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La guerre civile qui déborde : Soudan du Sud, Tchad et mer Rouge en première ligne

Comment la guerre SAF-RSF contamine le Soudan du Sud, le Tchad et la mer Rouge : pétrole, drones, bases navales et ingérences émiratie, égyptienne et russe.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Carte stylisée de la Corne de l'Afrique montrant les flux d'armes et les routes pétrolières entre le Soudan, le Soudan du Sud, le Tchad et la mer Rouge.
Carte stylisée de la Corne de l'Afrique montrant les flux d'armes et les routes pétrolières entre le Soudan, le Soudan du Sud, le Tchad et la mer Rouge. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Entrée dans sa quatrième année, la guerre entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide cesse d'être nationale : elle aspire ses voisins.
  2. La prise du champ pétrolier de Heglig en décembre 2025 a placé le Soudan du Sud, dont 98 % du budget vient du pétrole, à la merci d'une guerre qui n'est pas la sienne.
  3. Le Tchad est accusé de servir de couloir logistique aux RSF pour le compte d'Abou Dhabi ; N'Djamena le dément et redoute ses 1,5 million de réfugiés.
  4. La mer Rouge devient un enjeu de puissances : projet de base navale russe à Port-Soudan, drones iraniens, rivalité égyptienne.
  5. Le plan de trêve du « Quad » bute sur l'accusation, par l'armée, de partialité émiratie ; les récits des camps s'opposent frontalement.

Au commencement, c’était une guerre soudanaise. Deux généraux, une capitale, des frontières que personne ne franchissait. Trois ans plus tard, la ligne de front passe par un champ pétrolier que se disputent deux États, par un aéroport tchadien d’où décollent des cargos suspects, et par un port de la mer Rouge que convoitent Moscou et Téhéran. La guerre civile entre l’armée soudanaise (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemedti », a cessé d’être une affaire intérieure. Elle déborde.

Déclenché le 15 avril 2023, ce conflit a déjà jeté plus de quatorze millions de personnes sur les routes — la plus grande crise de déplacement au monde — et tué, selon l’estimation d’un ancien émissaire américain, peut-être 400 000 personnes. Mais son danger le plus insidieux est désormais géographique : à mesure qu’il s’enkyste, il aspire ses voisins1.

Une partition de fait qui régionalise le conflit

Le Soudan se coupe en deux. L’armée tient l’est et l’axe de la capitale ; les RSF contrôlent l’essentiel de l’ouest, dont le Darfour. En octobre 2025, la chute d’El-Fasher, dernier bastion de l’armée au Darfour, après dix-huit mois de siège, a parachevé ce découpage1.

À cette partition militaire répond une partition politique. En juillet 2025, depuis Nyala, la coalition Tasis conduite par les RSF — dont la charte fondatrice avait été adoptée à Nairobi en février — a proclamé un gouvernement parallèle, doté d’un conseil présidentiel de quinze membres présidé par Hemedti et d’un nouveau découpage du pays en huit régions fédérales. L’International Crisis Group y voit le risque d’un glissement « de la guerre ouverte vers une partition de fait », un Soudan à deux gouvernements, deux armées, deux parrains2. Or un État qui se scinde n’exporte pas seulement des réfugiés : il exporte ses alliances, ses trafics et ses lignes de faille. C’est par là que la contagion gagne.

Le pétrole sud-soudanais, otage d’une guerre voisine

Le Soudan du Sud offre le cas d’école. Indépendant depuis 2011, il a gardé le pétrole mais pas les tuyaux : son brut, extrait notamment dans l’État d’Unité, doit traverser le territoire soudanais par deux oléoducs jusqu’à Port-Soudan pour atteindre les marchés. Cette dépendance est totale, et le pétrole pèse environ 98 % du budget de l’État sud-soudanais3.

La guerre du voisin a transformé cette dépendance en piège. Le 8 décembre 2025, les RSF se sont emparées de la zone de Heglig, qui abrite une installation centrale traitant quelque 130 000 barils par jour de brut sud-soudanais. Selon Al Jazeera, la production sud-soudanaise s’est effondrée d’environ 160 000 à près de 60 000 barils par jour pendant l’arrêt, et l’économie du pays s’est contractée de près de 24 % en 2025 ; Djouba risquait jusqu’à 2,5 milliards de dollars de pertes annuelles4. Signe de l’enjeu, l’armée sud-soudanaise a été appelée à sécuriser le site, et la compagnie chinoise CNPC a décidé de se retirer par anticipation de ses actifs pétroliers soudanais4.

Le danger est moins l’arrêt des pompes que ce qu’il déclenche. Privé de sa rente, le fragile équilibre de Djouba — déjà miné par la rivalité entre le président Salva Kiir et son rival Riek Machar — vacille. Crisis Group avertit que la guerre soudanaise pourrait rouvrir la guerre civile sud-soudanaise, suspendue par un accord de paix de 2018 toujours inappliqué3. Une contagion peut en réveiller une autre.

