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Dislocation des populations sous Assad : la démographie comme arme de guerre

Sous Assad, le déplacement forcé fut une stratégie. Sièges, « reddition ou famine », millions de réfugiés : anatomie d'une dislocation et de ses retours d'après-chute.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Familles syriennes déplacées marchant le long d'une route, valises et enfants, dans un paysage de guerre.
Familles syriennes déplacées marchant le long d'une route, valises et enfants, dans un paysage de guerre. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le déplacement forcé n'a pas été un effet collatéral de la guerre, mais une stratégie assumée par le régime — Assad lui-même évoquait en 2016 une « Syrie utile ».
  2. Sièges, famine organisée et bombardements ont vidé des villes entières : jusqu'à 2,5 millions de Syriens ont connu la faim comme arme de guerre.
  3. Plus de la moitié des 22 millions de Syriens d'avant-guerre ont été déracinés ; environ 6 millions ont fui à l'étranger.
  4. Amnesty International a qualifié la stratégie « reddition ou famine » de crimes contre l'humanité.
  5. Après la chute du régime en décembre 2024, plus de 1,2 million de réfugiés sont rentrés, mais aucune province n'est jugée pleinement propice au retour.

Madaya, hiver 2015 : des habitants assiégés réduits à manger de l’herbe, des images de famine qui font le tour du monde. Cette scène n’était pas un accident de guerre. Sous le régime de Bachar al-Assad, vider des villes de leurs habitants est devenu une méthode — froide, répétée, assumée. Comprendre cette dislocation, c’est saisir comment une dictature a tenté de redessiner son propre pays à coups de sièges et de bombes.

Quand le déplacement devient une stratégie

Le tournant intellectuel est connu. En 2016, Assad lui-même évoquait publiquement une « Syrie utile » — la part du territoire, géographiquement et démographiquement cruciale, sur laquelle il entendait asseoir la survie de son pouvoir1. Des chercheurs ont depuis documenté le déracinement comme une stratégie rationnelle visant à altérer les réalités démographiques existantes, et non comme un simple dommage collatéral2.

Les méthodes décrites par les ONG forment un répertoire cohérent : détentions massives, torture, attaques indiscriminées — y compris chimiques — contre les civils et les infrastructures, puis répression systématique des zones jugées déloyales1. La torture systématique dans les prisons du régime n’était pas séparée de cette logique : elle en était un rouage, destiné à terroriser et à pousser les populations au départ.

La cohérence de cet enchaînement frappe les analystes. Bombarder pour rendre une zone invivable, assiéger pour affamer, négocier ensuite une « évacuation » sous escorte vers le nord rebelle : chaque étape concourait au même objectif, déplacer durablement des communautés perçues comme hostiles et recomposer la carte humaine du pays. Là où la propagande officielle parlait de « libération » de territoires, les organisations de défense des droits voyaient une politique de remodelage démographique conduite par la contrainte.

« Reddition ou famine »

L’arme la plus glaçante fut l’estomac. Depuis le début du conflit armé, le gouvernement syrien a imposé des sièges à des zones civiles peuplées, utilisant la faim comme méthode de guerre et bloquant l’accès aux nécessités de base : nourriture, eau, médicaments, électricité, carburant, communications3. Jusqu’à 2,5 millions de Syriens — plus de 10 % de la population d’avant-guerre — ont connu la famine à différents moments du conflit, notamment dans la Ghouta orientale, à Zabadani et à Madaya3.

En 2017, Amnesty International a qualifié cette stratégie de « reddition ou famine » de crimes contre l’humanité4. Le mécanisme était simple : affamer une population jusqu’à ce que combattants et habitants acceptent un « accord de réconciliation » synonyme d’évacuation. Madaya, où des assiégés en furent réduits à manger des feuilles à l’hiver 2015, est devenue le symbole de cette tactique ; la Ghouta orientale, aux portes de Damas, en fut le théâtre le plus vaste.

Des villes comme Homs, Alep et la périphérie de Damas ont ainsi été partiellement vidées, leurs quartiers rebelles réduits en gravats. Cette destruction urbaine, examinée dans notre analyse de la transformation du paysage urbain syrien, a rendu le retour matériellement impossible pour des millions de personnes. Quand un quartier est rasé et son cadastre brouillé, l’exil cesse d’être provisoire : il s’inscrit dans la pierre, ou dans son absence.

Une démographie fracturée

Le résultat est l’un des plus grands bouleversements de population du XXIe siècle. Sur une population d’avant-guerre estimée à 22 millions d’habitants, plus de la moitié a été contrainte de fuir son foyer5. Environ six millions de Syriens sont devenus réfugiés à l’étranger ; près de sept millions ont été déplacés à l’intérieur du pays5. En mars 2025, l’Organisation internationale pour les migrations recensait encore quelque 6,7 millions de déplacés internes5.

Les conséquences vont bien au-delà des chiffres. Femmes et enfants composent plus de la moitié de la population déplacée interne5. Des familles ont été séparées, des réseaux sociaux pulvérisés, des communautés entières dispersées. La structure même du pays s’en trouve déséquilibrée : pertes humaines, exil des jeunes adultes, vieillissement relatif des populations restées sur place. Une telle fracture pèse durablement sur toute perspective de relèvement économique et social — un enjeu que prolonge notre dossier sur le sort des réfugiés syriens à l’étranger.

Cet exode a aussi débordé les frontières, transformant les pays voisins en zones d’accueil sous tension et nourrissant des dynamiques de sécurité régionale que la guerre a fait perdurer pendant plus d’une décennie.

