L'école syrienne sous Assad : de l'unité à l'embrigadement
Alphabétisation de masse, slogans baassistes, puis 7 000 écoles détruites : comment l'éducation syrienne est passée d'outil de cohésion à instrument de propagande et victime de guerre.

À retenir
- Le Baas a fait de l'école un outil d'unité nationale, mais aussi d'endoctrinement.
- Avant la guerre, l'alphabétisation atteignait environ 90 % et la scolarisation primaire 98 %.
- Dès sept ans, les élèves intégraient les organisations de jeunesse du parti et scandaient des slogans pro-Assad.
- Le conflit a détruit ou endommagé plus de 7 000 écoles ; 2,45 millions d'enfants restaient déscolarisés en 2025.
- Après la chute du régime, la refonte des programmes ouvre un chantier sensible et contesté.
Chaque matin, avant le premier cours, des millions d’écoliers syriens scandaient la même formule : « Longue vie à Assad, longue vie au Baas. » Pendant un demi-siècle, l’école a appris aux enfants à lire — et à obéir. Elle fut à la fois la fierté statistique du régime et l’un de ses outils de contrôle les plus précoces. Aujourd’hui en ruines, elle est le miroir d’un pays à reconstruire.
L’éducation comme ciment national
Quand Hafez al-Assad prend le pouvoir en 1970, il hérite d’un projet baassiste où l’école occupe une place centrale. L’idéologie du parti est laïque et nationaliste : l’éducation publique doit forger une identité syrienne commune, par-delà les appartenances religieuses et ethniques1. Filles et garçons, toutes confessions confondues, sont scolarisés ensemble.
Les résultats quantitatifs sont réels. À la veille du conflit, la scolarisation au primaire atteint environ 98 % et le taux d’alphabétisation avoisine 90 %2. Pour une région marquée par de fortes inégalités d’accès, la performance est notable — et le régime ne manque pas de s’en prévaloir.
Mais les chiffres se dégradent dès qu’on s’élève dans le cursus, surtout pour les filles. Dès le début des années 1980, si la scolarisation primaire des garçons était quasi totale, celle des filles plafonnait autour de 85 %, et l’écart se creusait au secondaire — environ 67 % des garçons contre 35 % des filles —, signe d’un abandon précoce massif2. L’égalité d’accès affichée par le discours officiel se heurtait ainsi aux pesanteurs économiques et sociales, en particulier dans les campagnes.
L’envers du décor : l’embrigadement
Mais l’unité affichée a un revers. Le parti utilise l’école pour diffuser son idéologie et asseoir la loyauté au pouvoir3. L’embrigadement commence tôt : dès l’âge de sept ans, les élèves rejoignent les « Avant-gardes du Baas », puis les organisations de jeunesse du parti jusqu’à dix-sept ans3.
Les manuels intègrent citations présidentielles et version officielle de l’histoire, glorifiant les dirigeants et passant sous silence ce qui pourrait écorner leur image3. Avant 2011, tous les écoliers étudiaient le quawmiyya, le nationalisme arabe, et entamaient la journée par des slogans à la gloire d’Assad3. L’école façonnait ainsi autant des croyances que des savoirs — un dispositif qui prolongeait, sur les bancs, le verrouillage du paysage médiatique syrien.
Les enseignants sont en première ligne de ce dispositif. Souvent contraints de relayer le message officiel, ils intègrent des éléments de propagande dans leurs cours, et les célébrations nationales offrent autant d’occasions de réaffirmer la fidélité au régime3. Dès le milieu des années 1980, la doctrine assumait cette double fonction de l’école : former la main-d’oeuvre dont le pays avait besoin et, simultanément, diffuser l’idéologie du parti dans toute la société1. L’instruction publique devenait ainsi un rouage du contrôle, où apprendre revenait aussi à intérioriser une vision du monde sans contradicteur.
Bachar al-Assad : moderniser sans déverrouiller
L’arrivée de Bachar al-Assad, en 2000, s’accompagne de promesses de modernisation. De nouvelles matières apparaissent, comme l’informatique, pour adapter l’enseignement à une société en mouvement. Mais ces ajustements restent en surface : ils n’entament pas les fondements idéologiques du système, qui continue de valoriser la soumission au pouvoir et de décourager l’esprit critique.
Le déséquilibre s’accentue avec le développement d’écoles privées, parfois confessionnelles, qui prospèrent en marge du discours laïc officiel. L’idéal d’unité nationale cohabite ainsi, dans les faits, avec une société plus fragmentée qu’il n’y paraît.