Le Tchad, couloir logistique et poudrière

À l’ouest, le Tchad est l’autre maillon faible. N’Djamena est accusé de laisser l’aéroport d’Amdjarass, dans l’est du pays, servir de plaque tournante à un pont aérien au profit des RSF pour le compte des Émirats arabes unis. Selon des enquêtes relayées par la presse panafricaine, des dizaines de vols en provenance des Émirats auraient atterri sur cette piste, avec des soupçons de cargaisons de munitions destinées aux paramilitaires. Le Tchad comme Abou Dhabi démentent tout transfert d’armes et qualifient ces vols d’humanitaires5.

La tension est devenue militaire. Dès mars 2025, le numéro deux de l’armée soudanaise, le général Yasir al-Atta, a publiquement désigné les aéroports d’Amdjarass et de N’Djamena comme des « cibles légitimes », accusant le Tchad de faciliter des frappes de drones émiraties sur le Darfour. Fin décembre 2025, un drone a bombardé la localité d’Al-Tina, côté tchadien, et une autre frappe attribuée à l’armée soudanaise a tué trois personnes à un poste-frontière6. N’Djamena est pris en tenaille : il accueille environ 1,5 million de réfugiés soudanais, redoute les représailles, et son président Mahamat Déby joue un équilibre périlleux entre dénégations et dépendance à ses parrains du Golfe5. En février 2026, le Tchad a fermé sa frontière orientale, asséchant un couloir humanitaire vital6.

La mer Rouge, nouvel échiquier des puissances

Si la contagion suit les routes terrestres, elle suit aussi la mer. Port-Soudan, devenue la capitale de fait de l’armée, commande l’accès à l’une des voies maritimes les plus stratégiques du globe — celle qu’empruntent une part majeure du commerce mondial et que les attaques houthistes au large du Yémen ont déjà rendue brûlante.

C’est là que la Russie s’invite. Le 12 février 2025, à Moscou, le ministre soudanais des Affaires étrangères a annoncé, aux côtés de Sergueï Lavrov, un accord finalisé pour l’établissement d’une base navale russe à Port-Soudan. Selon des sources citées par la presse, le contrat porterait sur vingt-cinq ans et permettrait d’accueillir plus de 300 militaires russes — première base navale de Moscou en Afrique, et alternative possible à Tartous, en Syrie, fragilisée par la chute de Bachar al-Assad7. La logique d’expansion de l’influence russe en Afrique trouve ici un débouché maritime.

L’armée soudanaise n’est pas seule à être courtisée ni à courtiser. Le Soudan rivalise pour ces faveurs avec d’autres prétendants au littoral, dans une mer où la rivalité des grandes marines se superpose désormais aux jeux régionaux. Cette militarisation des rives prolonge une tendance lourde, déjà visible avec les bases militaires chinoises en Afrique et dans l’océan Indien : la Corne devient un nœud où les empires posent leurs pions.

Émirats, Égypte, Iran : la guerre par procuration

Derrière chaque camp se tient un cortège de parrains, et c’est leur engagement qui change un conflit interne en affrontement régional. Côté RSF, le principal soutien désigné est les Émirats arabes unis, accusés de longue date de fournir armes, carburant et financements, notamment via des réseaux liés à l’exportation d’or. Côté armée, l’Égypte apparaît comme le pilier : selon des analyses du think tank Critical Threats et de l’American Enterprise Institute, Le Caire aurait fourni des chasseurs, des munitions, du renseignement, voire opéré des drones turcs Akinci depuis une base proche de la frontière ; l’Iran, après avoir rétabli ses liens avec Khartoum, aurait livré des drones dans l’espoir d’obtenir à son tour un accès naval à la mer Rouge8.

Ces accusations doivent être maniées avec prudence, car les récits s’affrontent. Abou Dhabi dément catégoriquement tout armement des RSF : interrogé par le quotidien émirati The National, le ministère émirati des Affaires étrangères qualifie ces accusations de « sans fondement, totalement dépourvues de preuves », assure n’être « partie » à aucun camp et met en avant plus de 4,2 milliards de dollars d’aide à long terme au Soudan, dont un nouvel engagement de 500 millions annoncé à Washington9. Les Émirats rejettent aussi, dans la même presse, les rapports faisant état d’un camp d’entraînement des RSF en Éthiopie. À l’inverse, du côté de l’armée, la chaîne qatarie Al Jazeera relaie l’accusation centrale d’al-Burhan : la présence émiratie dans les médiations rendrait tout plan « biaisé » en faveur des paramilitaires10. Les faits matériels — vols, cargaisons, frappes — sont établis par des enquêtes indépendantes ; leur commanditaire, lui, reste l’objet d’un duel de communiqués.

Quand les médiateurs sont accusés d’être juges et parties

Au fond, c’est l’extraversion du conflit qui condamne sa résolution. Le 12 septembre 2025, le « Quad » — États-Unis, Arabie saoudite, Égypte et Émirats — a présenté une feuille de route prévoyant une trêve humanitaire de trois mois, puis un cessez-le-feu permanent et neuf mois de transition vers un pouvoir civil2.

