élections. Il s’est au passage autopromû au grade d’armée général et a dissous tous les partis politiques nigériens3. Au Mali, la junte dirigée par Assimi Goïta avait franchi le pas quelques semaines plus tôt : le 13 mai 2025, un décret présidentiel a dissous l’ensemble des partis politiques, que Bamako comptait près de 300 au moment de sa décision. La mesure a été justifiée au nom d’un « impératif de refondation et d’assainissement du paysage politique »6.
L’ONU a pris acte de cette dérive. En mars 2026, son rapport sur le Mali pointait explicitement la spirale autoritaire et la militarisation comme aggravant, plutôt qu’enrayant, la crise en cours. Pour l’ISS Africa, la dissolution des partis constitue « une manœuvre risquée » qui prive ces États de tout mécanisme de médiation politique interne6.
Le paradoxe russe : présence croissante, résultats décevants
L’Africa Corps — successeur de Wagner, désormais directement rattaché au ministère russe de la Défense — est arrivé au Burkina Faso et au Niger en 2024, après avoir remplacé les forces françaises au Mali dès 2021. La substitution a été présentée comme un choix souverain par les juntes, et comme un succès géopolitique par Moscou. Ce pivot s’inscrit dans la stratégie d’expansion de l’influence russe en Afrique, qui fait du Sahel un laboratoire de projection à moindre coût. Sputnik Afrique et RT, dont les lignes éditoriales reflètent fidèlement les positions du Kremlin, ont décrit ces déploiements comme une « coopération sécuritaire mutuellement bénéfique » sans mentionner les massacres de civils documentés7.
La réalité est plus sombre. Selon ACLED, les armées malienne et burkinabè, appuyées par les mercenaires russes, ont tué davantage de civils que les jihadistes eux-mêmes en 2025 : à Bamako, les forces gouvernementales et leurs alliés ont causé 918 morts civils, contre 232 pour le JNIM et l’État islamique au Sahel8. Les frappes de drones sur des populations civiles au Mali ont bondi de 4 incidents à 66 en une seule année. Ces chiffres contredisent frontalement le narratif « sécurité retrouvée » porté par les juntes.
Le revers de Kidal, en avril-mai 2026, a mis fin aux ambitions affichées. La Coalition Azawad — alliance inédite de rebelles touaregs de la Front de libération de l’Azawad et de combattants jihadistes — a lancé le 25 avril 2026 une offensive coordonnée sur plusieurs bases du nord malien. L’Africa Corps a signé un accord de retrait et quitté Kidal sous les quolibets des combattants rebelles. C’était le troisième site stratégique du nord-est malien abandonné en quelques jours sous pression2. L’assassinat du ministre malien de la Défense Sadio Camara — officier formé en Russie et principal architecte du pivot vers Moscou — a ajouté au choc.
La frontière qui recule : le JNIM aux portes du Golfe de Guinée
Fondé en 2017 au Mali, le JNIM est aujourd’hui le principal groupe armé jihadiste du Sahel central. Affilié à al-Qaïda, il a d’abord étendu ses opérations au Burkina Faso et au Niger, puis, à partir de 2019, commencé à sonder les flancs côtiers. Il utilise l’est du Burkina Faso et le sud-ouest du Niger comme bases arrière pour pénétrer en profondeur vers le sud9.
Le Bénin a basculé en première ligne. En janvier 2025, le JNIM attaquait un poste militaire fortifié dans le Parc W, faisant au moins 28 morts parmi les soldats béninois. En avril de la même année, l’opération la plus meurtrière à ce jour tuait 54 soldats en une nuit. Au total, environ 575 personnes ont été tuées au Bénin dans le cadre de ces violences en 2025 — contre des dizaines l’année précédente1. The Soufan Center a qualifié cette évolution de « détérioration sécuritaire spectaculaire » dans les États côtiers, résultat direct de l’effet de débordement depuis le Sahel.
Le Togo n’est pas épargné : une attaque meurtrière au nord du pays, près de Faneorgou, a coûté la vie à six soldats en octobre 2024. Le Ghana, pour l’instant préservé d’attaques directes de grande ampleur, reconnaît dans ses forums internationaux que la frontière nord est sous surveillance. En Côte d’Ivoire, les incursions sporadiques depuis le Burkina Faso ont contraint Abidjan à accélérer ses déploiements militaires vers le nord du pays.
