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Réfugiés syriens : la chute d'Assad rebat les cartes de l'exil

Six millions d'exilés, un million de retours depuis la chute d'Assad fin 2024, mais des maisons en ruines : le grand bouleversement des réfugiés syriens.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Famille de réfugiés syriens devant des abris temporaires dans un camp régional.
Famille de réfugiés syriens devant des abris temporaires dans un camp régional. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Plus de six millions de Syriens vivent en exil, principalement en Turquie, au Liban et en Jordanie.
  2. Depuis la chute d'Assad le 8 décembre 2024, environ un million de réfugiés sont rentrés en neuf mois (UNHCR).
  3. Beaucoup retrouvent des maisons détruites, des terres minées et des registres fonciers inexistants.
  4. Les troubles psychiques restent massifs : des études relèvent jusqu'à 35 % de SSPT dans certains camps.
  5. L'appel humanitaire de l'ONU pour 2025 n'était financé qu'à un tiers, freinant retours et reconstruction.

Pendant treize ans, la question hantait chaque famille syrienne dispersée à l’étranger : rentrer, c’était risquer la prison. Puis, le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad a fui vers la Russie et son régime s’est effondré1. En quelques mois, des centaines de milliers d’exilés ont repris la route de la Syrie — non plus pour fuir, mais pour revenir. Ce basculement historique a tout changé, sans rien régler.

Une diaspora façonnée par la peur

Le déplacement syrien reste l’un des plus massifs de la planète : plus de six millions de réfugiés hors du pays et environ 7,4 millions de déplacés internes2. La Turquie en a accueilli le plus grand nombre, suivie du Liban et de la Jordanie3. Derrière ces chiffres, une mécanique : la répression. Pendant des années, critiquer le pouvoir, même sur les réseaux sociaux, exposait à l’arrestation arbitraire, à la torture ou à la disparition forcée — un système documenté par les organisations de défense des droits humains et au cœur des dossiers de justice internationale visant le régime.

Cette terreur dépassait les frontières. Tant qu’Assad tenait Damas, le retour signifiait, pour beaucoup, se jeter dans la gueule du loup. C’est ce verrou que la chute du régime a fait sauter.

L’exil n’a jamais été un refuge confortable. Obtenir le statut de réfugié relève souvent du parcours d’obstacles : critères variables d’un pays à l’autre, procédures interminables, exigence de preuves de persécution difficiles à réunir quand les documents ont été perdus ou détruits. Dans l’attente d’une décision, des familles entières vivent dans la précarité, parfois privées du droit au travail. Cette incertitude, conjuguée aux pressions politiques montantes dans les pays d’accueil, a longtemps pesé sur des millions de personnes suspendues entre un passé invivable et un avenir incertain.

Le grand retour, plus vite qu’attendu

Le mouvement a surpris par son ampleur. Selon l’UNHCR, environ un million de Syriens sont rentrés dans les neuf mois ayant suivi la chute du régime, auxquels s’ajoutent 1,8 million de déplacés internes regagnant leur région d’origine4. La Turquie a vu repartir près de 560 000 personnes en un an ; la Jordanie, au moins 170 000 ; le Liban, plusieurs centaines de milliers4. L’agence onusienne parle d’un « retour historique »5.

L’aspiration au retour est profonde : dans une enquête menée au Liban, en Jordanie, en Égypte et en Irak, 80 % des réfugiés disaient vouloir rentrer un jour4. Mais « un jour » n’est pas « maintenant ». Ces flux pèsent aussi sur l’équilibre de toute la région, sujet que nous explorons à propos de la sécurité régionale et des dynamiques avec les pays voisins.

Rentrer dans les ruines

Car le pays qui les attend est exsangue. Beaucoup retrouvent des maisons effondrées et des services décimés6. Des pans entiers de l’ouest syrien restent inhabitables, criblés de mines et de munitions non explosées : selon le Syrian Network for Human Rights, 220 civils, dont 41 enfants, ont été tués par des restes d’armes au début de 20257. Dans certaines zones, 87 % des habitants signalent des engins explosifs à moins de dix kilomètres de chez eux7.

L’effondrement économique aggrave tout. Plus de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et 12,9 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire6. En treize ans, l’économie s’est contractée de plus de moitié et la monnaie a perdu 99 % de sa valeur6. À cela s’ajoute un casse-tête foncier : faute de registres fonctionnels, d’innombrables Syriens ne peuvent prouver qu’ils possèdent un bien souvent détruit ou occupé en leur absence6. Ces obstacles s’entremêlent avec les effets persistants des sanctions internationales et de la loi César, qui ont longtemps gelé reconstruction et investissements.

Les blessures invisibles

À la précarité matérielle s’ajoute un fardeau psychique massif. Témoins ou victimes de violences extrêmes, beaucoup de réfugiés souffrent de syndrome de stress post-traumatique, de dépression et d’anxiété. Des études menées dans des camps au Liban relèvent une prévalence du SSPT d’environ 35 % et de la dépression proche de 44 %8. En Turquie, même après des années d’installation, les enquêtes font état de taux élevés de troubles psychiques, alimentés autant par les traumatismes vécus que par la précarité de l’exil9.

