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Géopolitique & États · Syrie

Syrie : du grenier autosuffisant à la faim de masse

La Syrie nourrissait jadis sa population et exportait du blé. Guerre, sécheresse et chute du régime Assad l'ont plongée dans la dépendance alimentaire.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Champ de blé en Syrie, dans une région autrefois grenier à céréales du Moyen-Orient.
Champ de blé en Syrie, dans une région autrefois grenier à céréales du Moyen-Orient. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Avant la guerre, la Syrie était le seul pays autosuffisant en céréales de la région et exportait blé, orge, coton et fruits.
  2. La sécheresse de 2006-2010 a frappé le nord-est, grenier du pays, et a forcé Damas à importer du blé pour la première fois depuis le milieu des années 1990.
  3. En 2024, la récolte de céréales est tombée à environ 3,4 millions de tonnes, soit un tiers sous le niveau d'avant-guerre.
  4. La chute du régime Assad en décembre 2024 a fait exploser le prix du pain subventionné et plongé le pays dans une crise alimentaire aiguë.
  5. La FAO chiffre la reconstruction du secteur agricole entre 10,7 et 17,1 milliards de dollars.

Il fut un temps où la Syrie nourrissait ses voisins. Le pays exportait du blé, de l’orge, du coton et des oranges, et figurait parmi les rares États du Moyen-Orient capables de remplir seuls leurs greniers. Quinze ans plus tard, plus de la moitié de sa population ne mange pas à sa faim. Cette bascule, du grenier régional à la dépendance, raconte autant la guerre que les choix d’un régime.

Un modèle d’autosuffisance, longtemps cité en exemple

Au tournant des années 2000, la Syrie faisait figure d’exception. Adossée au Croissant fertile et dotée d’un climat méditerranéen, elle était le seul pays de la région autosuffisant en production alimentaire1. L’objectif d’autosuffisance en blé et en orge, érigé en priorité nationale par le régime baasiste, avait été atteint au milieu des années 19902. Damas exportait alors une partie de ses surplus, et la liste de ses ventes agricoles était longue : blé, orge, coton, sucre, tomates, pommes de terre, oranges, pommes, huile d’olive, mais aussi moutons, bovins et volailles3.

Ce résultat reposait sur un État présent : subventions aux intrants, achats publics de la récolte à prix garanti, accès au crédit, investissements dans l’irrigation. La politique agricole faisait du blé un instrument de souveraineté nationale autant qu’un enjeu économique. Le revers existait pourtant. La gestion de l’eau, fondée sur un pompage intensif des nappes, n’était pas soutenable, et la centralisation favorisait déjà les grandes exploitations au détriment des petits paysans, comme l’avait amorcé la transformation des politiques agricoles sous Assad. Le modèle tenait, mais sa résilience était surestimée : il dépendait d’une pluviométrie régulière et de finances publiques que les chocs à venir allaient mettre à nu.

La sécheresse qui a vidé les campagnes

Le premier choc n’est pas venu des armes, mais du ciel. Entre 2006 et 2010, une sécheresse d’une sévérité inédite a frappé le nord-est syrien, le « grenier » du pays — les régions de l’Euphrate et de la Jazira, qui fournissent les deux tiers des récoltes, blé en tête4. Pour la première fois depuis l’autosuffisance déclarée au milieu des années 1990, la Syrie a dû importer de grandes quantités de blé4.

Les conséquences sociales ont été brutales. Entre 2006 et 2010, le nombre de travailleurs agricoles dans la Jazira a chuté de 20 %, et la baisse a atteint 30 % dans le gouvernorat de Hassaké5. Des centaines de milliers de ruraux ruinés ont migré vers les périphéries urbaines, gonflant des ceintures de pauvreté où la colère couvait. Cet exode rural a contribué à fragiliser la classe moyenne syrienne, pilier de l’équilibre social du pays. Plusieurs travaux, dont une étude publiée par la revue PNAS, ont relié cette sécheresse — aggravée par le changement climatique — à la déstabilisation sociale qui a précédé le soulèvement de 20116. La réponse de l’État, lente et inégale, n’a pas enrayé la spirale. La terre se vidait avant que la guerre ne commence.

