Le blé syrien : de l'autosuffisance d'Assad au champ de bataille
Sécheresse, coupes de subventions, guerre du blé entre Kurdes et régime : comment l'agriculture syrienne est passée de l'autosuffisance à l'effondrement et à la faim de masse.

À retenir
- Avant la guerre, l'agriculture syrienne visait l'autosuffisance grâce aux subventions héritées de Hafez al-Assad.
- Une sécheresse historique (2006-2010) et les coupes de subventions de Bachar al-Assad ont jeté des centaines de milliers de ruraux vers les villes.
- La guerre a fait chuter la récolte de blé d'environ 75 % par rapport à l'avant-2011, selon la FAO.
- Silos et terres à blé sont devenus des enjeux militaires disputés entre régime, opposition, État islamique et forces kurdes.
- En 2023, environ 12 millions de Syriens souffraient d'insécurité alimentaire, soit plus de la moitié de la population.
Pendant des décennies, la Syrie s’est nourrie elle-même. Le blé doré des plaines du nord-est en faisait une rareté régionale : un pays arabe quasi autosuffisant en pain. Cet équilibre, patiemment construit à coups de subventions, s’est défait en l’espace de quelques années — d’abord rongé par une sécheresse historique, puis pulvérisé par la guerre. Aujourd’hui, environ douze millions de Syriens, plus de la moitié de la population, peinent à manger à leur faim1.
L’autosuffisance comme pacte politique
Pour comprendre la chute, il faut mesurer la hauteur du départ. Sous Hafez al-Assad (1971-2000), l’État avait fait de l’agriculture un pilier stratégique et un outil de loyauté. Redistribution des terres, grands projets d’irrigation, systèmes de quotas et subventions au gazole : tout visait à doper la production de blé et de coton, tout en s’attachant le soutien des campagnes2. Le pain bon marché était un contrat social.
Ce modèle reposait sur une générosité publique coûteuse. Les agriculteurs dépendaient de prix garantis et d’intrants subventionnés — engrais, diesel, semences. C’était efficace pour la production, mais fragile : l’édifice tenait tant que l’État payait. Cette dépendance s’inscrivait dans une économie dirigée dont les réformes limitées de Bachar al-Assad allaient bientôt ébranler les fondations.
Sécheresse et subventions coupées : la mèche rurale
À partir de 2000, Bachar al-Assad engage une libéralisation économique et taille dans les subventions au carburant et à l’alimentation dont tant de Syriens dépendaient3. Pour les petits paysans, le coup est rude : privés d’engrais, de diesel et de semences à prix soutenu, beaucoup ne peuvent plus financer leurs cultures4.
Au même moment, le ciel se ferme. Le nord-est, grenier à blé du pays, subit de 2006 à 2010 quatre années de sécheresse consécutives — la pire en quarante ans5. Des éleveurs perdent jusqu’à 85 % de leur cheptel ; en 2010, un responsable de l’ONU alerte sur près de trois millions de personnes basculées dans l’extrême pauvreté4. Jusqu’à 1,5 million de ruraux affluent vers les périphéries urbaines déjà saturées5. Cette détresse, mélange de dérèglement climatique et de choix politiques, a nourri les griefs qui ont précédé 2011 — un facteur parmi d’autres, que des chercheurs comme ceux de RUSI invitent à ne pas surestimer face au poids du politique6. Elle s’inscrit aussi dans une dégradation plus large des ressources environnementales et hydrauliques.
La guerre, ou l’effondrement d’un grenier
Le conflit a achevé ce que la sécheresse avait entamé. Terres abandonnées, systèmes d’irrigation détruits, routes coupées, paysans déplacés par millions : le secteur s’est disloqué. Résultat brutal, mesuré par la FAO : la récolte de blé de 2022 a chuté d’environ 75 % par rapport aux niveaux d’avant 20111. La production, qui tournait autour de 4,1 millions de tonnes en moyenne avant la crise, est tombée à quelque 2,2 millions de tonnes en 2019, puis a continué de reculer1.
Le pays exportateur est devenu importateur. Privée de ses greniers et lestée d’une monnaie effondrée, la Syrie a glissé d’une autosuffisance historique vers la dépendance aux achats extérieurs et à l’aide7. La faim a suivi : selon le Programme alimentaire mondial, environ douze millions de Syriens étaient en insécurité alimentaire, soit 51 % de plus qu’en 20191. La pénurie de semences et d’engrais, l’envolée du prix du carburant nécessaire aux pompes d’irrigation et l’insécurité sur les routes ont enfermé les paysans dans un cercle vicieux : moins ils produisaient, plus le pays dépendait d’un blé importé qu’il peinait à payer. Beaucoup ont fini par abandonner leurs terres ou se rabattre sur des cultures moins risquées mais moins nourricières.
Le blé, arme et butin de guerre
Dans ce chaos, la nourriture est devenue une arme. Le territoire s’est fragmenté, et avec lui le contrôle des récoltes : la majeure partie des régions céréalières se trouve dans le nord-est, largement tenu par les Forces démocratiques syriennes à dominante kurde, le reste autour de Deir ez-Zor8. Trois provinces concentrant près de 70 % de la production de blé sont ainsi passées hors du contrôle de Damas8.