Le rapport d’International Crisis Group publié en février 2026 — « Le JNIM et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel » — décrit avec précision la tension interne au mouvement : l’expansion vers les côtes est populaire parmi les combattants, mais la direction craint qu’elle ne dilue la cohésion idéologique et logistique9. Une tension qui ne fait pas de la menace une chimère, mais lui confère un caractère calculé et sélectif. Cette dynamique s’intègre dans un phénomène plus large d’expansion jihadiste en Afrique qui dépasse largement les frontières du seul Sahel.
Une CEDEAO amputée face à l’équation impossible
La sortie de l’AES laisse la CEDEAO dans un état de fragilité structurelle. Elle ne compte plus que douze membres actifs et doit naviguer entre la volonté de maintenir un dialogue avec les juntes et la pression de ses membres côtiers, directement exposés. Chatham House a pointé en décembre 2025 que la région concentrait 51 % des morts liés au terrorisme dans le monde en 2024 — et que la réponse régionale restait notoirement insuffisante10.
Les États côtiers — Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire — ont chacun renforcé leur sécurité aux frontières, mais sans architecture collective. Pas de commandement unifié, pas de partage systématique de renseignement, pas de stratégie de prévention de la radicalisation à l’échelle régionale. Chacun improvise face à une menace transnationale qui, elle, opère de façon coordonnée.
La fragmentation politico-institutionnelle est aussi financière : sans les trois États sahéliens, les mécanismes de financement commun de la sécurité régionale sont amoindris. L’AES, de son côté, a instauré en mars 2025 un prélèvement de 0,5 % sur les importations pour financer ses propres institutions, dont la FU AES — un fonds maigre au regard des besoins4. Le G5 Sahel, mort-né, avait déjà démontré l’impossibilité de construire une architecture sécuritaire régionale sans volonté politique des États concernés. Au Burkina Faso, le pays est aujourd’hui partiellement sous contrôle jihadiste, illustrant l’ampleur de l’échec de toutes ces architectures successives.
Un Golfe de Guinée sous surveillance : ce que révèle la cartographie jihadiste
Ce que dessine la trajectoire 2021-2026, c’est une ligne de front qui se déplace, lentement mais régulièrement, du désert vers la mer. Le Bénin, qui n’était encore qu’un pays de transit en 2020, est devenu un théâtre d’opérations actif. Le Togo s’y enfonce. Le Ghana réajuste ses priorités sécuritaires. La Côte d’Ivoire multiplie ses déploiements. Tous partagent une vulnérabilité commune : des zones forestières ou rurales au nord, faiblement administrées, que le JNIM a appris à exploiter avec méthode.
La normalisation de la présence russe dans les trois pays de l’AES a, paradoxalement, contribué à cette diffusion. En vidant l’espace de toute présence occidentale de contre-terrorisme — opération Barkhane liquidée, troupes américaines expulsées du Niger en 2024 — les juntes ont laissé des vides que ni leurs armées ni l’Africa Corps ne sont en mesure de combler. Le Sahel concentre 51 % des morts terroristes mondiaux avec moins de 4 % de la population mondiale.
La vraie inconnue, en juin 2026, n’est plus de savoir si le jihadisme gagne du terrain vers les côtes — c’est désormais acquis. La question est de savoir si les États côtiers peuvent forger, sans la CEDEAO affaiblie et sans l’appui des puissances occidentales en recul, une réponse autonome suffisante pour endiguer cette contagion avant qu’elle n’atteigne les grandes métropoles du Golfe de Guinée.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Alliance des États du Sahel (AES) ?
L'AES est une confédération formée en septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dont les gouvernements militaires ont quitté la CEDEAO en janvier 2025. Elle s'est dotée d'un passeport biométrique commun, d'une banque d'investissement et d'une force militaire unifiée de 5 000 soldats lancée en décembre 2025.
Pourquoi les pays côtiers de l'Afrique de l'Ouest sont-ils menacés par le jihadisme ?