La guerre, multiplicateur de la pénurie

Le conflit déclenché en 2011 a transformé une crise agricole en effondrement. Combats, déplacements, destruction des réseaux d’irrigation et des silos, capture délibérée des terres : tout a concouru à effondrer la production. Selon la FAO, la guerre a entraîné plus de 16 milliards de dollars de pertes cumulées de production végétale et animale7. Le seul coût des dégâts aux actifs agricoles — tracteurs, fermes commerciales, cliniques vétérinaires, serres, systèmes d’irrigation, installations de transformation — dépasse 3 milliards de dollars7.

Le pays, jadis exportateur, est devenu structurellement importateur. La flambée du prix du carburant et des engrais a poussé de nombreux agriculteurs à abandonner les céréales de base pour des cultures plus rentables, érodant encore l’offre de blé8. La dépendance aux importations a exposé Damas aux marchés mondiaux et tendu des finances publiques déjà exsangues, sur fond de sanctions internationales pesant sur les transactions du régime. À cela s’ajoutent les atteintes durables aux ressources naturelles : salinisation des sols, assèchement de cours d’eau et dégradation des infrastructures hydrauliques ont hypothéqué la capacité de rebond du secteur.

2024 : récolte au plus bas et chute du régime

La photographie récente est sévère. En 2024, la Syrie a produit environ 3,4 millions de tonnes de céréales, soit 13 % de moins que la moyenne quinquennale et près de 33 % sous le niveau d’avant-guerre8. Pluies tardives en novembre, chaleur extrême en avril et mai, maladies des plantes : les facteurs climatiques se sont cumulés au délabrement structurel8.

C’est dans ce contexte fragile qu’est survenu un séisme politique. Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’est effondré sous l’offensive éclair de groupes rebelles menés par Hayat Tahrir al-Cham, et l’ancien président a fui vers la Russie9. La transition a coïncidé avec un retour massif de déplacés et la fin de subventions héritées de l’ancien système : le prix d’un sachet de pain subventionné, qui valait 500 livres syriennes, a bondi à 4 000 livres10. Aujourd’hui, le Programme alimentaire mondial et le groupe de coordination de la sécurité alimentaire des Nations unies recensent 14,5 millions de Syriens en insécurité alimentaire, dont 9,1 millions en situation aiguë10. La dépendance à l’aide internationale, déjà vitale sous Assad, le demeure — d’autant que les coupes budgétaires des bailleurs menacent l’assistance11.

Reconstruire un grenier : un chantier à plusieurs milliards

Le redressement ne sera ni rapide ni bon marché. La FAO estime le coût initial de la reconstruction du secteur agricole entre 10,7 et 17,1 milliards de dollars12. L’organisation a lancé un plan d’urgence et de relèvement 2025-2027 et sollicite près de 287 millions de dollars pour aider des millions de Syriens à produire eux-mêmes leur nourriture12. La priorité, après les semences et les engrais, sera la remise en état des réseaux d’irrigation et la promotion de pratiques agricoles résilientes au climat12.

L’enjeu n’est pas seulement de réparer des canaux et des silos. Il faut aussi rétablir la confiance des paysans dans un système d’achat public qui les a abandonnés, sécuriser les titres de propriété brouillés par treize ans de déplacements, et déminer des terres rendues inexploitables. La transition politique, encore fragile, complique la mobilisation des bailleurs : les nouvelles autorités doivent à la fois rassurer les Occidentaux sur la levée progressive des sanctions et démontrer leur capacité à gérer une économie exsangue. Les premières mesures de libéralisation des prix, douloureuses pour les ménages, illustrent ce dilemme entre ajustement et survie sociale.

La question dépasse l’agronomie. Sans stabilité politique, sans retour des bras partis à l’exil et sans financements durables, la terre syrienne restera en jachère. Le signal à surveiller est simple : la prochaine récolte de blé, et la capacité des nouvelles autorités à rétablir un système d’achat fiable, diront si la Syrie peut espérer renouer, un jour, avec son ancien statut de grenier.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La Syrie était-elle réellement autosuffisante avant la guerre ?