Le plan a buté sur sa propre composition. Fin novembre 2025, al-Burhan l’a rejeté, jugeant qu’il revenait à « éliminer l’existence des forces armées » tout en « maintenant la milice rebelle dans ses positions », et dénonçant la partialité d’un format incluant Abou Dhabi10. Les RSF, elles, ont saisi l’occasion : par la voix de leur site officiel — porte-parole assumé de la rébellion — elles ont accepté la trêve « parrainée par les pays du Quad », au lendemain du refus de l’armée, soignant ainsi leur image diplomatique11. Chaque camp instrumentalise le médiateur de l’autre. La trêve devient une arme de plus.

Le signal à surveiller n’est donc pas seulement la ligne de front, mais la frontière. Une nouvelle frappe en territoire tchadien, un blocage durable des oléoducs sud-soudanais, l’amarrage d’un premier navire de guerre étranger à Port-Soudan : chacun de ces événements ferait basculer une guerre civile dans une crise interétatique. Le Soudan n’est plus seulement un pays qui souffre ; il est devenu, au carrefour du Sahel, de la Corne et de la mer Rouge, le détonateur possible d’une déflagration régionale — une dynamique qui rejoint l’évolution des conflits africains et les stratégies pour contenir l’instabilité, au moment même où l’instabilité gagne le Sahel et l’Afrique de l’Ouest.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la guerre du Soudan menace-t-elle ses voisins ?

Parce que les deux camps s'alimentent par-delà les frontières : armes via le Tchad, recrutement transfrontalier, exportations pétrolières du Soudan du Sud captives des pipelines soudanais. Les puissances extérieures, en soutenant l'un ou l'autre, transforment un conflit interne en affrontement régional aux ramifications jusqu'à la mer Rouge.

En quoi le Soudan du Sud est-il vulnérable ?

Son pétrole, qui finance environ 98 % du budget de l'État, transite par deux oléoducs vers Port-Soudan. La prise du nœud de Heglig par les Forces de soutien rapide en décembre 2025 a fait chuter la production et menacé Djouba de pertes pouvant atteindre 2,5 milliards de dollars par an, ravivant ses propres fractures internes.

Quel rôle joue le Tchad ?

Le Tchad est accusé de laisser l'aéroport d'Amdjarass servir de plaque tournante à un pont aérien émirati vers les RSF. N'Djamena dément tout transfert d'armes et invoque l'aide humanitaire. Le pays accueille environ 1,5 million de réfugiés soudanais et redoute des représailles transfrontalières.

Pourquoi la mer Rouge est-elle un enjeu ?

Port-Soudan, capitale de fait de l'armée, donne accès à une voie maritime cruciale. La Russie y vise une base navale, l'Iran y aurait fourni des drones en échange d'un accès portuaire, et l'Égypte surveille la zone. La sécurité du débouché soudanais devient ainsi un dossier de puissances mondiales.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. International Crisis Group, « Sudan » (tracker de conflit), Crisis Group, consulté en 2026. https://www.crisisgroup.org/africa/horn-africa/sudan 2

  2. International Crisis Group, « Sudan’s RSF Proclaims Parallel Government, Raising Threat of Partition », Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/alr/africa/sudan/sudans-rsf-proclaims-parallel-government-raising-threat-partition 2

  3. International Crisis Group, « South Sudan on Edge as Its Neighbour’s War Disrupts Oil Exports », Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/africa/south-sudan/south-sudan-edge-its-neighbours-war-disrupts-oil-exports 2

  4. Al Jazeera, « South Sudan army to secure critical Heglig oilfield in Sudan war spillover », Al Jazeera, 11 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/11/south-sudan-army-to-secure-critical-heglig-oilfield-in-sudan-war-spillover 2

  5. The Africa Report, « Chad-Sudan: Is Déby at a dead end in Darfur? », The Africa Report, 2025. https://www.theafricareport.com/406074/chad-sudan-is-deby-at-a-dead-end-in-darfur/ 2

  6. Sudan Tribune, « Sudan army drone strike kills three at Chad border crossing », Sudan Tribune, 2025. https://sudantribune.com/article/312837 2

  7. Middle East Monitor, « Sudan reaches agreement with Russia for Red Sea naval base », Middle East Monitor, 13 février 2025. https://www.middleeastmonitor.com/20250213-sudan-reaches-agreement-with-russia-for-red-sea-naval-base/

  8. American Enterprise Institute, « Drones Over Sudan: Foreign Powers in Sudan’s Civil War », AEI, 2025. https://www.aei.org/articles/drones-over-sudan-foreign-powers-in-sudans-civil-war/

  9. The National, « UAE rejects report alleging support for RSF training camp in Ethiopia », The National, 12 février 2026. https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/02/12/uae-rejects-report-alleging-support-for-rsf-training-camp-in-ethiopia/

  10. Al Jazeera, « Sudan army chief rejects the Quad’s truce proposal, citing UAE role », Al Jazeera, 24 novembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/11/24/sudan-army-chief-rejects-truce-proposal-citing-uae-role 2

  11. Rapid Support Forces, « Statement on the Humanitarian Truce Sponsored by the Quad Countries », site officiel des RSF, 2025. https://rapidsupportforce.com/en/news-details/Quad-Countries

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