Le JNIM et l'État islamique au Sahel utilisent l'est du Burkina Faso et le sud-ouest du Niger comme bases pour pénétrer au Bénin (dès 2021), au Togo (2022) et menacer le Ghana et la Côte d'Ivoire. Des frontières poreuses et une faible présence étatique dans les zones rurales facilitent cette diffusion.
Quel est le bilan de l'Africa Corps russe au Sahel ?
Successeur de Wagner, l'Africa Corps est présent au Mali depuis 2021 et au Burkina Faso et au Niger depuis 2024. Malgré sa montée en puissance, il a subi en avril-mai 2026 une série de revers majeurs, dont l'évacuation humiliante de Kidal sous pression rebelle et jihadiste.
La CEDEAO peut-elle encore répondre à la menace jihadiste régionale ?
Amputée de trois membres et fragilisée par des divisions politiques, la CEDEAO peine à coordonner une réponse efficace. Ses États côtiers membres ont renforcé la sécurité aux frontières, mais sans architecture régionale cohérente, leur exposition reste croissante face à un jihadisme qui ignore les tracés administratifs.
Qu'est-ce que le JNIM ?
Fondé en 2017 au Mali, le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) est l'affilié al-Qaïda le plus puissant du Sahel central. Il mène des opérations au Mali, au Burkina Faso, au Niger, et depuis 2019, s'étend progressivement vers les États côtiers du Golfe de Guinée.
Sources
-
ACLED, « New frontlines: Jihadist expansion is reshaping the Benin, Niger, and Nigeria borderlands », ACLED, 2025. https://acleddata.com/report/new-frontlines-jihadist-expansion-reshaping-benin-niger-and-nigeria-borderlands ↩ ↩2
-
CNN, « Rebels jeered Putin’s Africa Corps out of a key Sahel town. Now his regional grip is slipping away », CNN, 10 mai 2026. https://www.cnn.com/2026/05/10/africa/putin-africa-corps-kidal-mali-intl-cmd ↩ ↩2
-
France 24, « Niger’s junta leader Tiani sworn in as president for five-year transition period », France 24, 26 mars 2025. https://www.france24.com/en/africa/20250326-niger-s-junta-leader-tiani-sworn-in-as-president-for-five-year-transition-period ↩ ↩2
-
Peoples Dispatch, « The Alliance of Sahel States launches unified military force and strengthens regional security », Peoples Dispatch, 24 décembre 2025. https://peoplesdispatch.org/2025/12/24/the-alliance-of-sahel-states-launches-unified-military-force-and-strengthens-regional-security/ ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « A marriage of three: Will Mali, Niger, Burkina Faso bloc reshape the Sahel? », Al Jazeera, 31 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/features/2025/12/31/a-marriage-of-three-will-mali-niger-burkina-faso-bloc-reshape-the-sahel ↩
-
ISS Africa, « Dissolution des partis politiques au Mali : une manœuvre risquée », ISS Africa, 2025. https://issafrica.org/fr/iss-today/dissolution-des-partis-politiques-au-mali-une-manoeuvre-risquee ↩ ↩2
-
Radio Free Europe / Radio Liberty, « Russia Hoped Africa Corps Would Replicate Wagner’s Success. It’s Not Going Well. », RFE/RL, 2025. https://www.rferl.org/a/russia-africa-corps-mali-withdrawal-wagner-mercenaries/33744461.html ↩
-
ACLED, « Conflict intensifies and instability spreads beyond Burkina Faso, Mali, and Niger », ACLED, 2026. https://acleddata.com/report/conflict-intensifies-and-instability-spreads-beyond-burkina-faso-mali-and-niger ↩
-
International Crisis Group, « Le Jnim et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel », Crisis Group Africa Report N°321, 20 février 2026. https://www.crisisgroup.org/fr/rpt/africa/sahel-west-africa/321-le-jnim-et-le-dilemme-de-lexpansion-au-dela-du-sahel ↩ ↩2
-
Chatham House, « West Africa needs regional solutions to combat the escalating Sahel security crisis », Chatham House, décembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/12/west-africa-needs-regional-solutions-combat-escalating-sahel-security-crisis ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