Les silos sont devenus des trophées. Celui de Manbij, par exemple, a changé de mains à répétition — régime, conseils locaux de l’opposition, État islamique, puis FDS9. En perdant du terrain, l’organisation État islamique a délibérément incendié des récoltes9. Et faute de monopole d’achat, le régime a dû composer avec de nouveaux acteurs : courtiers et négociants locaux rachetant le blé des zones rebelles, parfois au-dessus du prix du marché9. À Damas même, le pouvoir a ordonné à des milices de faire passer en contrebande le blé des régions kurdes8. Cette privatisation forcée recoupe la mutation plus large des services et institutions parallèles dans les zones du régime, tandis que la question kurde restait au cœur de la bataille pour le grenier national.
Perspectives
L’agriculture syrienne illustre une trajectoire en trois temps : un État nourricier, une libéralisation mal amortie sur fond de sécheresse, puis l’éclatement guerrier qui a transformé le pain en enjeu militaire. La reconstruction se heurtera à des défis lourds — eau rare, sols dégradés, terres minées, savoir-faire dispersé par l’exil. Le signal à surveiller, après la chute du régime fin 2024, sera la capacité d’une Syrie morcelée à réunifier la chaîne du blé : sans terres du nord-est réintégrées et sans intrants accessibles, le retour à l’autosuffisance restera un horizon lointain, et la dépendance alimentaire une vulnérabilité durable.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'agriculture était-elle stratégique en Syrie ?
Le blé et le coton étaient au cœur de l'autosuffisance alimentaire et de l'économie. Sous Hafez al-Assad, redistribution des terres, irrigation et subventions au carburant servaient à s'attacher les campagnes. L'agriculture était donc autant un pilier économique qu'un instrument politique du régime.
Quel rôle la sécheresse a-t-elle joué avant 2011 ?
De 2006 à 2010, la Syrie a connu sa pire sécheresse en quarante ans. Des éleveurs ont perdu jusqu'à 85 % de leur bétail et, selon l'ONU, jusqu'à trois millions de personnes ont basculé dans l'extrême pauvreté, alimentant un exode rural massif vers les villes.
Comment la guerre a-t-elle frappé la production de blé ?
Terres abandonnées, irrigation détruite, silos disputés : la récolte de blé a chuté d'environ 75 % en 2022 par rapport à l'avant-2011, selon la FAO. Le pays, jadis exportateur, est devenu dépendant des importations et de l'aide internationale.
Qui contrôlait les terres à blé pendant le conflit ?
La majeure partie des régions céréalières se trouve dans le nord-est, largement tenu par les Forces démocratiques syriennes à dominante kurde, le reste autour de Deir ez-Zor. Silos et récoltes sont devenus des enjeux de pouvoir, donnant lieu à des contrebandes et à des affrontements.
Sources
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Programme alimentaire mondial (WFP), « Rains improve harvests in Syria but families still struggle to survive », World Food Programme. https://www.wfp.org/news/rains-improve-harvests-syria-families-still-struggle-survive-new-fao-wfp-report-syrias-food ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Jadaliyya, « Sowing Scarcity: Syria’s Wheat Regime from Self-Sufficiency to Import-Dependency », Jadaliyya, 2021. https://www.jadaliyya.com/Details/42366 ↩
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JSTOR Daily, « Climate Change and Syria’s Civil War », JSTOR Daily. https://daily.jstor.org/climate-change-and-syrias-civil-war/ ↩
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Carnegie Endowment for International Peace, « Drought, Corruption, and War: Syria’s Agricultural Crisis », Carnegie Endowment, avril 2014. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2014/04/drought-corruption-and-war-syrias-agricultural-crisis?lang=en ↩ ↩2
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Foreign Policy in Focus, « The Drought That Felled Assad », FPIF. https://fpif.org/the-drought-that-fell-assad/ ↩ ↩2
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Royal United Services Institute, « The Syrian Revolution: A Story of Politics, not Climate Change », RUSI. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/syrian-revolution-story-politics-not-climate-change ↩
-
Carnegie Endowment for International Peace, « Food Insecurity in War-Torn Syria: From Decades of Self-Sufficiency to Food Dependence », Carnegie Endowment, juin 2015. https://carnegieendowment.org/research/2015/06/food-insecurity-in-war-torn-syria-from-decades-of-self-sufficiency-to-food-dependence ↩
-
France 24, « In Syria’s breadbasket, Kurds and regime battle for wheat », France 24, 11 juin 2019. https://www.france24.com/en/20190611-syrias-breadbasket-kurds-regime-battle-wheat ↩ ↩2 ↩3
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World Economic Forum, « War and drought have produced Syria’s smallest wheat crop in 30 years », World Economic Forum, octobre 2018. https://www.weforum.org/stories/2018/10/war-and-drought-produce-syrias-smallest-wheat-crop-in-30-years-un/ ↩ ↩2 ↩3
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