Dans les camps comme dans les villes d’accueil, les conditions de vie ont souvent été marquées par la précarité : abris temporaires, accès limité à l’eau potable, à l’assainissement et aux soins. Pour les enfants, le défi le plus lourd fut éducatif. Privés d’école par le déplacement ou par la pauvreté, beaucoup ont grandi sans scolarité régulière, faisant planer le risque d’une « génération perdue » dont la Syrie aura pourtant besoin pour se reconstruire. L’accès humanitaire lui-même fut entravé, parfois instrumentalisé par le régime comme levier de contrôle sur les populations.

Le tournant de décembre 2024

Le 8 décembre 2024, le régime s’est effondré. Pour les déracinés, la chute a ouvert une fenêtre inédite : celle d’un possible retour. Le HCR a parlé d’un retour « historique » de Syriens déplacés, porteur d’opportunités mais aussi de défis urgents6. Depuis la chute, plus de 1,2 million de réfugiés sont rentrés au pays, aux côtés de 1,9 million de déplacés internes regagnant leurs régions d’origine7.

Le mouvement reste pourtant fragile. Selon l’enquête d’intentions du HCR de 2025, si 18 % des réfugiés disaient vouloir rentrer dans l’année, plus de 70 % décrivaient ce retour comme temporaire ou exploratoire — conditionné à la faisabilité économique, à la sécurité et à l’accès à l’aide7. Fin 2025, on comptait encore environ 3,9 millions de réfugiés syriens enregistrés dans les pays d’accueil7.

Sur le terrain, les conditions demeurent dissuasives. La violence persiste, notamment sur la côte autour de Lattaquié et Tartous, et dans la province de Soueïda7. À l’échelle des gouvernorats, aucune zone évaluée n’a atteint un niveau jugé « majoritairement » ou « pleinement » propice au retour et à la réintégration ; Homs et Damas n’étaient classées que « partiellement » favorables7.

Reconstruire sur des décombres

La dislocation des populations laisse une double dette : matérielle et humaine. Reconstruire des logements détruits est une chose ; réparer un tissu social fracturé, en faire revenir une génération éduquée à l’étranger, en est une autre. La question foncière, en particulier, s’annonce explosive : qui possède quoi, dans des quartiers vidés puis parfois réattribués, lorsque les titres de propriété ont disparu sous les bombes ou dans les archives d’un État effondré ?

Le signal à surveiller dans les mois qui viennent : la capacité des nouvelles autorités à offrir aux déplacés non pas un simple toit, mais la sécurité, les services et l’horizon politique sans lesquels un retour durable restera une statistique trompeuse plutôt qu’un véritable retour à la maison. La dislocation aura été une stratégie ; la réintégration, elle, ne pourra être qu’un patient travail de confiance.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Le déplacement des Syriens était-il une stratégie délibérée du régime ?

Plusieurs analyses le soutiennent. Dès 2016, Bachar al-Assad évoquait publiquement une « Syrie utile ». Chercheurs et ONG décrivent le déplacement forcé comme un instrument militaro-politique visant à modifier la carte démographique en évinçant les populations jugées déloyales.

Combien de Syriens ont été déracinés par la guerre ?

Plus de la moitié des 22 millions de Syriens d'avant-guerre ont dû fuir leur foyer. On comptait environ 6 millions de réfugiés à l'étranger et près de 6,7 millions de déplacés internes en mars 2025, selon l'Organisation internationale pour les migrations.

Qu'était la stratégie « reddition ou famine » ?

Le régime assiégeait des zones civiles, bloquant nourriture, eau et médicaments pour contraindre les habitants et combattants à se rendre ou à partir. Amnesty International a estimé en 2017 que cette tactique constituait des crimes contre l'humanité.

Les réfugiés rentrent-ils depuis la chute d'Assad ?

Oui, mais prudemment. Plus de 1,2 million de réfugiés et 1,9 million de déplacés internes étaient rentrés fin 2025. Le HCR salue un retour « historique » tout en avertissant qu'aucune province n'offre encore des conditions pleinement propices à la réintégration.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Syrian Association for Citizens’ Dignity, « Demographic change: The ultimate goal of the Syrian regime’s policy of forced displacement », 2024. https://syacd.org/demographic-change-the-ultimate-goal-of-the-syrian-regimes-policy-of-forced-displacement/ 2

  2. Comparative Migration Studies, « Uprooting, removing and relocating populations: the role and significance of internal displacement in the Syrian regime’s integrated military–political war strategy », 2024. https://comparativemigrationstudies.springeropen.com/articles/10.1186/s40878-024-00403-1

  3. Starvation Accountability, « Syria », données sur le siège et la famine comme arme de guerre. https://starvationaccountability.org/publications/syria/ 2

  4. Amnesty International, « Syria: ‘Surrender or starve’ strategy displacing thousands amounts to crimes against humanity », novembre 2017. https://www.amnesty.org/en/latest/press-release/2017/11/syria-surrender-or-starve-strategy-displacing-thousands-amounts-to-crimes-against-humanity/

  5. International Organization for Migration, « Nearly 750,000 Displaced Syrians Have Returned to Their Places of Origin, New IOM Data Reveals » (données DTM : 6,7 millions de déplacés internes, mars 2025), 2025. https://www.iom.int/news/nearly-750000-displaced-syrians-have-returned-their-places-origin-new-iom-data-reveals 2 3 4

  6. UNHCR, « Historic return of displaced Syrians presents opportunity and urgent challenges », 2025. https://www.unhcr.org/news/press-releases/unhcr-historic-return-displaced-syrians-presents-opportunity-and-urgent

  7. European Union Agency for Asylum, « Syria 2025 — Return trends », 2025. https://www.euaa.europa.eu/coi/syria/2025/country-focus/4-returnees-abroad/42-return-trends 2 3 4 5

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