Les enfants paient le prix fort : sans cadre éducatif stable, leur développement émotionnel est entravé. Les recherches soulignent que les facteurs aggravants ne se limitent pas aux traumatismes vécus avant la fuite : la précarité financière, l’absence de protection juridique et le sentiment d’insécurité dans le pays d’accueil pèsent tout autant sur la santé psychique9. Vivre dans un camp et y subir des conditions dégradées augmente notamment le risque de dépression.

Or l’offre de soutien psychologique reste très en deçà des besoins, et le retour au pays — dans des ruines, parfois sur des terres minées — ne suffit pas à refermer ces plaies. Cette détresse touche aussi des profils essentiels à la reconstruction, à commencer par les médecins, ingénieurs et enseignants partis en exil, dont le pays aura cruellement besoin.

Un retour sous-financé

L’élan du retour se heurte à un mur budgétaire. L’appel de l’ONU pour la situation syrienne en 2025, de 1,5 milliard de dollars, n’était financé qu’à 33 %, laissant des millions de personnes sans abri ni services de base4. Des équipes de déminage ont déjà réduit la voilure faute de moyens, alors même que leur travail conditionne tout retour sûr6. Sans surprise, l’enthousiasme s’érode : près d’un an après la chute du régime, une majorité de réfugiés se disaient encore indécis face au retour, et seul un quart affirmait vouloir rentrer6.

Perspectives

La chute d’Assad a transformé le retour d’un rêve dangereux en possibilité réelle — un renversement qu’aucun scénario d’avant 2024 n’avait anticipé. Mais une frontière ouverte ne reconstruit ni les maisons, ni les économies, ni les psychismes. Le sort des réfugiés syriens dépendra moins des discours sur le retour que des moyens concrets engagés : déminage, registres fonciers, écoles, soins. Le signal à surveiller en 2026 : la communauté internationale financera-t-elle enfin la reconstruction, ou laissera-t-elle ce million de revenants face au vide ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de Syriens vivent encore en exil ?

Plus de six millions de réfugiés syriens vivent hors du pays, surtout en Turquie, au Liban et en Jordanie, auxquels s'ajoutent environ 7,4 millions de déplacés internes. C'est l'une des plus grandes crises de déplacement au monde, selon l'UNHCR.

Combien de réfugiés sont rentrés après la chute d'Assad ?

Selon l'UNHCR, environ un million de Syriens sont rentrés dans les neuf mois suivant la chute du régime le 8 décembre 2024, dont quelque 560 000 depuis la seule Turquie, auxquels s'ajoutent 1,8 million de déplacés internes regagnant leur région d'origine.

Pourquoi tous les réfugiés ne rentrent-ils pas ?

Beaucoup retrouvent des maisons détruites, des terres truffées de mines et des registres fonciers inexistants. L'économie s'est effondrée, plus de 90 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Près d'un an après la chute, une majorité d'exilés restaient indécis.

Quel est l'état de santé mentale des réfugiés syriens ?

Il reste préoccupant. Des études relèvent des taux élevés de syndrome de stress post-traumatique, de dépression et d'anxiété, atteignant par exemple environ 35 % de SSPT dans certains camps au Liban. L'accès au soutien psychologique demeure très insuffisant.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The Assad regime falls. What happens now? », Brookings Institution, décembre 2024. https://www.brookings.edu/articles/the-assad-regime-falls-what-happens-now/

  2. UNHCR, « Syria Refugee Crisis Explained », USA for UNHCR. https://www.unrefugees.org/news/syria-refugee-crisis-explained/

  3. UNHCR, « Türkiye — Situation Syria Regional Refugee Response », UNHCR Operational Data Portal. https://data.unhcr.org/en/situations/syria/location/113

  4. UN News, « One million Syrian refugees returned home since al-Assad’s fall, UN says », Al Jazeera, 24 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/24/one-million-syrian-refugees-returned-home-since-al-assads-fall-un-says 2 3 4

  5. UNHCR, « Historic return of displaced Syrians presents opportunity and urgent challenges », UNHCR, 2025. https://www.unhcr.org/news/press-releases/unhcr-historic-return-displaced-syrians-presents-opportunity-and-urgent

  6. Refugees International, « Beyond the Fall: Rebuilding Syria After Assad », Refugees International, 2025. https://www.refugeesinternational.org/reports-briefs/beyond-the-fall-rebuilding-syria-after-assad/ 2 3 4 5 6

  7. Syrian Network for Human Rights, « Post-Assad Syria: The Complex Structure of Refugee Return and Reintegration Challenges », SNHR, 28 juin 2025. https://snhr.org/blog/2025/06/28/post-assad-syria-the-complex-structure-of-refugee-return-and-reintegration-challenges/ 2

  8. « Refugee Mental Health, Global Health Policy, and the Syrian Crisis », PMC / NCBI. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8369241/

  9. « Post-traumatic stress disorder among long-term resettled Syrian refugees in Turkey », Frontiers in Psychiatry, 2024. https://www.frontiersin.org/journals/psychiatry/articles/10.3389/fpsyt.2024.1352288/full 2

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