Oui. Grâce à son climat méditerranéen et à sa place dans le Croissant fertile, la Syrie était le seul pays de la région autosuffisant en production alimentaire. L'objectif d'autosuffisance en blé et en orge a été atteint au milieu des années 1990 et le pays exportait même des céréales, du coton et des fruits.

Quel a été le rôle de la sécheresse dans la crise agricole ?

La sécheresse de 2006-2010 a dévasté le nord-est, qui produit les deux tiers des récoltes. Damas a dû importer du blé pour la première fois depuis le milieu des années 1990. L'emploi agricole dans la Jazira a chuté de 20 %, poussant des familles rurales vers les villes avant le soulèvement de 2011.

Quelle est l'ampleur de l'insécurité alimentaire aujourd'hui ?

Selon le Programme alimentaire mondial et le groupe de coordination de la sécurité alimentaire de l'ONU, 14,5 millions de Syriens sont en insécurité alimentaire, dont 9,1 millions en situation aiguë. Plus de la moitié de la population ne mange pas à sa faim, un héritage direct de treize ans de guerre et de l'effondrement économique.

La chute d'Assad a-t-elle aggravé la situation alimentaire ?

À court terme, oui. La transition de décembre 2024 a coïncidé avec un retour massif de déplacés et la fin de subventions : le prix d'un sachet de pain est passé de 500 à 4 000 livres syriennes. La reconstruction agricole, chiffrée par la FAO à plusieurs milliards de dollars, reste un défi de long terme.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Borgen Project, « A Hostile Environment: The Struggle for Sustainable Agriculture in Syria », The Borgen Project, 2024. https://borgenproject.org/sustainable-agriculture-in-syria/

  2. Carnegie Endowment for International Peace, « Food Insecurity in War-Torn Syria: From Decades of Self-Sufficiency to Food Dependence », Carnegie, juin 2015. https://carnegieendowment.org/research/2015/06/food-insecurity-in-war-torn-syria-from-decades-of-self-sufficiency-to-food-dependence?lang=en&center=middle-east

  3. Al-Estiklal Newspaper, « From Self-Sufficiency to Wheat Imports: Syria Faces an Uphill Battle to Secure Bread », Al-Estiklal, 2024. https://www.alestiklal.net/en/article/from-self-sufficiency-to-wheat-imports-syria-faces-an-uphill-battle-to-secure-bread

  4. Jadaliyya, « Sowing Scarcity: Syria’s Wheat Regime from Self-Sufficiency to Import-Dependency », Jadaliyya. https://www.jadaliyya.com/Details/42366 2

  5. Hegoa / Universidad del País Vasco, « Syria’s Food Security: From Self-Sufficiency to Hunger as a Weapon », 2022. https://biblioteca.hegoa.ehu.eus/downloads/21535//system/pdf/4696/D-2807.pdf

  6. Colin P. Kelley et al., « Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought », PNAS, 2015. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1421533112

  7. FAO, « Counting the Cost: Agriculture in Syria after six years of crisis », ReliefWeb, 2017. https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/counting-cost-agriculture-syria-after-six-years-crisis 2

  8. The Christian Science Monitor, « Wracked by drought, postwar Syria struggles to restore its agriculture », CSMonitor, 28 juillet 2025. https://www.csmonitor.com/World/Middle-East/2025/0728/syria-drought-farming-grain-agriculture 2 3

  9. The Washington Post, « Syrian rebels led by HTS capture Damascus, oust Bashar al-Assad », 8 décembre 2024. https://www.washingtonpost.com/world/2024/12/08/syria-damascus-assad-hts-rebels/

  10. Arab News, « How Syria’s continuing food insecurity threatens national and regional stability », Arab News, 2025. https://www.arabnews.com/node/2588675/middle-east 2

  11. Levant24, « Syria’s Growing Hunger Crisis: Drought, War, and Aid Cuts Collide », Levant24, avril 2025. https://levant24.com/news/national/2025/04/syrias-growing-hunger-crisis-drought-war-and-aid-cuts-collide/

  12. FAO, « FAO launches its emergency and recovery plan of action to restore agriculture in Syria », FAO Syria, 2025. https://www.fao.org/syria/news/details/fao-launches-its-emergency-and-recovery-plan-of-action-to-restore-agriculture-in-syria/en 2 3

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