La guerre, ou la classe comme champ de bataille
Le conflit ouvert en 2011 inflige à l’école syrienne des dégâts considérables. Les bombardements n’épargnent pas les établissements : plus de 7 000 écoles ont été endommagées ou détruites4. Les déplacements massifs de population vident des régions entières et surchargent les écoles encore debout, qui manquent de tout. Cette désorganisation accompagne la dislocation démographique du pays et l’exode de millions de réfugiés.
Le système éclate aussi politiquement. Dans les zones échappant au régime — tenues par l’opposition ou les forces kurdes —, des programmes scolaires concurrents émergent, porteurs d’idéologies et de langues différentes1. À cette fragmentation s’ajoute le bilan humain : en 2025, 2,45 millions d’enfants restaient déscolarisés, et plus d’un million d’autres risquaient l’abandon5. Pour ceux qui étudient, classes bondées et traumatismes pèsent lourd, comme l’illustre plus largement l’effondrement de la classe moyenne et l’exode des professionnels.
Reconstruire les murs, repenser les programmes
La chute du régime, le 8 décembre 2024, ouvre un chantier vertigineux. Reconstruire les écoles est une urgence : l’UNICEF a lancé une campagne de retour à l’apprentissage et salué l’adoption d’un calendrier scolaire unifié, présenté comme un pas vers l’équité après quatorze ans de guerre5. Des millions d’enfants attendent une salle de classe sûre et des enseignants formés.
Mais l’autre chantier, celui des contenus, est plus délicat encore. Les premières révisions de manuels engagées par les nouvelles autorités ont suscité des critiques sur leur orientation et leur légitimité, jugée par certains observateurs unilatérale et idéologique à son tour6. La crainte est claire : substituer un récit officiel à un autre, sans dialogue national ni garde-fous. Purger l’école de la propagande sans la rebâtir sur une autre forme d’endoctrinement : tel est l’équilibre à trouver. Réintégrer les enfants déscolarisés, former une nouvelle génération d’enseignants, réécrire l’histoire commune d’un pays fracturé — chacun de ces gestes engagera la cohésion de la Syrie pour des décennies. Le signal à surveiller : la capacité du pays à faire de l’éducation un vecteur de réconciliation plutôt qu’un nouveau terrain d’affrontement idéologique.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Comment fonctionnait l'endoctrinement à l'école syrienne ?
Dès sept ans, les enfants rejoignaient les Avant-gardes du Baas, puis les Jeunesses du parti jusqu'à dix-sept ans. Les manuels intégraient citations du président et version officielle de l'histoire, et les journées débutaient par des slogans à la gloire d'Assad et du Baas.
Quel était le niveau de l'éducation syrienne avant la guerre ?
Sur le plan quantitatif, les résultats étaient réels : la scolarisation au primaire approchait 98 % et l'alphabétisation tournait autour de 90 %. Mais la qualité pédagogique et la liberté de pensée restaient bridées par le contrôle politique et idéologique du régime.
Quels dégâts la guerre a-t-elle causés à l'école ?
Le conflit a endommagé ou détruit plus de 7 000 écoles. Des millions d'enfants ont été déscolarisés : en 2025, ils étaient encore 2,45 millions hors du système. Classes surpeuplées, enseignants manquants et traumatismes pèsent sur ceux qui parviennent à étudier.
Le système éducatif change-t-il après Assad ?
La transition ouvre un chantier majeur : reconstruire les écoles et réformer des programmes longtemps idéologisés. Mais les premières révisions de manuels ont suscité des critiques sur leur orientation et leur légitimité, dans un pays où l'école reste un enjeu identitaire sensible.
Sources
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« Syria’s Conflicting Powers Develop Separate Education Curriculums », Atlantic Council, 2017. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/syria-s-conflicting-powers-develop-separate-education-curriculums/ ↩ ↩2 ↩3
-
« The Current State of Education in Syria: A Mediocrity Contest », Assafir Al-Arabi, 26 décembre 2023. https://assafirarabi.com/en/57192/2023/12/26/the-current-state-of-education-in-syria-a-mediocrity-contest/ ↩ ↩2
-
« In Syria, the Classroom Has Become a Battleground », The National Interest, consulté en juin 2026. https://nationalinterest.org/feature/syria-classroom-has-become-battleground-199984 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
« Education », UNICEF Syrian Arab Republic, consulté en juin 2026. https://www.unicef.org/syria/education ↩
-
« A new chapter for education in Syria: Back-to-Learning campaign presents new opportunities to millions of students in Syria », UNICEF, 2025. https://www.unicef.org/syria/press-releases/new-chapter-education-syria-back-learning-campaign-presents-new-opportunities ↩ ↩2
-
« Syria: Curriculum Reform… An Ideological Unilateral Decision Lacking Legitimacy », Syrians for Truth and Justice, 2025. https://stj-sy.org/en/syria-curriculum-reform-an-ideological-unilateral-decision-lacking-legitimacy/ ↩
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